{"id":76,"date":"2015-03-09T13:59:56","date_gmt":"2015-03-09T12:59:56","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/jeff-champo-une-vie-de-chien\/"},"modified":"2017-05-05T11:42:26","modified_gmt":"2017-05-05T09:42:26","slug":"jeff-champo-une-vie-de-chien","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/2015\/03\/09\/jeff-champo-une-vie-de-chien\/","title":{"rendered":"[Jeff Champo] Une vie de chien"},"content":{"rendered":"<p>Papyrus te propose aujourd&rsquo;hui un autre texte de Jeff Champo. Dans le but avou\u00e9 de te faire passer du rire aux larmes apr\u00e8s <a href=\"http:\/\/papyrus.univ-jfc.fr\/fr\/jeff-champo-la-chasse\" target=\"_blank\">un premier texte d\u00e9sopilant<\/a>, en voici un deuxi\u00e8me, plus \u00e9mouvant. \u00c2mes insensibles s&rsquo;abstenir&#8230;<br \/>\n<!--more--><\/p>\n<p>Papyrus te propose aujourd&rsquo;hui un autre texte de Jeff Champo. Dans le but avou\u00e9 de te faire passer du rire aux larmes apr\u00e8s <a href=\"http:\/\/papyrus.univ-jfc.fr\/fr\/jeff-champo-la-chasse\" target=\"_blank\">un premier texte d\u00e9sopilant<\/a>, en voici un deuxi\u00e8me, plus \u00e9mouvant. \u00c2mes insensibles s&rsquo;abstenir&#8230;<!--break--><\/p>\n<h3>Une vie de chien<br \/><\/h3>\n<p>Je reviens te voir, F\u00e9lix, parce que j&rsquo;en ai gros sur la truffe. C&rsquo;est de sa faute, je fais semblant de l&rsquo;ignorer depuis toutes ces ann\u00e9es, mais au fond de moi je savais que \u00e7a arriverait. Ses brimades et ses railleries ne me touchent plus depuis longtemps, et pourtant ce matin, je pleure \u00e0 cause de lui. Tu ne comprends pas ?<br \/>Tous les matins, je gratte \u00e0 sa porte. Il me r\u00e9pond d&rsquo;un grognement semblant venir du plus profond de ses entrailles. Il faut que j&rsquo;attende la sonnerie de l&rsquo;antique horloge pour que l&rsquo;ouverture r\u00e9v\u00e8le enfin mon d\u00e9garni. C&rsquo;est dans une vieille tenue du dimanche qu&rsquo;il se pr\u00e9sente \u00e0 moi et me tapote le haut du cr\u00e2ne en grommelant : \u00ab Pas de miracle cette nuit, \u00e7a sonne toujours aussi creux ! \u00bb Le plancher grin\u00e7ant semble alors anticiper chacun de ses lents pas. Une fois son bol fissur\u00e9 pos\u00e9 sur la table de la cuisine d\u00e9labr\u00e9e, il trempe sa tartine de fromage dans un immonde caf\u00e9 froid. Parfois, j&rsquo;ai droit aux restes, que je me force \u00e0 avaler pour ne pas rajouter des immondices au plancher poussi\u00e9reux. <br \/>Cette c\u00e9r\u00e9monie achev\u00e9e, il laisse le bol sur la table, attendant qu&rsquo;une ombre vienne le d\u00e9barrasser. S&rsquo;appuyant sur ce qui fut dans sa jeunesse le tronc d&rsquo;un vigoureux buis, il titube jusqu&rsquo;au porche o\u00f9 il commentera l&rsquo;allure des jeunes gens durant toute la journ\u00e9e. Les mots sont choisis avec tact, je reconnais sans mal l&rsquo;ancien po\u00e8te. L&rsquo;oreille mal avis\u00e9e pourrait alors argumenter qu&rsquo;il ne voit plus que les d\u00e9fauts des passants, car il est vrai qu&rsquo;il d\u00e9nigre la tenue, les paroles et les go\u00fbts de chacun. De temps en temps, quand les simulacres de mannequins qui naviguent derri\u00e8re la haie en ont marre de ses chapelets et d\u00e9cident de bouder sa rue, il rejette la faute sur le molosse miteux que je suis : \u00ab Tu es tellement laid que tu les as fait fuir \u00bb, soupire-t-il. Je me contente alors de le fixer jusqu&rsquo;\u00e0 ce que son regard embrum\u00e9 me l\u00e2che.<br \/>Quand enfin, l&rsquo;astre du jour daigne le fuir \u00e0 son tour, il ose l&rsquo;imiter. Le rituel du soir commence alors. De retour dans sa tani\u00e8re, il reste quelques minutes \u00e0 fixer son auge toujours pr\u00e9sente sur la table avant de se d\u00e9cider \u00e0 la laver pour le lendemain. En guise de festin, les plats r\u00e9chauff\u00e9s s&rsquo;encha\u00eenent \u00e0 la va-vite tandis que ma gamelle est toujours remplie en dernier&#8230; quand il y pense. Et en un dernier requiem, le concerto du plancher l&rsquo;accompagne alors qu&rsquo;il regagne p\u00e9niblement sa couche.<br \/>Qu&rsquo;est-ce que tu dis, F\u00e9lix ? Jamais, F\u00e9lix. Je n&rsquo;ai jamais pens\u00e9 \u00e0 lui faire du mal. Pourquoi ? Parce que je ne suis pas son prisonnier. Malgr\u00e9 tout ce qu&rsquo;il peut dire ou faire, le portail est toujours ouvert. Cependant, \u00e0 mesure qu&rsquo;il vieillissait, le compte des \u00e2mes qui passaient ce portail pour ne plus jamais revenir s&rsquo;alourdissait. Pendant, mes dix ann\u00e9es d&rsquo;existence, j&rsquo;ai vu fuir sa famille, ses amis, et il a m\u00eame d\u00e9courag\u00e9 deux postiers et chass\u00e9 une infirmi\u00e8re. Et tous les jours, il multiplie les innovations langagi\u00e8res pour inciter les \u00e9ventuels visiteurs \u00e0 ne pas fouler sa vieille pelouse jaun\u00e2tre ou s&rsquo;aventurer dans la jungle de ses rosiers.<br \/>Dix ans que je pose sur lui un regard compatissant. Dix ans que je l&rsquo;accompagne dans son lent naufrage. Dix ans qu&rsquo;il s&rsquo;est efforc\u00e9 \u00e0 \u00e9loigner tous ceux qui s&rsquo;attristeraient de sa disparition. Dix ans qu&rsquo;il cherche \u00e0 me faire fuir, et dix ans que tous les matins, je gratte fr\u00e9n\u00e9tiquement \u00e0 sa porte, attendant la boule au ventre le r\u00e2le salvateur. Et pourtant, pour la premi\u00e8re fois depuis dix ans, je pleure, car pour la premi\u00e8re fois depuis dix ans, le silence a triomph\u00e9, et au final, c&rsquo;est lui qui m&rsquo;a abandonn\u00e9.<\/p>\n<p>J\u00e9r\u00f4me<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Papyrus te propose aujourd&rsquo;hui un autre texte de Jeff Champo. Dans le but avou\u00e9 de te faire passer du rire aux larmes apr\u00e8s un premier texte d\u00e9sopilant, en voici un deuxi\u00e8me, plus \u00e9mouvant. \u00c2mes insensibles s&rsquo;abstenir&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":305,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/76"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/users\/305"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=76"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/76\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":188,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/76\/revisions\/188"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=76"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=76"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/papyrus\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=76"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}