{"id":189,"date":"2023-02-06T18:19:09","date_gmt":"2023-02-06T17:19:09","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/?p=189"},"modified":"2023-02-06T18:19:09","modified_gmt":"2023-02-06T17:19:09","slug":"cest-grave-madame-la-receptionniste","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/2023\/02\/06\/cest-grave-madame-la-receptionniste\/","title":{"rendered":"C&rsquo;est grave, madame la r\u00e9ceptionniste ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Annie a 56 ans et est secr\u00e9taire depuis son entr\u00e9e dans la vie active. Pas toujours dans un cabinet m\u00e9dical, non, mais c&rsquo;est le cas depuis pr\u00e8s de dix ans maintenant. Nous sommes en octobre, la fin d&rsquo;ann\u00e9e approche, les journ\u00e9es raccourcissent, et l&rsquo;\u00e9nergie d&rsquo;Annie en fait de m\u00eame. Alors, quand \u00e0 17 heures, pench\u00e9e sur son \u00e9cran d&rsquo;ordinateur, elle se rend compte qu&rsquo;elle a oubli\u00e9 d&rsquo;inscrire le rendez-vous de Beno\u00eet dans l&rsquo;agenda d\u00e9j\u00e0 bien rempli du docteur, un soupir r\u00e9sign\u00e9 lui \u00e9chappe.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela fait d\u00e9j\u00e0 plusieurs semaines que Beno\u00eet prend rendez-vous, et est \u00e0 chaque fois renvoy\u00e9 chez lui parce que le docteur M. ne lui trouve rien. A la fin de chacune des auscultations, le docteur et Beno\u00eet, d\u00e9pit\u00e9s, se disent \u00e0 la prochaine, tous deux conscients qu\u2019il y en aura une, car la c\u00e9cit\u00e9 occasionnelle de Beno\u00eet persiste, et le docteur a atteint les limites de sa science.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est donc avec h\u00e9sitation qu&rsquo;Annie quitte son bureau et se dirige vers celui du docteur M. pour lui faire la proposition d\u2019orienter Beno\u00eet vers un autre cabinet, un autre professionnel, qui aurait peut-\u00eatre la r\u00e9ponse. Apr\u00e8s tout, les trois cabinets pr\u00e9c\u00e9dents n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 le faire.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;entrevue est br\u00e8ve, le docteur a le regard qui flotte sur l&rsquo;\u00e9cran de son ordinateur, les cernes sous ses yeux semblent peser le poids de son corps. Avachi contre le dossier de sa chaise, il tourne \u00e0 peine la t\u00eate vers Annie lorsqu&rsquo;elle ouvre la porte, acquies\u00e7ant \u00e0 ses propos, puis il fronce les sourcils. \u00ab&nbsp;Non, non, on le garde ici. Je vais bien finir par trouver ce qui ne va pas, dit-il. Je vais trouver&nbsp;\u00bb, r\u00e9p\u00e8te-t-il pour lui-m\u00eame, et Annie quitte la pi\u00e8ce en lui souhaitant une \u00ab&nbsp;bonne soir\u00e9e, \u00e0 demain&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est en pivotant pour retourner \u00e0 son bureau qu&rsquo;Annie le voit. Pos\u00e9 sur la table basse de la <a href=\"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/2023\/01\/09\/v-comme\/\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/2023\/01\/09\/v-comme\/\">salle d&rsquo;attente<\/a>, comme s&rsquo;il avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, le livre au titre alarmant de <a href=\"https:\/\/www.univ-jfc.fr\/culture\/latelier-decriture-jeff-champo\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.univ-jfc.fr\/culture\/latelier-decriture-jeff-champo\"><em>Virulences<\/em> <\/a>lui saute aux yeux, et Annie s&rsquo;en saisit sans m\u00eame vraiment penser \u00e0 son geste. Il n&rsquo;y a pas de vraie raison \u00e0 cela, ou peut-\u00eatre s&rsquo;est-elle dit qu&rsquo;un tel titre, sans sous-titre, sans explications, dans la salle d&rsquo;attente d&rsquo;un cabinet m\u00e9dical, ne pourrait que mettre les patients mal \u00e0 l&rsquo;aise, peut-\u00eatre titillant un peu trop leurs n\u00e9vroses. Lorsqu&rsquo;elle marche vers le parking, son sac \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, veste sur le dos et \u00e9charpe autour du cou, Annie ne pense m\u00eame plus au livre qu&rsquo;elle a laiss\u00e9 sur son bureau, comme une arri\u00e8re-pens\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2026 qui revient au galop le lendemain lorsque ses yeux rencontrent \u00e0 nouveau le titre. Il est encore t\u00f4t, Annie est une femme organis\u00e9e, si elle est rentr\u00e9e tard la veille, c&rsquo;\u00e9tait pour all\u00e9ger sa matin\u00e9e&nbsp;: elle a du temps, et se saisit de l&rsquo;ouvrage.<\/p>\n\n\n\n<p>La semaine se d\u00e9roule ainsi\u00a0: captiv\u00e9e par ce recueil de maladies manifestement fictives, Annie se m\u00e9nage des plages de quelques minutes d\u00e9di\u00e9es \u00e0 sa lecture. Elle rit, grince des dents, parfois reste de marbre face \u00e0 l&rsquo;absurdit\u00e9 de ces virus. Faire un lien entre le livre et les patients qui d\u00e9filent devant le bureau de la r\u00e9ception est une pente glissante. Alors forc\u00e9ment, Annie s\u2019y jette comme un enfant dans le toboggan dans l\u2019espace de jeu d\u2019un McDo\u00a0: la voici d\u00e9taillant les visages et manies des malades. La femme dans la salle d\u2019attente et ses jumeaux se dandinant \u00e0 s\u2019en couper le souffle souffrent de dansomanie, c\u2019est certain. G\u00e9rard et son teint bleui par sa grippe est atteint par la cyanopath. Un quinquag\u00e9naire est en train de suer \u00e0 grosses gouttes et Annie le diagnostique instantan\u00e9ment : il est possible qu\u2019il s\u2019embrase dans les minutes qui suivent, c\u2019est une urgence !<\/p>\n\n\n\n<p>Et au fil du temps, les similarit\u00e9s deviennent troublantes. Lorsque Beno\u00eet franchit la porte du cabinet un mardi \u00e0 15 heures 30, Annie le regarde passer et ses sympt\u00f4mes prennent soudainement tout leur sens. Alarm\u00e9e, Annie se l\u00e8ve, abandonnant les t\u00e2ches obscures que sont celles des secr\u00e9taires, et accompagne Beno\u00eet jusqu&rsquo;au bureau du m\u00e9decin. Les deux hommes ont \u00e0 peine le temps de se saluer lorsque le docteur leur ouvre la porte, qu&rsquo;Annie se dirige d\u00e9j\u00e0 avec assurance vers le bureau.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0Je sais exactement quelle est la nature de votre maladie, Beno\u00eet,\u00a0\u00bb annonce-t-elle en d\u00e9posant son pr\u00e9cieux recueil devant elle, et une lueur d&rsquo;espoir se met \u00e0 danser dans les yeux du jeune homme. Le docteur, la main toujours pos\u00e9e sur la poign\u00e9e de la porte, regarde, abasourdi, alors que <em>sa<\/em> secr\u00e9taire prend place sur <em>sa<\/em> chaise, derri\u00e8re <em>son<\/em> bureau, alors que <em>son<\/em> patient la questionne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Et c&rsquo;est grave, madame la r\u00e9ceptionniste&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Taysa<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Annie a 56 ans et est secr\u00e9taire depuis son entr\u00e9e dans la vie active. Pas toujours dans un cabinet m\u00e9dical, non, mais c&rsquo;est le cas depuis pr\u00e8s de dix ans maintenant. Nous sommes en octobre, la fin d&rsquo;ann\u00e9e approche, les journ\u00e9es raccourcissent, et l&rsquo;\u00e9nergie d&rsquo;Annie en fait de m\u00eame. 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