{"id":416,"date":"2024-02-29T13:34:00","date_gmt":"2024-02-29T12:34:00","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/?p=416"},"modified":"2024-02-29T13:34:00","modified_gmt":"2024-02-29T12:34:00","slug":"desert-medical","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/2024\/02\/29\/desert-medical\/","title":{"rendered":"D\u00e9sert m\u00e9dical"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Pauvre homme au bord de la mort. Affal\u00e9 sur la banquette au fond du bus, il a tout l\u2019air d\u2019un cadavre. Il en est un. Sa peau ferait p\u00e2lir d\u2019envie la moisissure blanch\u00e2tre qui orne les bo\u00eetes oubli\u00e9es au fond de nos frigos. Les grands cernes creus\u00e9s et le teint de foie malade sous ses yeux n\u2019en ressortent que plus. Ses l\u00e8vres sont gerc\u00e9es, sa peau gr\u00eal\u00e9e. M\u00eame la douce odeur de savon ne suffirait pas \u00e0 masquer le remugle \u00e2cre de la pourriture que sa chair d\u00e9gage.<\/p>\n\n\n\n<p>Des m\u00e8ches se collent \u00e0 son front poisseux. Il ne s\u2019y int\u00e9resse pas. \u00c0 vrai dire, il ne se pr\u00e9occupe pas de grand-chose, sinon de ses poumons oppress\u00e9s qui simulent une respiration, plus saccad\u00e9e que r\u00e9guli\u00e8re. Derri\u00e8re ses paupi\u00e8res translucides, il n\u2019a qu\u2019une id\u00e9e obs\u00e9dante&nbsp;: se terrer dans son lit. Aucune lumi\u00e8re pour crever ses yeux, un vent froid, de l\u2019humidit\u00e9 qui suinte des murs, un silence morbide&nbsp;: tout \u00e7a lui para\u00eet tellement plus confortable que la chaleur \u00e9touffante du bus et ses conversations.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelqu\u2019un s\u2019assied sur le si\u00e8ge d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, et ouvre un paquet de g\u00e2teaux. Aluminium froiss\u00e9 \u2013 r\u00e9sonne dans la t\u00eate. Biscuit \u00e9miett\u00e9 \u2013 gorge ass\u00e9ch\u00e9e. Odeur sucr\u00e9e, chocolat et vanille \u2013 entrailles tordues. L\u2019homme \u00e9merge de sa l\u00e9thargie. Il passe ses mains glaciales sur ses globes de poisson mort. La nourriture le r\u00e9pugne. Il est mal barr\u00e9\u00a0: c\u2019est ce qui fait de lui un \u00eatre humain vivant. Le parfum m\u00e9tallique, m\u00e9lange de rouille poivr\u00e9e et de papier vieilli, ach\u00e8ve de le ranimer. Il se met alors \u00e0 fixer ces mains inconnues, ce sont elles qui en sont impr\u00e9gn\u00e9es. Elles ont une belle couleur, gorg\u00e9e de soleil. Leur chaleur se r\u00e9pand jusqu\u2019au c\u0153ur. Comme par transparence, il peut voir le r\u00e9seau de veines exploser en p\u00e9tales rouges\u00a0; le sang palpite sous l\u2019\u00e9piderme. Il n\u2019avait jamais remarqu\u00e9 que les plis et les veines de la main pouvaient \u00eatre fascinants. Rien \u00e0 voir avec les siennes, aux ongles noircis. Est-ce que celles de l\u2019inconnu seraient plus app\u00e9tissantes que son g\u00e2teau\u00a0? Il laisse \u00e9chapper un sourire, un petit rire d\u2019outre-tombe. L\u2019occupant du si\u00e8ge se tourne vers lui. Il le regarde de haut en bas, \u00e9loigne ses bras et le fusille du regard. Si ses yeux pouvaient tuer, il serait d\u00e9j\u00e0 mort. Enfin, mort et enterr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le bus s\u2019arr\u00eate. L\u2019homme en descend. Le sac qu\u2019il porte sur ses \u00e9paules pend au bas de son dos comme un manteau trop grand, trop vieux et d\u00e9chir\u00e9. Quand il passe le portail de la fac, le peu de conscience qu\u2019il a arrach\u00e9 \u00e0 coup de griffes pour arriver jusqu\u2019ici s\u2019effrite comme des morceaux de viande avari\u00e9e. Vision \u2013 \u00e9triqu\u00e9e, brumeuse, laiteuse. Bruits \u2013 sourds, gr\u00e9sillants, intensit\u00e9 ind\u00e9cise. Tout ses muscles sont raidis par la maladie. Son pas fragile tient plus du type qui a bu un coup de trop qu\u2019autre chose. C\u2019est \u00e0 se demander comment il fait pour rester encore debout.<\/p>\n\n\n\n<p>Des \u00e9tudiants le remarquent mais se d\u00e9tournent&nbsp;: des mort-vivants, ce n\u2019est pas le premier qu\u2019ils croisent \u00e0 la fac, ce matin. Certains ont bien en t\u00eate quelques histoires de science-fiction, rien d\u2019alarmant en soi. Les zombis ne sont pas r\u00e9put\u00e9s pour \u00eatre tent\u00e9s par le cerveau humain tous les quatre matins. Pour la plupart.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme voit et entend une femme l\u2019appeler. Il ne r\u00e9agit que lorsqu\u2019elle le retient par l\u2019\u00e9paule. Ses doigts qui s\u2019enfoncent dans des lambeaux de chair pourrie le ram\u00e8nent parmi les vivants. D\u00e9go\u00fbt\u00e9e, son amie retire sa main. Laissant sa phrase en suspens, elle examine les petits filaments verts et bleus qui poussent comme des excroissances de son cou jusqu\u2019\u00e0 sa m\u00e2choire. Elle fronce les sourcils.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Si t\u2019as d\u00e9j\u00e0 un pied dans la tombe, pourquoi t\u2019es venu en cours&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme observe des affiches placard\u00e9es aux murs. L\u2019une vante l\u2019efficacit\u00e9 du vaccin miracle qui sauvera l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019apocalypse zombie. Les petites lignes mentionnent que le vaccin n\u2019a pas pass\u00e9 tous les tests cliniques. L\u2019autre rappelle aux \u00e9tudiants que les absences pour raison de sant\u00e9 doivent \u00eatre justifi\u00e9es par un certificat m\u00e9dical.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0J\u2019ai pas de m\u00e9decin, l\u00e2che l\u2019homme. Et j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 manqu\u00e9 trop de cours.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Eli<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pauvre homme au bord de la mort. Affal\u00e9 sur la banquette au fond du bus, il a tout l\u2019air d\u2019un cadavre. Il en est un. Sa peau ferait p\u00e2lir d\u2019envie la moisissure blanch\u00e2tre qui orne les bo\u00eetes oubli\u00e9es au fond de nos frigos. Les grands cernes creus\u00e9s et le teint de foie malade sous ses&hellip; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/2024\/02\/29\/desert-medical\/\">Poursuivre la lecture <span class=\"screen-reader-text\">D\u00e9sert m\u00e9dical<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":877,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2],"tags":[5,61],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/416"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/users\/877"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=416"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/416\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":417,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/416\/revisions\/417"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=416"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=416"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=416"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}