{"id":730,"date":"2026-02-05T13:47:48","date_gmt":"2026-02-05T12:47:48","guid":{"rendered":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/?p=730"},"modified":"2026-02-05T13:47:48","modified_gmt":"2026-02-05T12:47:48","slug":"ainsi-chanta-le-phare","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/jeffchampo\/2026\/02\/05\/ainsi-chanta-le-phare\/","title":{"rendered":"Ainsi chanta le phare"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Elle su\u00e7otait sa l\u00e8vre fendue en les regardant s\u2019\u00e9loigner, fiers et moqueurs. Les mains tremblantes de rage, elle remit maladroitement dans sa jupe le bas de son chemisier tach\u00e9 de poussi\u00e8re, de sang et de morve.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois que les autres enfants du village l\u2019avaient frapp\u00e9e, pas la premi\u00e8re fois qu\u2019elle avait essay\u00e9 de leur parler de ce qui se cachait dans le phare. Elle n\u2019avait pas peur. Eux, si. Leurs regards brillaient d\u2019une terreur aveugle tandis qu\u2019ils la faisaient taire \u00e0 coups de pied et que son nez s\u2019emplissait de sable et de l\u2019odeur \u00e2cre de leur sueur.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle cracha \u00e0 leur intention et se d\u00e9tourna. Elle se mit en marche la m\u00e2choire serr\u00e9e \u00e0 s\u2019en faire bourdonner les oreilles, d\u00e9passa les \u00e9tables de la Vieille Borgne, devant lesquelles le benjamin de celle-ci avait dress\u00e9 une \u00e9choppe, o\u00f9 l\u2019on pouvait \u00e9changer \u00e0 peu pr\u00e8s n\u2019importe quoi contre des coquillages quotidiennement ramass\u00e9s par ses soins. Elle sortit du village, au-del\u00e0 des deux puits o\u00f9 s\u2019affairaient des silhouettes qu\u2019elle ne prit pas la peine de d\u00e9visager. Elle n\u2019avait qu\u2019un but et, avant qu\u2019elle ne puisse se d\u00e9ballonner, elle frappait des deux poings sur la lourde porte en bois du phare.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Ouvrez ! Je sais ce que vous \u00eates ! J\u2019ai entendu les p\u00eacheurs en parler \u00e0 la taverne ! s\u2019\u00e9poumona-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se tut, colla l\u2019oreille contre le bois. Une \u00e9charde \u00e9rafla sa pommette. Rien. Pas un bruit, pas un souffle. Elle se laissa tomber dans les herbes hautes, adoss\u00e9e \u00e0 l\u2019unique porte du b\u00e2timent.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Dites, reprit-elle, h\u00e9sitante, j\u2019esp\u00e8re que vous ne m\u2019en voudrez pas, mais j\u2019ai parl\u00e9 de vous \u00e0 mes amis.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle commen\u00e7a \u00e0 arracher des poign\u00e9es de chiendent des sables et se laissa aller \u00e0 raconter ses piteuses tentatives pour r\u00e9v\u00e9ler le secret de la gardienne et les f\u00e9roces brimades qui les avaient couronn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la nuit tomb\u00e9e, alors que la flamme naissante du phare projetait des ombres vacillantes sur les friches alentour, elle avait fini par rentrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, et tous les jours qui suivirent, elle revint. Les bras crois\u00e9s sur ses genoux, recroquevill\u00e9e dans le cercle de sable tass\u00e9 s\u2019\u00e9largissant devant la porte de l\u2019\u00e9difice. Elle racontait ses journ\u00e9es, rapportait les ragots du village, narrait les exp\u00e9ditions du benjamin de la Vieille Borgne, \u00e0 un silence devenu refuge. Quand elle en avait fini avec les nouvelles, elle inventait des fables : une marraine bonne f\u00e9e qui ne pouvait que maudire, une auberge \u00e0 l\u2019abri des \u00e9toiles o\u00f9 la lune et le soleil se retrouvaient pour discuter de l\u2019\u00e9tat du monde. Jusqu\u2019au jour o\u00f9 une voix, si douce qu\u2019elle lui rappelait la caresse des vagues sur le sable lui r\u00e9pondit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 \u00c0 mon tour de te raconter une histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Un frisson d\u2019anticipation lui parcourut l\u2019\u00e9chine. Elle \u00e9tait l\u00e0, derri\u00e8re la porte, tout contre le bois. Le murmure si proche qu\u2019il lui paraissait sentir l\u2019haleine iod\u00e9e sur sa joue. La gardienne du phare prit une profonde inspiration tandis que la jeune fille retenait son souffle.<\/p>\n\n\n\n<p>Et elles plong\u00e8rent ensemble dans les profondeurs, berc\u00e9es par le chant <a href=\"https:\/\/www.cnrtl.fr\/definition\/sibilant\" data-type=\"URL\" data-id=\"https:\/\/www.cnrtl.fr\/definition\/sibilant\">sibilant<\/a> du phare.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est un endroit, dissimul\u00e9 des \u00e9toiles par la brume c\u00f4ti\u00e8re, o\u00f9 un phare ancien et solitaire r\u00eave. Pas le phare lui-m\u00eame, non, mais sa gardienne, si longtemps prisonni\u00e8re que la m\u00e9taphore s\u2019est grav\u00e9e dans les os et la pierre. Les vagues s\u2019\u00e9crasent dans les criques, mais les navires se d\u00e9tournent, guid\u00e9s par les flammes et les vents.<\/p>\n\n\n\n<p>Accoud\u00e9e au garde-corps, elle les observe, le c\u0153ur empli de r\u00eaves. Parfois, quand elle esp\u00e8re suffisamment fort, il lui semble distinguer une silhouette tendue vers elle, reflet \u00e0 taille r\u00e9duite pench\u00e9 au-dessus du bastingage. Alors elle chante. Pas pour lui : pour elle. Elle sait qu\u2019il ne l\u2019entendra pas. Ils y ont veill\u00e9. Elle chante pour se souvenir de la libert\u00e9 et de l\u2019amour. De sa libert\u00e9. De ses amours.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 un phare. Ce sont les hommes qui l\u2019ont faite ainsi.<\/p>\n\n\n\n<p>Autrefois, il y a si longtemps que les images ont fan\u00e9 pour ne laisser que les sensations, car le corps a meilleure m\u00e9moire que l\u2019esprit, elle \u00e9tait aussi crainte que d\u00e9sir\u00e9e. Une vie de peau et de chair se d\u00e9chirant sous ses dents. De sang chaud se d\u00e9versant dans l\u2019eau glac\u00e9e des profondeurs. De fer et de sel hantant ses jours, engloutissant ses nuits. De soif inextinguible et de sati\u00e9t\u00e9 fugace. Ce n\u2019\u00e9tait pas grave. Elle n\u2019avait qu\u2019\u00e0 se servir. Ils se seraient battus pour mourir entre ses bras.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, le seul sang qui tache sa peau est le sien. Corps meurtri, tra\u00een\u00e9 inlassablement dans les escaliers de l\u2019\u00e9difice. Le seul sel sur ses l\u00e8vres est celui de ses yeux, fatigu\u00e9s de scruter l\u2019horizon, celui de sa peau luisante sous des efforts pour lesquels son corps de pr\u00e9datrice n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 con\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est un endroit, dissimul\u00e9 des \u00e9toiles, o\u00f9 certains soirs la brume c\u00f4ti\u00e8re reprend ses droits, et o\u00f9 un phare, qui n\u2019est plus que les souvenirs de sa gardienne, s\u2019\u00e9teint.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019il en a fini de r\u00eaver.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Maelys<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle su\u00e7otait sa l\u00e8vre fendue en les regardant s\u2019\u00e9loigner, fiers et moqueurs. Les mains tremblantes de rage, elle remit maladroitement dans sa jupe le bas de son chemisier tach\u00e9 de poussi\u00e8re, de sang et de morve. 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