{"id":2380,"date":"2022-08-08T09:20:27","date_gmt":"2022-08-08T08:20:27","guid":{"rendered":"http:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/?page_id=2380"},"modified":"2022-08-17T17:58:46","modified_gmt":"2022-08-17T16:58:46","slug":"souvenirs-de-jean-puget-instituteur","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/souvenirs-de-jean-puget-instituteur\/","title":{"rendered":"Souvenirs de Jean Puget, instituteur"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0378aa\" class=\"has-inline-color\">Pr\u00e9sentation du document par R\u00e9my Cazals<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jean Puget (1901-1992) a eu une carri\u00e8re d\u2019instituteur mod\u00e8le, innovant, mais dont la notori\u00e9t\u00e9 aurait pu rester limit\u00e9e au groupe de ses anciens \u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00e9cole primaire de Tournissan, un village des Corbi\u00e8res, d\u00e9partement de l\u2019Aude. Le passage \u00e0 la reconnaissance nationale et m\u00eame internationale tient \u00e0 la d\u00e9couverte et \u00e0 la publication des textes r\u00e9dig\u00e9s par ses \u00e9l\u00e8ves pendant la Deuxi\u00e8me Guerre mondiale. Textes int\u00e9ressants par leur contenu&nbsp;: la vie de ce village viticole pendant la guerre et sous l\u2019occupation allemande, ses aspects concrets per\u00e7us par des enfants de 10 \u00e0 13 ans. Et par la m\u00e9thode p\u00e9dagogique d\u2019avant-garde proche de celle de C\u00e9lestin Freinet&nbsp;: aller sur le terrain, pratiquer le reportage parfois individuel, le plus souvent collectif. La p\u00e9riode 1939-1945 s\u2019y pr\u00eatait particuli\u00e8rement par son \u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une premi\u00e8re version int\u00e9grale des textes a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e en 1976 \u00e0 Carcassonne par la FAOL (F\u00e9d\u00e9ration des \u0153uvres la\u00efques, Ligue de l\u2019enseignement), deux tirages successifs, chacun de 500 exemplaires, qui eurent d\u00e9j\u00e0 un succ\u00e8s national. Gr\u00e2ce \u00e0 la documentation abondante conserv\u00e9e par M. Puget, la FAOL a pu \u00e9galement monter une belle exposition \u00e0 Tournissan m\u00eame, puis \u00e0 Carcassonne, et tirer des pochettes de diapositives sur les travaux de la vigne \u00e0 partir des dessins des \u00e9coliers et sur la propagande du gouvernement de Vichy \u00e0 partir de la collection d\u2019affiches que M. Puget avait conserv\u00e9es, pli\u00e9es dans un tiroir, sans les placarder.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le livre a \u00e9t\u00e9 propos\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9diteur toulousain Privat qui a fait en 1978 un tirage de 4000 sous le titre simple <em>Les \u00e9coliers de Tournissan 1939-1945<\/em>, accompagn\u00e9 par des \u00e9missions de radio (Sud Radio, France Culture) et de t\u00e9l\u00e9vision (France 3). En m\u00eame temps, l\u2019OFRATEME produisait une Radiovision (textes des \u00e9l\u00e8ves de 1940 lus par des \u00e9l\u00e8ves de 1978, illustr\u00e9s par des diapositives). Des enseignants allemands int\u00e9ress\u00e9s mirent le livre au programme de leurs cours de langue et d\u2019histoire de la France.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vivant les ann\u00e9es de retraite \u00e0 Talairan, Jean Puget a assidument fr\u00e9quent\u00e9 les archives municipales de ce village tr\u00e8s proche de Tournissan, et a r\u00e9dig\u00e9 un manuscrit qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 \u00e0 Carcassonne en 1990 par les trois associations ayant d\u00e9j\u00e0 r\u00e9uni leurs forces pour \u00e9diter le dictionnaire biographique <em>Les Audois<\/em>&nbsp;: les Amis des Archives de l\u2019Aude, la FAOL, la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9tudes scientifiques de l\u2019Aude.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Depuis, l\u2019animation culturelle \u00e0 Tournissan a \u00e9t\u00e9 prise en charge notamment par Francis Lastenouse (un \u00e9l\u00e8ve des Puget) qui a cr\u00e9\u00e9 un sentier botanique \u00e0 travers la commune, et par Bernard Soteras qui sait utiliser les m\u00e9dias les plus r\u00e9cents pour mettre en valeur le village. Voir le site <a href=\"http:\/\/sentierfrancislastenouse.fr\">http:\/\/sentierfrancislastenouse.fr<\/a> de l\u2019association des Amis du sentier et du patrimoine tournissanais. Les \u00e9ditions pr\u00e9c\u00e9dentes \u00e9tant \u00e9puis\u00e9es, la maison parisienne Vend\u00e9miaire en a produit une nouvelle en 2012, sous le titre <em>Il nous tarde que la guerre finisse, R\u00e9cits d\u2019\u00e9coliers 1939-1945<\/em>, occasion d\u2019une f\u00eate dans l\u2019\u00e9cole de Tournissan.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019introduction de ce dernier ouvrage compl\u00e8te les br\u00e8ves notes de pr\u00e9sentation ci-dessus. On peut lire aussi les articles suivants&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Anna et Jean Puget, \u00ab&nbsp;Instituteurs et \u00e9coliers \u00e0 Tournissan&nbsp;\u00bb, dans <em>Archives vivantes, L\u2019ethnologie \u00e0 l\u2019\u00e9cole<\/em>, Acad\u00e9mie de Toulouse, 1982, p. 82-84.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; R\u00e9my Cazals, \u00ab&nbsp;Les \u00e9coli\u00e8res de Tournissan&nbsp;\u00bb, dans <em>Les femmes dans les ann\u00e9es quarante<\/em>, sous la direction de Jacques Fijalkow, Les \u00c9ditions de Paris Max Chaleil, 2004, p. 80-93.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; R\u00e9my Cazals, \u00ab&nbsp;Une recherche des traces du v\u00e9cu&nbsp;\u00bb, dans <em>Essays in French Litt\u00e9rature and Culture<\/em>, n\u00b0 54, novembre 2017, sous le titre g\u00e9n\u00e9ral de \u00ab&nbsp;Hidden Words, Hidden Worlds&nbsp;: Everyday Life and Narrative Sources (France 1939-1945)&nbsp;\u00bb, p. 23-38.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part, les textes des \u00e9coliers de Tournissan sont largement cit\u00e9s dans les livres d\u2019histoire de la p\u00e9riode. Le classeur contenant les manuscrits originaux se trouve aux Archives d\u00e9partementales de l\u2019Aude, sous la cote 3J682\u00a0; et un ensemble d\u2019autres documents sous la cote 3J2800. Dans les ann\u00e9es 1980, la FAOL a pris en charge l\u2019enregistrement d\u2019entretiens avec Jean Puget et leur premi\u00e8re transcription dactylographi\u00e9e, soumise \u00e0 la r\u00e9vision de l\u2019instituteur. Le texte ci-dessous est donc le r\u00e9sultat de ces trois op\u00e9rations (enregistrement d\u2019un oral, transcription directe, r\u00e9vision pour arriver \u00e0 un style plus \u00ab\u00a0noble\u00a0\u00bb mais qui reste simple). M. Puget a parfois ajout\u00e9 \u00e0 son t\u00e9moignage personnel d\u2019\u00e9l\u00e8ve puis d\u2019instituteur les informations qu\u2019il d\u00e9couvrait dans les archives municipales de Talairan. Il ne fallait pas laisser ce t\u00e9moignage dans les cartons\u00a0: il m\u2019a sembl\u00e9 qu\u2019il pouvait prendre place sur le site de Studium. Cette premi\u00e8re livraison a pour th\u00e8me central l\u2019\u00e9cole. Dans la mesure du possible, on ajoutera plus tard des passages sur la vie rurale avant 1914.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span class=\"has-inline-color has-red-color\">PREMI\u00c8RE PARTIE<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0072a2\" class=\"has-inline-color\">1. Mes origines, mon enfance, ma carri\u00e8re<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je suis n\u00e9 le 29 ao\u00fbt 1901 \u00e0 Couffoulens, village voisin de Carcassonne. Mon p\u00e8re et mes anc\u00eatres \u00e9taient tous agriculteurs. Mon grand-p\u00e8re paternel \u00e9tait propri\u00e9taire \u00e0 la Cit\u00e9, un propri\u00e9taire assez ais\u00e9. Il cultivait ses terres avec deux chevaux et il poss\u00e9dait en outre quelques vaches laiti\u00e8res dont il vendait le lait en ville tous les matins. Sa femme, ma grand-m\u00e8re, \u00e9tait originaire de Villespy&nbsp;; elle avait deux fr\u00e8res c\u00e9libataires, l\u2019un agriculteur \u00e0 Villespy et l\u2019autre tisserand de toiles \u00e0 Villepinte, poss\u00e9dant aussi quelques terres. Mon grand-p\u00e8re avait deux fils, mon p\u00e8re, Pierre, et Jacques. Pierre \u00e9tait l\u2019ain\u00e9. Il se maria et quitta bient\u00f4t la maison paternelle et l\u2019exploitation pour aller vivre chez ses oncles. Il alla d\u2019abord s\u2019installer \u00e0 Villespy o\u00f9 nous rest\u00e2mes sept \u00e0 huit ans, de 1901 \u00e0 1908. Il quitta Villespy pour se rendre \u00e0 Villepinte, village tout voisin, quand son oncle tisserand mourut. Mon p\u00e8re exploitait les terres de Villepinte et il avait conserv\u00e9 la propri\u00e9t\u00e9 de Villespy.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ma m\u00e8re \u00e9tait originaire de Couffoulens. Dans sa famille, ils \u00e9taient forgerons et mar\u00e9chaux ferrants de p\u00e8re en fils. Mon grand-p\u00e8re maternel, Jean, avait une certaine notori\u00e9t\u00e9 du fait de ses connaissances v\u00e9t\u00e9rinaires&nbsp;; \u00e0 ce moment-l\u00e0, il n\u2019y avait gu\u00e8re de v\u00e9t\u00e9rinaires et c\u2019\u00e9taient des empiriques qui soignaient les chevaux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 fr\u00e9quenter l\u2019\u00e9cole maternelle \u00e0 la Cit\u00e9 de Carcassonne o\u00f9 je me trouvais chez mes grands-parents. L\u2019ann\u00e9e suivante, toujours \u00e0 la Cit\u00e9, j\u2019appris \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire \u00e0 l\u2019\u00e9cole la\u00efque. Revenu chez mes parents, j\u2019entrai \u00e0 l\u2019\u00e9cole de Villespy, au cours \u00e9l\u00e9mentaire 1<sup>\u00e8re<\/sup> ann\u00e9e. L\u2019instituteur des gar\u00e7ons avait depuis les tout-petits de 6 ans jusqu\u2019aux \u00e9l\u00e8ves du certificat d\u2019\u00e9tudes. Le ma\u00eetre n\u2019avait pas le temps mat\u00e9riel de s\u2019occuper \u00e0 la fois de tous les cours&nbsp;: les grands apprenaient \u00e0 lire aux petits. Il me semble voir tous les tableaux de lecture suspendus aux murs. C\u2019\u00e9tait sur ces tableaux que les grands, munis d\u2019une baguette, enseignaient \u00e0 lire. De temps en temps l\u2019instituteur allait bien jeter un coup d\u2019\u0153il, mais la lecture n\u2019\u00e9tait pas son affaire principale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019ann\u00e9e suivante, \u00e0 Villepinte, il y avait deux classes \u00e0 l\u2019\u00e9cole des gar\u00e7ons et deux classes \u00e0 l\u2019\u00e9cole des filles. C\u2019\u00e9tait alors un gros village de plus de 800 habitants. Dans la petite classe, il y avait contre un mur un r\u00e2telier tout plein de fusils en bois qui avaient servi \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration d\u2019apr\u00e8s la guerre de 70 \u00e0 faire des exercices militaires \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Nous ne les avons jamais utilis\u00e9s, mais ils \u00e9taient l\u00e0, une bonne douzaine, peut-\u00eatre une vingtaine. Ces fusils \u00e9taient \u00e0 peine plus petits que les vrais&nbsp;; ils \u00e9taient munis d\u2019une culasse mobile, un simulacre de culasse qu\u2019on pouvait cependant ouvrir et fermer.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je restai \u00e0 l\u2019\u00e9cole de Villepinte jusqu\u2019en 1915, par cons\u00e9quent jusqu\u2019\u00e0 14 ans. J\u2019obtins le certificat d\u2019\u00e9tudes \u00e0 12 ans et demi. Je fus re\u00e7u premier du canton de Castelnaudary Sud sur une centaine de candidats. Je me souviens que nous e\u00fbmes en composition fran\u00e7aise un curieux sujet&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quelles sont les attributions du maire dans une commune&nbsp;?&nbsp;\u00bb L\u2019\u00e9cole primaire d\u2019alors avait un programme d\u2019instruction civique tout \u00e0 fait complet, et notre instituteur, qui \u00e9tait un homme extr\u00eamement consciencieux et comp\u00e9tent, nous faisait un cours qui \u00e9tait lui-m\u00eame tout \u00e0 fait complet. Il \u00e9tait secr\u00e9taire de mairie et connaissait bien la question, si bien que je dus me tirer honorablement d\u2019affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alors l\u2019instituteur dit \u00e0 mes parents&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce petit travaille bien, il faut le faire continuer.&nbsp;\u00bb C\u2019\u00e9tait l\u00e0 une erreur courante que j\u2019ai reproch\u00e9e par la suite \u00e0 mes coll\u00e8gues instituteurs. Ils ont enlev\u00e9 aux campagnes tout ce qui avait des chances de devenir une \u00e9lite agricole, si bien qu\u2019il ne restait \u00e0 l\u2019agriculture que les moins dou\u00e9s intellectuellement. Ils \u00e9cr\u00e9maient nos villages, encourag\u00e9s par une administration impr\u00e9voyante. \u00c0 la suite des paroles de mon instituteur, mon p\u00e8re h\u00e9sita beaucoup&nbsp;; on n\u2019aimait gu\u00e8re le m\u00e9tier de fonctionnaire dans les milieux de propri\u00e9taires agriculteurs. Bien que petit propri\u00e9taire, mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas un ouvrier, il avait un patrimoine et il s\u2019attendait \u00e0 ce que je lui succ\u00e8de en m\u2019effor\u00e7ant de l\u2019agrandir suivant la tradition paysanne. Le monde fonctionnaire avait mauvaise presse, dans ma famille tout au moins et particuli\u00e8rement chez mon grand-p\u00e8re \u00e0 la Cit\u00e9. Celui-ci \u00e9tait fier de sa propri\u00e9t\u00e9 et de sa maison bien \u00e0 lui avec ses nombreuses d\u00e9pendances. Il n\u2019y avait alors \u00e0 la Cit\u00e9 que quatre propri\u00e9taires agriculteurs, \u00e0 ma connaissance. Une bonne proportion des habitants de la Cit\u00e9 \u00e9taient des ouvriers agricoles espagnols qui allaient travailler dans les fermes autour de la ville. Les autres travaillaient en ville m\u00eame, fonctionnaires ou employ\u00e9s de bureau ou de magasins. Mon grand-p\u00e8re ne les enviait pas et les traitait m\u00eame avec une certaine distance, la condescendance de celui qui a son toit \u00e0 lui, ses terres au soleil, ses armoires \u00e0 linge bien garnies, bref son existence assur\u00e9e dans l\u2019ind\u00e9pendance totale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mon p\u00e8re, qui allait souvent \u00e0 la Cit\u00e9, fit part \u00e0 mon grand-p\u00e8re de son h\u00e9sitation. Mon grand-p\u00e8re \u2013 je m\u2019en souviens parfaitement \u2013 lui dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu vas en faire un cr\u00e8ve-la-faim. Tu veux en faire un monsieur mais finalement ce sera un cr\u00e8ve-la-faim.&nbsp;\u00bb Mon p\u00e8re h\u00e9sitait toujours. Finalement on d\u00e9cida de laisser courir&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu ne risques pas grand-chose \u00e0 le faire continuer et apr\u00e8s tu verras.&nbsp;\u00bb C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019en 1914-1915, en pleine guerre, l\u2019instituteur me garda un an de plus pour me pr\u00e9parer aux Bourses nationales. \u00c0 ce moment-l\u00e0, il y avait un concours annuel en trois s\u00e9ries selon l\u2019\u00e2ge des candidats. Les re\u00e7us, selon leurs m\u00e9rites et les ressources familiales, obtenaient soit une bourse enti\u00e8re, soit une demi-bourse. Mon instituteur m\u2019avait pr\u00e9par\u00e9 en vue de l\u2019examen en premi\u00e8re s\u00e9rie, c\u2019est-\u00e0-dire parmi les \u00e9l\u00e8ves les plus jeunes, un an apr\u00e8s le certificat d\u2019\u00e9tudes, comme c\u2019\u00e9tait bien mon cas. Mais je dus me pr\u00e9senter en 2<sup>e<\/sup> s\u00e9rie car, au dernier moment, l\u2019Inspection d\u2019Acad\u00e9mie avait annonc\u00e9 que les limites d\u2019\u00e2ge avaient \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9es. Je ne voulais pas me pr\u00e9senter, disant \u00e0 mon instituteur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Non, non, je ne me pr\u00e9sente pas, je ne suis pas pr\u00eat pour la 2<sup>e<\/sup> s\u00e9rie, j\u2019ai travaill\u00e9 pour la 1<sup>\u00e8re<\/sup>, sur des programmes de 1<sup>\u00e8re<\/sup> s\u00e9rie.&nbsp;\u00bb Mon ma\u00eetre me rassura&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu peux tenter la chose, \u00e7a ne m\u2019\u00e9tonnerait pas que tu sois re\u00e7u.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je me laissai faire. Nous all\u00e2mes \u00e0 Carcassonne, c\u2019\u00e9tait en pleine guerre, en mai ou juin 1915. Nous ne f\u00fbmes que deux candidats pour tout le d\u00e9partement, sans doute \u00e0 cause de la guerre. L\u2019autre candidat, qui composa avec moi, \u00e9tait un jeune homme brun qui avait d\u00e9j\u00e0 un peu de moustache. Je me dis&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jamais tu n\u2019arriveras \u00e0 faire aussi bien que ce particulier-l\u00e0 qui parait avoir deux ou trois ans de plus que toi.&nbsp;\u00bb En r\u00e9alit\u00e9 il fut coll\u00e9 et moi re\u00e7u. J\u2019obtins demi-bourse c\u2019est-\u00e0-dire que mes parents n\u2019eurent \u00e0 payer que la moiti\u00e9 de la pension \u00e0 l\u2019\u00c9cole primaire sup\u00e9rieure de Limoux o\u00f9 j\u2019entrai en octobre suivant, en octobre 1915. Ayant r\u00e9ussi \u00e0 la 2<sup>e<\/sup> s\u00e9rie, j\u2019entrai en deuxi\u00e8me ann\u00e9e, ce qui \u00e9tait \u00e9conomique pour mes parents. Il fallut que je peine dur pour suivre les bons \u00e9l\u00e8ves qui \u00e9taient en t\u00eate de la classe, mais enfin j\u2019y arrivai. Je passai en 3<sup>e<\/sup> ann\u00e9e l\u2019ann\u00e9e suivante en 1916-17 et je fus re\u00e7u \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais le plus jeune et, pour me tenir \u00e0 un bon niveau, il fallut travailler ferme.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 la sortie de l\u2019\u00c9cole normale, en juillet 20, comme j\u2019aimais les langues vivantes, je d\u00e9cidai de me pr\u00e9parer pour le professorat d\u2019espagnol. J\u2019allai donc en Espagne pour me perfectionner, d\u2019abord en cours de vacances \u00e0 Burgos, un mois en ao\u00fbt 1917. Puis, sur les conseils de M. M\u00e9rim\u00e9e qui \u00e9tait professeur d\u2019espagnol \u00e0 la facult\u00e9 de Toulouse, je demandai \u00e0 exercer comme professeur de fran\u00e7ais \u00e0 un cours institu\u00e9 par le Conseil provincial de Burgos, qui \u00e9tait patronn\u00e9 en m\u00eame temps par la facult\u00e9 des Lettres de Toulouse. Je comptais y rester une ann\u00e9e pour pr\u00e9senter le certificat d\u2019aptitude en juin. Mais je devais passer le conseil de r\u00e9vision&nbsp;; l\u2019agent consulaire de Burgos \u00e9gara mon dossier et je dus rentrer pr\u00e9cipitamment en France sous la menace d\u2019\u00eatre d\u00e9clar\u00e9 d\u00e9serteur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alors, service militaire \u00e0 Montpellier, deux ans. Je fis la derni\u00e8re ann\u00e9e comme moniteur de gymnastique. \u00c0 ce moment-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait juste apr\u00e8s la guerre de 14-18, on avait remarqu\u00e9 que, pour \u00eatre bon d\u00e9fenseur de la patrie, il fallait \u00eatre costaud, par cons\u00e9quent il fallait commencer l\u2019\u00e9ducation physique d\u00e8s l\u2019\u00e9cole primaire. Comme les instituteurs n\u2019\u00e9taient pas tr\u00e8s chauds pour l\u2019enseignement de la gymnastique \u2013 ils ne l\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 \u2013 on d\u00e9tacha dans les \u00e9coles de jeunes soldats form\u00e9s aux nouvelles m\u00e9thodes. Je fus d\u00e9tach\u00e9 \u00e0 Castelnaudary pour m\u2019occuper de deux \u00e9coles par jour, situ\u00e9es dans une douzaine de villages autour de la petite ville. Je m\u2019y rendais \u00e0 bicyclette. Je devais \u00eatre lib\u00e9r\u00e9 le 5 mars 1923 apr\u00e8s deux ann\u00e9es de service militaire, mais \u00e0 ce moment-l\u00e0 justement l\u2019Allemagne, qui s\u2019\u00e9tait engag\u00e9e au trait\u00e9 de Versailles \u00e0 rembourser les dommages de guerre qu\u2019elle avait occasionn\u00e9s, ne tint pas parole et le pr\u00e9sident du Conseil Poincar\u00e9 occupa la Ruhr allemande par mesure de r\u00e9torsion. Ma classe, la classe 21, fut maintenue sous les drapeaux deux mois de plus. Nous f\u00fbmes de fort m\u00e9chante humeur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au mois de mai, je fus lib\u00e9r\u00e9 et j\u2019obtins tout de suite un poste d\u2019instituteur \u00e0 Bouisse, un petit village des Hautes Corbi\u00e8res. Je restai l\u00e0 jusqu\u2019en octobre 1924. Je fis la connaissance de l\u2019institutrice qui exer\u00e7ait dans le hameau de ce village, une normalienne comme moi. On se maria \u00e0 P\u00e2ques de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir demander un poste double \u00e0 la rentr\u00e9e d\u2019octobre 1924. Nous obt\u00eenmes ce poste \u00e0 Montolieu o\u00f9 nous rest\u00e2mes instituteurs adjoints de 24 \u00e0 28. Ensuite, ce fut un poste double \u00e0 Tournissan, et nous rest\u00e2mes l\u00e0 jusqu\u2019en 1950, du 1<sup>er<\/sup> janvier 1928 jusqu\u2019au 30 septembre 1950. C\u2019\u00e9tait un poste double \u00e0 classes g\u00e9min\u00e9es, l\u2019\u00e9cole id\u00e9ale pour un m\u00e9nage. Ma femme avait le cours pr\u00e9paratoire et le cours \u00e9l\u00e9mentaire, et moi j\u2019avais les cours moyen et sup\u00e9rieur, ou fin d\u2019\u00e9tudes comme on l\u2019appela plus tard. En outre, je tenais le secr\u00e9tariat de mairie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En 1944, comme j\u2019avais le Certificat d\u2019aptitude \u00e0 l\u2019enseignement agricole que j\u2019avais pr\u00e9sent\u00e9 vers 1933, je fus nomm\u00e9 instituteur agricole charg\u00e9 d\u2019un cours fixe \u00e0 Tournissan. Puis, un ou deux ans apr\u00e8s, on me chargea d\u2019un cours itin\u00e9rant avec un secteur assez \u00e9tendu qui allait jusqu\u2019\u00e0 Servi\u00e8s-en-Val, \u00e0 20 km de Tournissan. J\u2019avais cinq centres \u00e0 desservir. Il fallait faire le trajet \u00e0 bicyclette pour arriver au centre \u00e0 8 heures du matin. En plein hiver, c\u2019\u00e9tait p\u00e9nible. On \u00e9tait encore en p\u00e9riode de restrictions&nbsp;: pas d\u2019essence pour les autos, ni d\u2019ailleurs d\u2019autorisation de les utiliser, peu \u00e0 manger avec le syst\u00e8me des tickets d\u2019alimentation. Je prenais dans la musette le repas de midi.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je tins ce secteur jusqu\u2019en octobre 1950. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je fus nomm\u00e9 \u00e0 Carcassonne avec un jour par semaine \u00e0 Montr\u00e9al. Surtout j\u2019\u00e9tais charg\u00e9 d\u2019un cours d\u2019agriculture \u00e0 chacune des trois ann\u00e9es d\u2019\u00c9cole normale d\u2019instituteurs, avec le titre de professeur d\u2019enseignement postscolaire agricole. De sorte que j\u2019ai actuellement une pension de retraite de professeur de coll\u00e8ge d\u2019enseignement g\u00e9n\u00e9ral. Depuis octobre 1957, nous sommes install\u00e9s ici, \u00e0 Talairan, pour une retraite bien paisible.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voil\u00e0 r\u00e9sum\u00e9s mes origines et le d\u00e9roulement de ma carri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0077a9\" class=\"has-inline-color\">2. L\u2019\u00e9cole avant 1914 et en 1920-1930<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019\u00e9tais le premier petit-fils de mon grand-p\u00e8re et il tint \u00e0 avoir souvent ce petit-fils chez lui. Si bien que j\u2019allais passer de longues p\u00e9riodes \u00e0 la Cit\u00e9 de Carcassonne chez mes grands-parents. Quand j\u2019avais trois, quatre, cinq ans, que faire \u00e0 la Cit\u00e9&nbsp;? Il y avait d\u00e9j\u00e0 une \u00e9cole maternelle, on m\u2019y envoyait. C\u2019\u00e9tait Madame Jordy qui la tenait, l\u2019\u00e9pouse du photographe qui a fait tant de photos du d\u00e9partement. J\u2019ai peu de souvenirs de cette \u00e9cole maternelle. Une chose cependant&nbsp;: nous y mangions \u00e0 midi, r\u00e9guli\u00e8rement, une soupe de lentilles dont j\u2019ai encore l\u2019odeur dans le nez tant je l\u2019appr\u00e9ciais. Elle \u00e9tait vraiment excellente cette soupe de lentilles.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En 1907, je passai \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire de la Cit\u00e9, au cours pr\u00e9paratoire o\u00f9 j\u2019appris rapidement \u00e0 lire et \u00e0 \u00e9crire. Le directeur \u00e9tait alors M. P\u00e9ri\u00e9. Il y avait cinq ou six maitres \u00e0 l\u2019\u00e9cole la\u00efque des gar\u00e7ons. La municipalit\u00e9 de Carcassonne ne fournissait pas les cahiers comme \u00e0 Villespy ou \u00e0 Villepinte&nbsp;: \u00e0 la ville, on \u00e9tait moins g\u00e9n\u00e9reux qu\u2019\u00e0 la campagne. Nous achetions les cahiers chez l\u2019\u00e9picier, des cahiers de cinquante pages qui co\u00fbtaient un sou (cinq centimes)&nbsp;; les cahiers de cent pages co\u00fbtaient deux sous. Je les vois ces cahiers, un papier m\u00e9diocre, plut\u00f4t gris que blanc. Les instituteurs que j\u2019avais \u00e0 la Cit\u00e9 \u00e9taient contents de moi, ils le disaient \u00e0 mon grand-p\u00e8re qu\u2019ils connaissaient bien&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le petit travaille bien&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En dehors de l\u2019\u00e9cole, nous, les gosses, nous grimpions aux tours. On travaillait encore \u00e0 la restauration de la Cit\u00e9. Il y avait des tailleurs de pierres dans les lices o\u00f9 existaient encore ces vieilles maisons qu\u2019on peut voir sur les photos anciennes. Ces maisons \u00e9taient comme des appentis, habitables quand m\u00eame, des maisons mis\u00e9rables. Il y en avait tout le long, depuis la porte Narbonnaise jusqu\u2019\u00e0 la tour de l\u2019\u00c9v\u00eaque, l\u00e0-bas, \u00e0 la poterne du th\u00e9\u00e2tre. Nous jouions l\u00e0 les jeudis, les dimanches et les jours de cong\u00e9s. Nous grimpions aux paratonnerres scell\u00e9s contre les tours, de gros paratonnerres avec des tiges de fer qui montaient jusqu\u2019au sommet, presque aussi grosses que notre poignet. On grimpait par l\u00e0 jusqu\u2019\u00e0 plusieurs m\u00e8tres de hauteur si bien que certains tombaient et se faisaient dr\u00f4lement mal, \u00e0 se casser le bras ou se d\u00e9mettre l\u2019\u00e9paule. On courait sur les chemins de ronde, on faisait des courses effr\u00e9n\u00e9es simulant des tournois. Il n\u2019y avait gu\u00e8re de touristes \u00e0 la Cit\u00e9 \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 peine quelques tr\u00e8s rares Anglais. Avec leurs voitures, des autos \u00e0 p\u00e9trole, ils s\u2019arr\u00eataient devant le Pr\u00e9au<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Nous \u00e9tions une bande de gamins \u00e0 les attendre et \u00e0 nous disputer pour les accompagner. On grimpait sur le marchepied, le plus agile sautait sur le marchepied et disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Monsieur, je vais vous conduire&nbsp;\u00bb. Mais on \u00e9tait quelquefois une dizaine, accroch\u00e9s&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais vous conduire, je vais vous conduire&nbsp;\u00bb, si bien que le touriste ne savait de quel c\u00f4t\u00e9 se tourner. J\u2019ai eu la chance, une fois, d\u2019accompagner un couple, et je me souviens qu\u2019ils me donn\u00e8rent cinq francs, une pi\u00e8ce de cinq francs. C\u2019\u00e9tait formidable, cinq francs&nbsp;! Un ouvrier gagnait \u00e0 peine un franc cinquante dans sa journ\u00e9e. Je les accompagnai jusqu\u2019au ch\u00e2teau, je ne dus pas leur montrer grand-chose de la Cit\u00e9, mais enfin je les accompagnai jusqu\u2019au seul guide qu\u2019il y avait l\u00e0-haut. Je crois que ce sont les seuls touristes que j\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 accompagner, la seule affaire que je fis \u00e0 la Cit\u00e9. Tout le reste de mon enfance se passa \u00e0 Villespy ou Villepinte.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 Villespy, il y avait une mairie-\u00e9cole de construction r\u00e9cente. Elle \u00e9tait assez bien con\u00e7ue avec une grande salle de classe \u00e9clair\u00e9e des deux c\u00f4t\u00e9s. \u00c0 Villepinte, les deux salles de classe des gar\u00e7ons \u00e9taient derri\u00e8re la mairie, des rez-de-chauss\u00e9e assez mal \u00e9clair\u00e9s. Le jour nous venait d\u2019en haut et \u00e7a ressemblait \u00e0 des \u00e9coles-prisons. Aussi, lorsque, \u00e0 Tournissan, je pus intervenir lors de la construction des nouvelles \u00e9coles, je fis rabaisser les fen\u00eatres de fa\u00e7on \u00e0 ce que les \u00e9l\u00e8ves puissent avoir du jour sur leurs tables, du jour presque direct.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 Bouisse comme \u00e0 Tournissan, la maison d\u2019\u00e9cole avait \u00e9t\u00e9 construite vers 1880, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 l\u2019enseignement se diffusa jusque dans les plus petits villages. Elle avait gard\u00e9 l\u2019allure de la maison priv\u00e9e. On avait \u00e9lev\u00e9 les fen\u00eatres de fa\u00e7on \u00e0 ce que l\u2019\u00e9l\u00e8ve ne soit pas distrait par ce qui se passait \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. La cour \u00e9tait ou inexistante ou petite, tr\u00e8s petite. \u00c0 Tournissan elle \u00e9tait plus petite qu\u2019une salle de classe&nbsp;; \u00e0 Talairan elle \u00e9tait encore plus petite. Les \u00e9l\u00e8ves ne pouvaient pour ainsi dire pas s\u2019y remuer. Il n\u2019y avait pas de cabinets d\u2019aisance, les enfants allaient uriner dans les coins. \u00c0 Tournissan ils allaient au bord de la route. Je faisais sortir les filles en premier, sur la route, et les gar\u00e7ons sortaient ensuite. \u00c0 Montolieu les \u00e9coles \u00e9taient plus r\u00e9centes, elles avaient \u00e9t\u00e9 construites vers 1900. Elles \u00e9taient monumentales et il y avait des cabinets, des fosses qu\u2019on vidangeait p\u00e9riodiquement. Le tout-\u00e0-l\u2019\u00e9gout n\u2019existait pas dans les villages \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0. En 1930-1935, beaucoup de villages construisirent de nouvelles \u00e9coles, l\u2019\u00c9tat payant jusqu\u2019\u00e0 90 % de la d\u00e9pense. Tournissan, Talairan, Lagrasse eurent ainsi des groupes scolaires modernes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le mat\u00e9riel scolaire \u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 quelques tableaux. Il y avait les tableaux de lecture en carton \u00e9pais, de grande dimension, o\u00f9 les lettres et les mots \u00e9taient calligraphi\u00e9s en caract\u00e8res assez gros pour \u00eatre lus de loin. Il y avait aussi des tableaux pour les sciences naturelles (animaux, plantes)&nbsp;; d\u2019autres repr\u00e9sentaient les poids et mesures du syst\u00e8me m\u00e9trique. Les poids et mesures r\u00e9els \u00e9taient le seul mat\u00e9riel pr\u00e9sent dans les \u00e9coles primaires&nbsp;: s\u00e9ries de poids, s\u00e9ries de mesures en fer blanc pour le lait, mesures en cuivre pour le vin, en \u00e9tain pour l\u2019huile. Il me semble les voir, align\u00e9es, sur une \u00e9tag\u00e8re. On avait des balances aussi. On devait insister sur le syst\u00e8me m\u00e9trique. Nous savions qu\u2019il y avait des poids \u00e0 base rectangulaire ou \u00e0 base hexagonale, certains en fonte, d\u2019autres en laiton, et qu\u2019on utilisait des lamelles pour les balances de pr\u00e9cision. Aux murs \u00e9taient accroch\u00e9es des cartes g\u00e9ographiques. Elles \u00e9taient coll\u00e9es sur une \u00e9toffe tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8re et pouvaient s\u2019enrouler. \u00c0 l\u2019\u00c9cole normale, nous avions un professeur de sciences qui nous r\u00e9p\u00e9tait souvent&nbsp;: \u00ab&nbsp;Avec rien, faites quelque chose.&nbsp;\u00bb Il nous enseignait \u00e0 faire des appareils de physique avec des caisses d\u2019emballage d\u2019\u00e9picerie. Ces caisses d\u2019emballage pour le savon, les boites de sardines en bois l\u00e9ger \u00e9taient pour nous un mat\u00e9riau pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 Villepinte, la salle de classe \u00e9tait chauff\u00e9e l\u2019hiver par un po\u00eale en fonte brute. La commune fournissait le bois et la houille n\u00e9cessaires. Mais \u00e0 Villespy, je me souviens d\u2019avoir apport\u00e9 des b\u00fbches pour le po\u00eale de l\u2019\u00e9cole. C\u2019\u00e9tait un reste des coutumes d\u2019autrefois.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On commen\u00e7ait \u00e0 peine \u00e0 utiliser les tables \u00e0 deux places, les tables scolaires modernes. Dans la petite classe \u00e0 Villepinte il y avait des tables-bancs qui groupaient six ou sept \u00e9l\u00e8ves, au moins, de longues tables d\u2019un seul gabarit, avec les bancs fix\u00e9s, si bien que les petits n\u2019arrivaient pas au niveau de la table. Il fallait les sur\u00e9lever et ils tombaient quelquefois parce que le banc \u00e9tait trop \u00e9loign\u00e9 de la table. Au contraire, les plus grands pouvaient difficilement passer les jambes entre le banc et la table. Par la suite, les tables \u00e0 deux places furent fabriqu\u00e9es en plusieurs tailles.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le tableau noir \u00e9tait souvent sur chevalet, qu\u2019on pouvait retourner lorsqu\u2019on faisait la dict\u00e9e. Un \u00e9l\u00e8ve \u00e9tait d\u00e9sign\u00e9 pour \u00e9crire la dict\u00e9e au tableau pendant que les autres l\u2019\u00e9crivaient sur leur cahier. On passait \u00e0 tour de r\u00f4le. Le tableau \u00e9tait en position cach\u00e9e et il suffisait de retourner le chevalet pour la correction collective de la dict\u00e9e. C\u2019\u00e9tait rapide et pratique, surtout pour les \u00e9coles \u00e0 classe unique o\u00f9 il fallait gagner du temps pour pouvoir s\u2019occuper de toutes les divisions. Quant \u00e0 l\u2019instituteur, il avait un bureau qui \u00e9tait plut\u00f4t une chaire sur une estrade \u00e0 une ou m\u00eame deux marches parfois. Il tr\u00f4nait comme un juge. Et les \u00e9l\u00e8ves venaient souvent \u00e0 ce bureau, portant le cahier pour le faire examiner ou corriger par le ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p><span style=\"color:#0076a8\" class=\"has-inline-color\"><strong>3. Mati\u00e8res et m\u00e9thodes. L\u2019\u00e9criture<\/strong><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le programme le plus important, essentiel certainement, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9criture. On apprenait l\u2019\u00e9criture, la calligraphie m\u00eame, mieux que l\u2019\u00e9criture, un souvenir des instituteurs qui avaient enseign\u00e9 nos propres ma\u00eetres. On a dit en p\u00e9dagogie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le meilleur ma\u00eetre, c\u2019est celui qui se souvient le plus fraichement de sa propre enfance d\u2019\u00e9colier.&nbsp;\u00bb Mon instituteur, \u00e9videmment, avait \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole des ma\u00eetres de 1880. Or, ces ma\u00eetres-l\u00e0 pensaient qu\u2019il fallait avoir \u00ab&nbsp;une belle plume&nbsp;\u00bb comme on disait, pour \u00eatre quelqu\u2019un. D\u00e8s que vous aviez \u00ab&nbsp;une belle plume&nbsp;\u00bb, au r\u00e9giment par exemple, vous \u00e9tiez bient\u00f4t sergent et sergent major. Et d\u2019ailleurs il existait une plume qu\u2019on appelait \u00ab&nbsp;sergent major&nbsp;\u00bb. On \u00e9crivait alors d\u2019une fa\u00e7on splendide avec des pleins et des d\u00e9li\u00e9s, et la plume sergent major \u00e9tait tout \u00e0 fait apte \u00e0 cet art-l\u00e0. L\u2019\u00e9criture avait donc une tr\u00e8s grande importance. \u00c0 l\u2019\u00e9poque de mes grands-parents et de mes parents, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9criture pench\u00e9e. Quand j\u2019\u00e9tais \u00e9l\u00e8ve, on pratiquait l\u2019\u00e9criture droite avec une plume Flament qui avait une pointe courte et dure. Pour la le\u00e7on d\u2019\u00e9criture, on \u00e9tudiait une lettre par jour. Les lettres \u00e9taient class\u00e9es par ordre de difficult\u00e9. La plus simple \u00e9tait le i. Le ma\u00eetre nous tra\u00e7ait un beau i au tableau. Sur les cahiers \u00e9taient trac\u00e9es des lignes, quatre traits fins s\u00e9par\u00e9s par un plus gras. D\u2019un gros trait \u00e0 l\u2019autre il y avait huit millim\u00e8tres. On faisait une ligne ou deux de \u00ab&nbsp;grosse \u00e9criture&nbsp;\u00bb d\u2019un gros trait \u00e0 l\u2019autre, puis des lignes de \u00ab&nbsp;moyenne&nbsp;\u00bb, et enfin de \u00ab&nbsp;fine&nbsp;\u00bb d\u2019un seul interligne. Chacun commen\u00e7ait \u00e0 \u00e9crire et l\u2019instituteur passait pour nous tracer \u00e0 l\u2019encre rouge un i en grosse, en moyenne et en fine. Il y avait une demi-heure d\u2019\u00e9criture tous les jours. On faisait en outre bien attention \u00e0 l\u2019\u00e9criture dans les autres devoirs. Un devoir mal \u00e9crit ou tach\u00e9 d\u2019encre \u00e9tait mal not\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le but de l\u2019\u00e9cole primaire aux yeux du peuple, c\u2019\u00e9tait lire, \u00e9crire et compter. La plupart de nos grands-parents savaient lire, beaucoup ne savaient pas \u00e9crire, surtout les femmes. Avant 1882, les filles n\u2019allaient gu\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9cole. \u00c0 Talairan, par exemple, il y avait une \u00e9cole de filles tenue par des religieuses. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on y enseignait surtout la pri\u00e8re et la couture&nbsp;! On disait que la femme n\u2019avait pas besoin de savoir lire et \u00e9crire. Beaucoup de gens comptaient sur les doigts, ce qui \u00e9tait interdit \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour parvenir plus vite \u00e0 l\u2019abstraction. Je connaissais des gens qui ne savaient pas compter, d\u2019autres qui ne savaient pas faire les \u00ab&nbsp;quatre r\u00e8gles&nbsp;\u00bb comme on disait. Cependant des bergers illettr\u00e9s savaient tr\u00e8s bien quand un mouton manquait dans un troupeau d\u2019une centaine.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0073a4\" class=\"has-inline-color\">4. La lecture<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Lire, c\u2019\u00e9tait l\u2019affaire de la petite \u00e9cole, celle \u00ab&nbsp;des caga\u00efres&nbsp;\u00bb comme on disait autrefois. On disait \u00e7a parce que les plus jeunes enfants avaient le derri\u00e8re de la culotte fendu. Il y avait cette ouverture parce qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas capables de d\u00e9faire les bretelles qui tenaient leur culotte. Les ma\u00eetres et ma\u00eetresses de la petite \u00e9cole \u00e9taient un peu sous-estim\u00e9s au village. Ils \u00e9taient d\u2019ailleurs moins pay\u00e9s, \u00e9tant plus jeunes et moins experts. Apprendre \u00e0 lire \u00e9tait donc l\u2019affaire de la petite \u00e9cole, bien qu\u2019il y e\u00fbt tout de m\u00eame une le\u00e7on de lecture courante tous les jours dans la grande classe, et m\u00eame, chez les bons ma\u00eetres, une le\u00e7on de lecture expliqu\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>On utilisait la m\u00e9thode analytique, c\u2019est-\u00e0-dire b, a&nbsp;: ba. On apprenait d\u2019abord les voyelles. Il fallait bien un mois pour enseigner a, e, i, o, u, jusqu\u2019\u00e0 ce que les enfants les connaissent bien. Quand ils connaissaient les voyelles, avec la difficult\u00e9 des e accentu\u00e9s qui faisaient \u00e9 et \u00e8, on commen\u00e7ait \u00e0 placer devant une consonne, le t, alors on avait t, a&nbsp;: ta&nbsp;; t, e&nbsp;: te&nbsp;; t, i&nbsp;: ti, et c\u2019\u00e9tait \u00e7a, patiemment, pendant toute l\u2019ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une fois, \u00e0 Montolieu, j\u2019ai not\u00e9 une chose curieuse \u00e0 propos d\u2019un bon \u00e9l\u00e8ve. Je lui avais d\u00e9j\u00e0 appris les voyelles et les combinaisons ta, pa, ma, etc., et on est arriv\u00e9 \u00e0 au. Je lui ai dit o, \u00e7a se prononce o. L\u2019enfant intelligent me regardait avec des yeux candides et je crois qu\u2019il pensait&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est pas vrai&nbsp;! Puisque tu le dis, je veux bien l\u2019accepter, mais je ne comprends pas, ce n\u2019est pas logique.&nbsp;\u00bb J\u2019avais tu\u00e9 la raisonnable logique chez cet enfant. Cette orthographe fran\u00e7aise, c\u2019est la fantaisie et \u00e7a tue, chez l\u2019enfant, la logique qui est inn\u00e9e chez lui. On a essay\u00e9 cent fois de simplifier l\u2019orthographe fran\u00e7aise. Il y a eu une campagne obstin\u00e9e au moment justement de la s\u00e9paration de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat vers 1905. Une association nationale s\u2019\u00e9tait form\u00e9e qui avait jur\u00e9 de rectifier et simplifier l\u2019orthographe, de la rendre phon\u00e9tique \u00e0 l\u2019image des autres langues latines, italien, espagnol, portugais. Elle n\u2019obtint que quelques simplifications de d\u00e9tail, sacrifices difficilement consentis par les Acad\u00e9miciens et les imprimeurs. Dans l\u2019apprentissage de l\u2019arithm\u00e9tique, les enfants avaient vite compris, gr\u00e2ce \u00e0 des b\u00fbchettes, les notions de dizaine, de centaine. \u00c7a, c\u2019est clair, c\u2019est logique. Mais que dire du son o qui peut s\u2019\u00e9crire au, eau, eaud, aut\u2026 Devant ces stupides combinaisons de lettres, l\u2019enfant se contentait d\u2019ob\u00e9ir. C\u2019est ainsi que l\u2019on commen\u00e7ait \u00e0 pr\u00e9parer les futurs citoyens qui allaient accepter b\u00eatement, comme une fatalit\u00e9, l\u2019injustice ou l\u2019oppression.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019exag\u00e8re peut-\u00eatre un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Lorsqu\u2019on sortait de la petite classe, on devait savoir lire \u00ab&nbsp;par c\u0153ur&nbsp;\u00bb comme on disait, c\u2019est-\u00e0-dire couramment. Dans la grande classe, il fallait arriver \u00e0 la lecture expressive, la lecture intelligente. Il fallait montrer par l\u2019intonation qu\u2019on comprenait ce qu\u2019on lisait. C\u2019\u00e9tait un objectif pas toujours atteint. On faisait la lecture collective. Dans les villages, on avait des classes de 35 ou 40 \u00e9l\u00e8ves, et m\u00eame parfois 50, avec quatre cours \u00e0 faire marcher de front. Pour que tous les enfants lisent, on les faisait lire ensemble, en ch\u0153ur. Les bons \u00e9l\u00e8ves entrainaient tous les autres et \u00e7a donnait une musique monotone. On chantait en lisant, et c\u2019est rest\u00e9. Quand j\u2019entends publier au micro du village, je retrouve cet accent \u00e9colier. C\u2019est un accent difficile \u00e0 d\u00e9raciner. Mais il fallait bien que tous les enfants lisent. Il \u00e9tait tr\u00e8s difficile d\u2019obtenir une lecture modul\u00e9e et model\u00e9e avec cette m\u00e9lop\u00e9e \u00e0 la base.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les programmes comprenaient l\u2019enseignement du vocabulaire. Nous avions des livres sp\u00e9ciaux qui proposaient des exercices \u00e0 trous. On donnait une liste de mots et une image. Le ma\u00eetre expliquait le sens des mots. Il y avait un texte o\u00f9 manquaient certains mots, ceux de la liste. Il fallait remplir les trous. Cet exercice devenait routinier et m\u00e9diocrement profitable.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0275a5\" class=\"has-inline-color\">5. Le calcul. Les sciences<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019apprentissage du calcul se faisait \u00e0 la petite classe, avec des b\u00e2tonnets, des brins de joncs secs de la longueur du doigt \u00e0 peu pr\u00e8s. Le ma\u00eetre disait aux grands&nbsp;: \u00ab&nbsp;Allez me ramasser du jonc, coupez-le en b\u00e2tonnets et faites-en avec du fil des paquets de dix.&nbsp;\u00bb On avait donc les dizaines et on gardait quelques isol\u00e9s comme unit\u00e9s. Avec dix paquets de dix on ficelait une centaine. C\u2019\u00e9tait concret, logique. Cependant beaucoup d\u2019enfants comptaient sur les doigts, au d\u00e9sespoir des ma\u00eetres. Pour passer des b\u00fbchettes au calcul abstrait, il y a en effet un pas \u00e0 franchir. Les bons \u00e9l\u00e8ves y arrivaient facilement. \u00c0 la grande classe, aux quatre r\u00e8gles (addition, soustraction, multiplication, division) sur des nombres simples, on ajoutait le calcul sur les nombres d\u00e9cimaux, les fractions, les partages proportionnels. On s\u2019attardait sur les fameux probl\u00e8mes de robinets, des trains qui se poursuivent ou se croisent. On devenait aussi tr\u00e8s cal\u00e9s sur les calculs d\u2019int\u00e9r\u00eats, simples et compos\u00e9s. On apprenait comment la Caisse d\u2019\u00c9pargne calculait l\u2019int\u00e9r\u00eat par quinzaine sur les livrets \u00e0 3 %. C\u2019\u00e9tait \u00e7a les probl\u00e8mes \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire. Il y avait des livres qui vous donnaient des probl\u00e8mes-types pour chaque chapitre. Il pouvait suffire d\u2019apprendre par c\u0153ur une cinquantaine de probl\u00e8mes-types et on \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s s\u00fbr de se tirer d\u2019embarras au Certificat d\u2019\u00e9tudes. Simple routine&nbsp;! Aucun raisonnement intelligent&nbsp;! Beaucoup de ma\u00eetres faisaient ainsi par s\u00e9curit\u00e9, pour gagner du temps, pour avoir le loisir de revoir souvent. Car on disait que la r\u00e9p\u00e9tition \u00e9tait l\u2019\u00e2me de l\u2019enseignement.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur le livre d\u2019arithm\u00e9tique du cours moyen, \u00e9taient repr\u00e9sent\u00e9es les monnaies&nbsp;: la pi\u00e8ce de 5 francs en argent, la pi\u00e8ce de 100 francs en or, le fameux louis d\u2019or de 20 francs \u00e0 l\u2019effigie de la R\u00e9publique. Tous ces louis s\u2019en all\u00e8rent dans les caisses du Tr\u00e9sor Public pendant la guerre de 1914 car le gouvernement demanda \u00e0 la population de donner son or \u00ab&nbsp;pour sauver la France&nbsp;\u00bb. \u00c9videmment il y eut quelques \u00ab&nbsp;prudents&nbsp;\u00bb parmi ceux qui en avaient le plus qui se gard\u00e8rent bien de donner leurs louis. Mais le bon peuple troqua g\u00e9n\u00e9reusement son or contre les billets\u2026 On avait des probl\u00e8mes sur les alliages, par exemple&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dans quelles proportions faut-il allier des lingots d\u2019argent au titre de 0,920 et 0,825, premi\u00e8rement pour obtenir un alliage au titre des pi\u00e8ces de 5 francs, deuxi\u00e8mement pour avoir un alliage au titre des monnaies divisionnaires&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il faut savoir que les pi\u00e8ces de 5 francs \u00e9taient plus riches en argent que la monnaie divisionnaire. Autre \u00e9nonc\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;On veut fondre une cloche du poids de 640 kilos&nbsp;; elle doit \u00eatre form\u00e9e d\u2019un alliage de cuivre et d\u2019\u00e9tain dont les densit\u00e9s sont respectivement 8,8 et 7,2. Combien faut-il prendre de kilogrammes de cuivre et d\u2019\u00e9tain pour que la densit\u00e9 de la cloche soit de 7,8&nbsp;?&nbsp;\u00bb Voil\u00e0 les probl\u00e8mes du cours moyen avant 1914.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quant aux sciences, \u00ab&nbsp;la Science&nbsp;\u00bb comme on disait, c\u2019\u00e9tait le grand savoir. Le thermom\u00e8tre, sa graduation. Le barom\u00e8tre, ensuite. Le jour de la le\u00e7on, l\u2019instituteur descendait de chez lui un barom\u00e8tre \u00e0 cardan. Nous \u00e9tions cal\u00e9s&nbsp;: nous avions vu un vrai barom\u00e8tre. Le ma\u00eetre faisait tous les jours des observations m\u00e9t\u00e9orologiques qu\u2019il affichait \u00e0 la porte de la mairie. Nous les lisions parfois et nous \u00e9tions ferr\u00e9s en m\u00e9t\u00e9orologie&nbsp;: nimbus, cirrus, stratus, cumulo-nimbus, etc. On voyait cela tous les jours.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On \u00e9tudiait aussi un peu de chimie, tr\u00e8s simple, par exemple la fabrication du fer par le proc\u00e9d\u00e9 catalan. Plus tard, je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 embarrass\u00e9 quand j\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 le proc\u00e9d\u00e9 utilis\u00e9 \u00e0 la forge&nbsp; de Saint-Pierre-des-Champs pour traiter le minerai de fer de Fourques dans les Corbi\u00e8res<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. La catalane utilisait le charbon de bois. Nous aurions \u00e9t\u00e9 capables de monter une meule de charbonniers, ces meules qu\u2019on voyait fumer, les nuits d\u2019\u00e9t\u00e9, sur les cr\u00eates de la Montagne Noire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0171a2\" class=\"has-inline-color\">6. Gymnastique, chant, r\u00e9citation, dessin<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La gymnastique, c\u2019\u00e9tait toujours l\u2019instituteur adjoint qui faisait cette le\u00e7on (le directeur ne s\u2019abaissait pas \u00e0 la faire). On \u00e9tirait les bras, on \u00e9tirait les jambes pendant un quart d\u2019heure, une fois par semaine, dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation. On oubliait d\u2019ailleurs assez souvent de faire cette le\u00e7on parce qu\u2019on sortait trop tard, retenus par la dict\u00e9e ou par la r\u00e9daction.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On n\u2019\u00e9tudiait pas la musique, mais on faisait du chant. L\u2019instituteur chantait. Il n\u2019avait pas d\u2019instrument, il ne chantait ni bien ni tr\u00e8s juste mais enfin il chantait et il nous enseignait des chansons. Des chansons patriotiques surtout, patriotardes m\u00eame&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>O\u00f9 t\u2019en vas-tu soldat de France&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; O\u00f9 t\u2019en vas-tu petit soldat&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Plein de courage et d\u2019esp\u00e9rance,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; O\u00f9 t\u2019en vas-tu petit soldat&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En entrant en classe, chaque matin, et \u00e0 la rentr\u00e9e de la r\u00e9cr\u00e9ation, et le soir \u00e9galement, on chantait en allant prendre place, en faisant le tour de la classe. En hiver, les gosses avaient tous des sabots de bois, des galoches ou des <em>esclops<\/em>, des sabots de paysans. Sur un plancher de bois, \u00e7a faisait un vacarme \u00e9tourdissant, d\u2019autant plus que les enfants \u00e9taient heureux de frapper sur le sol. Quand chacun \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 sa place apr\u00e8s avoir fait le tour, on continuait jusqu\u2019au dernier couplet, toujours en frappant des pieds. On continuait \u00e0 marquer le pas sur place. Dans la poussi\u00e8re et le vacarme, c\u2019\u00e9tait l\u2019introduction joyeuse \u00e0 la classe morose.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Parmi les chansons, il y avait aussi des chansons enfantines, amusantes et entrainantes. Elles ne me viennent pas \u00e0 l\u2019esprit\u2026 Ah&nbsp;! Il y avait \u00ab&nbsp;Le Papillon&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Il faut te marier, papillon couleur de neige,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il faut te marier par devant le vieux m\u00fbrier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pourquoi donc me marierais-je<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sans me faire un peu prier&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Alors il se marie avec le grillon ou avec la cigale, je ne sais plus.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Chez les institutrices les plus routini\u00e8res, on apprenait la table de multiplication en chantant&nbsp;: \u00ab&nbsp;deux fois un, deux&nbsp;; deux fois deux, quatre&nbsp;; deux fois trois, six&nbsp;\u00bb\u2026 On finissait par savoir la chanson par c\u0153ur, mais attention, quand la question \u00e9tait&nbsp;: \u00ab&nbsp;deux fois six&nbsp;?&nbsp;\u00bb, il fallait revenir \u00e0 la chanson&nbsp;: \u00ab&nbsp;deux fois un, deux&nbsp;\u00bb jusqu\u2019\u00e0 \u00ab&nbsp;deux fois six&nbsp;\u00bb M\u00eame dans les classes moins routini\u00e8res, on apprenait par c\u0153ur la table de multiplication. On l\u2019apprenait \u00e0 l\u2019endroit, on l\u2019apprenait \u00e0 l\u2019envers, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on la connaisse parfaitement. C\u2019\u00e9tait la classe de calcul de mon enfance. Je me souviens que les deux produits que j\u2019eus le plus de mal \u00e0 retenir, c\u2019\u00e9tait 7 fois 8 et 9 fois 7. Je me demande pourquoi j\u2019ai retenu qu\u2019ils \u00e9taient particuli\u00e8rement difficiles. J\u2019ai d\u00fb me tromper une fois ou deux, voil\u00e0 pourquoi ils me paraissent r\u00e9barbatifs.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les r\u00e9citations, on les apprenait comme le chant. On avait \u00ab&nbsp;r\u00e9citation&nbsp;\u00bb \u00e0 la derni\u00e8re heure de l\u2019apr\u00e8s-midi&nbsp;: un jour r\u00e9citation, un jour chant et un jour calcul mental. C\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re demi-heure de la journ\u00e9e, de trois heures et demie \u00e0 quatre heures.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dessin. On faisait deux sortes de dessins. Le dessin \u00e0 vue&nbsp;: on apportait une feuille de lierre ou une rose, ce que l\u2019instituteur avait demand\u00e9, et on dessinait \u00e7a. Et puis le dessin d\u2019ornement&nbsp;: on stylisait plus ou moins, on faisait un dessin plus ou moins imaginatif. Je ne ma rappelle plus s\u2019il y avait une \u00e9preuve de dessin au Certificat d\u2019\u00e9tudes. Peut-\u00eatre pas.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0273a4\" class=\"has-inline-color\">7. Histoire, g\u00e9ographie<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En histoire, on suivait le livre&nbsp;: une le\u00e7on tous les jours et on avan\u00e7ait jusqu\u2019\u00e0 la fin. La g\u00e9ographie, c\u2019\u00e9tait pareil, on ne faisait pas de sortie, pas de promenade. Je me souviens de la seule classe-promenade que j\u2019ai faite dans ma vie d\u2019\u00e9colier, c\u2019\u00e9tait \u00e0 Villespy, je devais \u00eatre bien jeune, et \u00e7a nous avait enchant\u00e9s parce que \u00e7a sortait de l\u2019ordinaire. Mais le ma\u00eetre ne nous avait rien appris, on n\u2019avait rien not\u00e9. On \u00e9tait all\u00e9 seulement se balader, prendre l\u2019air. Et un seul jour, une seule fois dans mon existence d\u2019\u00e9colier. Les livres de g\u00e9ographie \u00e9taient cependant plus modernes que ceux qu\u2019avait eus mon p\u00e8re et mon oncle, qui \u00e9taient des livres cat\u00e9chismes, questions et r\u00e9ponses&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quels sont les d\u00e9troits de la Mer du Nord&nbsp;?&nbsp;\u00bb\u2026 Il fallait savoir \u00e7a par c\u0153ur, tous les noms de d\u00e9troits, les presqu\u2019\u00eeles, les golfes du monde. Et peu importait de savoir o\u00f9 ils se trouvaient, quelle importance ils avaient. Dans les livres de l\u2019\u00e9cole primaire, aucune carte jusqu\u2019aux livres de Foncin vers 1900.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La maison o\u00f9 nous habitions appartenait \u00e0 un m\u00e9nage d\u2019instituteurs qui enseignaient en Alg\u00e9rie. Ils s\u2019\u00e9taient r\u00e9serv\u00e9 une chambre, dont nous disposions quand m\u00eame. Une vieille armoire contenait leurs livres. Comme j\u2019ai toujours eu un temp\u00e9rament curieux, je cherchais ce que disaient les livres \u00e0 propos de chaque le\u00e7on \u00e0 apprendre et je le retenais ais\u00e9ment. J\u2019\u00e9tais alors au cours moyen deuxi\u00e8me ann\u00e9e et je trouvais le contenu de ces livres fort int\u00e9ressant. Bien souvent, en r\u00e9citant la le\u00e7on, je sortais des choses que l\u2019instituteur n\u2019avait pas dites, ce qui l\u2019\u00e9tonnait, bien s\u00fbr. Il me demandait d\u2019o\u00f9 je l\u2019avais tir\u00e9. Je me souviens qu\u2019un jour l\u2019inspecteur d\u2019acad\u00e9mie vint visiter l\u2019\u00e9cole de Villepinte. Cet inspecteur, M. Canet, \u00e9tait agr\u00e9g\u00e9 d\u2019histoire et il nous posa des questions sur les journ\u00e9es de la Constituante. Je lui \u00e9num\u00e9rai ces journ\u00e9es sans en manquer une seule, si bien qu\u2019il me complimenta et il m\u2019envoya comme r\u00e9compense un joli livre sur le d\u00e9partement de l\u2019Aude. Mon instituteur fut tout heureux de me le remettre. Ce m\u00eame M. Canet vint plus tard, le jour du concours des Bourses, assister \u00e0 l\u2019oral, et comme on m\u2019interrogeait sur la graduation du thermom\u00e8tre, il me reconnut et dit \u00e0 l\u2019examinateur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Celui-l\u00e0 doit le savoir&nbsp;!&nbsp;\u00bb L\u2019ann\u00e9e suivante, il me revit \u00e0 l\u2019\u00c9cole primaire sup\u00e9rieure de Limoux. Ce jour-l\u00e0, on s\u00e9chait sur la bataille de Wagram. Le professeur \u00e9tait une jeune fille&nbsp;: c\u2019\u00e9tait la guerre, les professeurs titulaires avaient \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9s et remplac\u00e9s par des jeunes filles d\u00e9butantes. La pauvre fille interrogeait honn\u00eatement tout le monde, or cet inspecteur \u00e9tait difficile, particuli\u00e8rement difficile, surtout en histoire, sa sp\u00e9cialit\u00e9. Elle interroge donc cinq ou six camarades, rien \u00e0 faire, ils ne sortaient rien. Mon tour arrive, l\u2019inspecteur me reconnait et dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oh, je suis \u00e0 peu pr\u00e8s s\u00fbr qu\u2019il le sait&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Effectivement, je r\u00e9pondis convenablement. L\u2019ann\u00e9e suivante, il vint en classe de troisi\u00e8me ann\u00e9e, en g\u00e9ographie. Il fit pleurer cette pauvre Mademoiselle A\u2026 La le\u00e7on portait sur le climat de l\u2019Alg\u00e9rie. Justement l\u2019inspecteur avait enseign\u00e9 en Alg\u00e9rie, et ce climat, il l\u2019avait support\u00e9. Notre livre et le cours de Mlle A\u2026 disaient que l\u2019Alg\u00e9rie \u00e9tait divis\u00e9e en trois zones&nbsp;: la zone c\u00f4ti\u00e8re, la zone des hauts plateaux, plus s\u00e8che, et puis la zone pr\u00e9saharienne extr\u00eamement s\u00e8che. Nous sortons \u00e7a \u00e0 l\u2019inspecteur, \u00e7a ne lui plait pas. Il interroge quelques \u00e9l\u00e8ves&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est un pays tr\u00e8s sec.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Alors il faut y aller vous installer marchand d\u2019ombrelles&nbsp;!&nbsp;\u00bb Croyant bien r\u00e9agir, un autre \u00e9l\u00e8ve a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est un pays humide.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Alors, marchand de parapluies&nbsp;!&nbsp;\u00bb Finalement il a fallu qu\u2019il nous dise lui-m\u00eame que le climat \u00e9tait tout \u00e0 fait diff\u00e9rent dans le d\u00e9partement d\u2019Oran, dans celui d\u2019Alger et dans celui de Constantine\u2026 Cet inspecteur m\u2019a suivi jusqu\u2019\u00e0 mon entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale. Apr\u00e8s, je ne l\u2019ai plus revu&nbsp;; il a d\u00fb quitter le d\u00e9partement.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les livres de g\u00e9ographie ont \u00e9volu\u00e9 ensuite&nbsp;: de plus grand format, ils ont donn\u00e9 des cartes de plus en plus d\u00e9taill\u00e9es, des photos des lieux d\u00e9crits. Les livres de sciences aussi ont \u00e9t\u00e9 illustr\u00e9s. Mais la m\u00e9thode du par c\u0153ur a subsist\u00e9 longtemps. En 1939-1940, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 \u00e0 Montpellier et je suivais le travail d\u2019une petite cousine qui \u00e9tait dans une \u00e9cole religieuse, une de ces pensions pour le beau monde (le beau monde ne serait pas le beau monde s\u2019il ne mettait pas ses enfants dans des \u00e9coles priv\u00e9es). On lui enseignait les sciences. Je me souviens d\u2019une le\u00e7on sur les classes et les ordres du r\u00e8gne animal. Elle avait trois pages \u00e0 apprendre par c\u0153ur. J\u2019essayai de lui expliquer, elle ne voulait pas, ce n\u2019\u00e9tait pas utile, ce qu\u2019il fallait faire, c\u2019\u00e9tait apprendre par c\u0153ur. Il fallait qu\u2019elle le sache parfaitement et que je la fasse r\u00e9citer&nbsp;! Elle ne savait pas ce que \u00e7a voulait dire, mais cela n\u2019avait pas d\u2019importance. Pour avoir 20 sur 20, il fallait le r\u00e9citer par c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0175a7\" class=\"has-inline-color\">8. Morale et instruction civique<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La morale, c\u2019\u00e9tait en entrant, le matin. On avait trois classes de morale par semaine et deux classes d\u2019instruction civique, le mardi et le vendredi. Ce devait \u00eatre un reste de la pri\u00e8re matinale d\u2019avant 1882. Avant cette date, on \u00e9levait son \u00e2me \u00e0 Dieu&nbsp;; apr\u00e8s, \u00e0 l\u2019\u00e9cole la\u00efque, on \u00e9levait son \u00e2me au Bien. Le programme de morale comprenait les devoirs envers la famille, envers les camarades, entre ma\u00eetres et serviteurs. Et m\u00eame, dans mon \u00e9cole primaire de Villepinte il y avait une le\u00e7on sur les devoirs envers Dieu, un Dieu qui \u00e9tait plut\u00f4t l\u2019\u00catre Supr\u00eame que le Dieu catholique. Enfin, \u00e7a existait encore, un reste du temps qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 l\u2019enseignement la\u00efque. Notre ma\u00eetre commen\u00e7ait souvent par une lecture morale et en tirait une conclusion, soit un proverbe, soit une r\u00e8gle de conduite. On \u00e9crivait une maxime tous les jours en le\u00e7on de morale. Le r\u00e9sum\u00e9 de la le\u00e7on tenait en quatre ou cinq lignes, et en t\u00eate il y avait une maxime. Parfois une maxime venait \u00e0 la suite de l\u2019\u00e9tude d\u2019une lettre en \u00e9criture. Par exemple, pour le N majuscule&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nul bien sans peine&nbsp;\u00bb, ou pour le M&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mieux vaut bonne renomm\u00e9e que ceinture dor\u00e9e&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cette morale, l\u2019instituteur la mettait en pratique. L\u2019instituteur \u00e9tait dans le village une personne tr\u00e8s en vue, tr\u00e8s surveill\u00e9e, par cons\u00e9quent il ne pouvait pas se permettre des \u00e9carts avec la moralit\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral il \u00e9tait irr\u00e9prochable.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019instruction civique, c\u2019\u00e9tait tout ce que doit savoir un bon citoyen pour exercer ses devoirs et ses droits&nbsp;: le vote, payer ses imp\u00f4ts, faire le service militaire, etc. Tout. Comment sont administr\u00e9s la commune, l\u2019arrondissement, le d\u00e9partement. Le Conseil g\u00e9n\u00e9ral, la Chambre des d\u00e9put\u00e9s, le S\u00e9nat. Nous \u00e9tions cal\u00e9s l\u00e0-dessus. On savait exactement comment ils \u00e9taient \u00e9lus, leur r\u00f4le, etc. J\u2019entends parfois \u00e0 la radio ou \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision des enqu\u00eates qui se font au moment des \u00e9lections au Conseil g\u00e9n\u00e9ral par exemple. On demande aux gens de la rue \u00e0 quoi sert le Conseil g\u00e9n\u00e9ral&nbsp;: neuf personnes sur dix l\u2019ignorent. Je vous garantis que nous, nous le savions tous, exactement. Toutes les attributions du Conseil g\u00e9n\u00e9ral, celles du maire, du pr\u00e9fet, de m\u00eame les devoirs du citoyen, particuli\u00e8rement de payer l\u2019imp\u00f4t et de faire le service militaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Justement, il faut parler de l\u2019\u00e9cole revancharde. En 1871, on avait perdu l\u2019Alsace et la Lorraine, et toute l\u2019\u00e9cole fran\u00e7aise vivait avec le souci de r\u00e9cup\u00e9rer ces provinces. Ils nous les avaient vol\u00e9es. Les Alsaciens-Lorrains \u00e9taient de pauvres malheureux qu\u2019on avait astreints \u00e0 ob\u00e9ir \u00e0 la \u00ab\u00a0botte prussienne\u00a0\u00bb. Car l\u2019ennemi, c\u2019\u00e9tait les Prussiens, on ne disait pas \u00ab&nbsp;les Allemands&nbsp;\u00bb. Mon grand-oncle B\u00e9ranger avait fait la guerre de 70, il me parlait toujours des Prussiens comme il parlait aussi souvent de Napol\u00e9on III. Il l\u2019appelait l\u2019Empereur, mais l\u2019autre, Napol\u00e9on I<sup>er<\/sup>, c\u2019\u00e9tait \u00ab&nbsp;<em>l\u2019Emp\u00e9rur vieil<\/em>&nbsp;\u00bb. On ne parlait pas de I<sup>er<\/sup> ni de III<sup>e<\/sup> dans le peuple. Il y avait le vieux et le jeune. On \u00e9tait encore en admiration devant Napol\u00e9on I<sup>er<\/sup>, <em>l\u2019Emp\u00e9rur vieil<\/em>, \u00e0 qui la France devait tant et qu\u2019on devait respecter.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On pleurait sur la perte de notre Alsace-Lorraine. Il y avait des chansons path\u00e9tiques. Je me rappelle de celle du vieil Alsacien avec son violon, jouant la Marseillaise sur le bord d\u2019une route&nbsp;; les Prussiens l\u2019entendirent et bris\u00e8rent le violon. \u00c7a commence comme \u00e7a&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Ils ont bris\u00e9 mon violon<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Parce que j\u2019ai l\u2019\u00e2me fran\u00e7aise<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et que sans peur aux \u00e9chos du vallon<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019ai fait chanter la Marseillaise.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Sur la route poudreuse et blanche<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Nos soldats ne passent plus.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un vieillard vient chaque dimanche<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pleurer seul au pays perdu.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Parfois de sa l\u00e8vre p\u00e2lie<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Monte une plainte vers les cieux<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est le regret des jours heureux<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et c\u2019est l\u2019histoire de sa vie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils ont bris\u00e9 mon violon,<\/em> etc.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9taient des chansons de regret, pour \u00e9mouvoir jeunes et vieux. Il y avait ici, \u00e0 Talairan, un Alsacien-Lorrain qui s\u2019\u00e9tait exil\u00e9 volontairement en 1871. Je l\u2019ai vu moi-m\u00eame, je l\u2019ai bien connu, il est mort \u00e0 80 ans pass\u00e9s. La mairie l\u2019avait h\u00e9berg\u00e9 dans l\u2019ermitage attenant \u00e0 une \u00e9glise champ\u00eatre. Il s\u2019appelait Joseph, mais ici tous l\u2019appelaient l\u2019Alsass. Il vivait de quelques petites journ\u00e9es de travail qu\u2019il faisait dans les vignes et surtout de braconnage. Il me semble le voir avec un fusil \u00e0 piston qu\u2019il chargeait par la gueule. Il \u00e9tait tout petit, d\u00e9j\u00e0 ratatin\u00e9 par l\u2019\u00e2ge et son fusil \u00e0 long canon d\u00e9passait de 40 centim\u00e8tres au-dessus de sa t\u00eate. C\u2019\u00e9tait un tr\u00e8s brave homme, estim\u00e9 de tout le monde. Il venait parfois dans le village et on lui remplissait le sac de menues offrandes, de petites provisions. On l\u2019aimait beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Alors, oui, les Prussiens \u00e9taient impardonnables de nous avoir ravi de force l\u2019Alsace et la Lorraine. Il fallait les r\u00e9cup\u00e9rer \u00e0 tout prix et l\u2019\u00e9cole se chargeait de forger les soldats. Ceux de 14 partirent avec joie, allant \u00e0 Berlin pour \u00ab&nbsp;pendre Guillaume&nbsp;\u00bb. Ils \u00e9taient s\u00fbrs de revenir bient\u00f4t victorieux. Ils se lanc\u00e8rent sur les mitrailleuses allemandes \u00e0 Charleroi et partout en Belgique, \u00e0 l\u2019assaut \u00e0 la ba\u00efonnette, et ils y laiss\u00e8rent des dizaines de milliers de morts. L\u2019id\u00e9e de Patrie, nous l\u2019avons re\u00e7ue comme une religion \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire. Nous comprenons tr\u00e8s mal qu\u2019elle soit aujourd\u2019hui presque d\u00e9nigr\u00e9e. On abusait alors, bien s\u00fbr, on exag\u00e9rait, mais je crois qu\u2019on exag\u00e8re aujourd\u2019hui dans l\u2019autre sens. Aujourd\u2019hui, l\u2019id\u00e9e de Patrie n\u2019existe plus. Il y a bien une esp\u00e8ce de fanatisme raciste notamment contre les Arabes et contre les travailleurs qui ne sont pas d\u2019origine fran\u00e7aise, mais autrefois le patriotisme ce n\u2019\u00e9tait pas cela, c\u2019\u00e9tait vraiment l\u2019amour du pays, un amour enracin\u00e9, un attachement au drapeau car le drapeau repr\u00e9sentait le pays entier avec son pass\u00e9, ses malheurs, ses beaut\u00e9s et ses espoirs. Je me souviens quand j\u2019ai v\u00e9cu \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, \u00e0 Burgos, \u00e0 l\u2019occasion du 11 novembre, le vice-consulat fran\u00e7ais avait pavois\u00e9, et je suis sorti dans le froid glacial pour aller voir flotter le drapeau fran\u00e7ais. Ce n\u2019\u00e9tait pas par patriotisme fanatique, mais simplement parce que cela faisait plaisir dans ce pays \u00e9tranger, o\u00f9 on parlait \u00e9tranger, o\u00f9 l\u2019on pensait \u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0074a5\" class=\"has-inline-color\">9. Livres et fournitures<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les communes payaient d\u00e9j\u00e0 les fournitures scolaires et les livres. Et m\u00eame \u00e0 Villepinte \u2013 ce qui n\u2019existait pas dans beaucoup d\u2019autres communes \u2013 l\u2019\u00e9l\u00e8ve conservait ses livres scolaires&nbsp;; on ne les rendait pas en quittant l\u2019\u00e9cole. C\u2019\u00e9tait une tr\u00e8s bonne chose. J\u2019ai ainsi conserv\u00e9 ces livres, je les revois avec plaisir et je suis certain que beaucoup de mes camarades d\u2019\u00e9cole y ont trouv\u00e9 des renseignements, ont revu avec profit certaines donn\u00e9es, certaines pr\u00e9cisions apprises \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire et oubli\u00e9es ensuite.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 Villespy en 1907, le livre de lecture pour les gar\u00e7ons \u00e9tait <em>Le Tour de la France par deux enfants<\/em>. Ce livre contenait un peu de tout. Un enseignement patriotique surtout&nbsp;: il s\u2019agissait de deux enfants qui quittaient l\u2019Alsace o\u00f9 ils \u00e9taient n\u00e9s, chass\u00e9s par l\u2019annexion de 1871 par les Allemands. C\u2019\u00e9tait un v\u00e9ritable roman. Ils firent le tour de la France \u00e0 la recherche d\u2019un de leurs oncles qui \u00e9tait marinier, je crois, sur les canaux. Ils ne savaient pas exactement o\u00f9 le trouver, et \u00e7a les obligeait \u00e0 faire le tour du pays. Le livre racontait chaque \u00e9tape de ces enfants et d\u00e9crivait le pays travers\u00e9, les productions, la g\u00e9ographie, les hommes c\u00e9l\u00e8bres, etc. C\u2019\u00e9tait int\u00e9ressant, instructif, mais \u00e7a finissait par devenir ennuyeux parce que, chaque ann\u00e9e, on recommen\u00e7ait la m\u00eame histoire. Il avait une suite qui s\u2019appelait <em>Les enfants de Marcel<\/em>, qui eut beaucoup moins de succ\u00e8s. C\u2019\u00e9tait donc d\u2019abord un enseignement patriotique&nbsp;: connaitre la France et l\u2019aimer, et il y avait cet esprit vindicatif contre les Allemands qui nous avaient vol\u00e9 l\u2019Alsace et la Lorraine, provinces qu\u2019il fallait r\u00e9cup\u00e9rer.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 Villepinte, on avait un livre de lecture plus moderne par morceaux choisis d\u2019\u00e9crivains fran\u00e7ais, c\u2019\u00e9tait plus vari\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Intervention de Mme Puget<\/em>&nbsp;: Les filles avaient <em>Suzette<\/em>, un manuel d\u2019enseignement m\u00e9nager qui parait bien vieillot aujourd\u2019hui. En parcourant le livre, on a une vue pr\u00e9cise de la vie de nos grands-m\u00e8res&nbsp;: l\u2019entretien du linge, comment on range son armoire\u2026 C\u2019\u00e9tait un livre d\u2019\u00e9conomie domestique avec un peu de cuisine, pas trop. La cuisine n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re savante \u00e0 ce moment-l\u00e0, plus traditionnelle que gourmande ou rationnelle. <em>Suzette<\/em> avait une suite, c\u2019\u00e9tait <em>Le m\u00e9nage de Mme Sylvain<\/em>&nbsp;: Suzette s\u2019\u00e9tait mari\u00e9e et \u00e9tait devenue Mme Sylvain.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Jean Puget<\/em>&nbsp;: Dans la pr\u00e9face de ce dernier livre, on lit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous pr\u00e9sentons avec confiance \u00e0 Mesdames les institutrices <em>Le M\u00e9nage de Mme Sylvain<\/em>. <em>Sylvette<\/em> peint la jeune fille dans sa famille et \u00e0 l\u2019\u00e9cole. <em>Le M\u00e9nage de Mme Sylvain<\/em> la montre m\u00e8re de famille et m\u00e9nag\u00e8re appliquant les connaissances acquises. \u00c9conomie domestique, hygi\u00e8ne, soins de la maison, cuisine, tous les devoirs qui incombent \u00e0 la m\u00e9nag\u00e8re y sont pr\u00e9sent\u00e9s de la fa\u00e7on la plus int\u00e9ressante et la plus pr\u00e9cise.&nbsp;\u00bb Il y avait un livre concurrent, si l\u2019on peut dire, un livre de J. H. Fabre, le fameux entomologiste, qui s\u2019intitulait <em>Le M\u00e9nage. Causerie d\u2019Aurore avec ses ni\u00e8ces sur l\u2019\u00e9conomie domestique. Lecture courante \u00e0 l\u2019usage des \u00e9coles de filles<\/em>. Sans date, peut-\u00eatre de 1910. Il parait plus moderne que le pr\u00e9c\u00e9dent, mais il ne semble pas avoir eu le m\u00eame succ\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mon p\u00e8re avait fr\u00e9quent\u00e9 l\u2019\u00e9cole des Fr\u00e8res des \u00e9coles chr\u00e9tiennes de la Cit\u00e9. Je crois que c\u2019est l\u00e0 que mon grand-p\u00e8re avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9l\u00e8ve et je me demande si, vers 1875, il y avait une autre \u00e9cole que celle-l\u00e0 dans la Cit\u00e9. J\u2019ai conserv\u00e9 pr\u00e9cieusement le livre de lectures de mon p\u00e8re. Les sujets religieux occupent plus de cent pages&nbsp;: \u00ab&nbsp;Exorde de l\u2019oraison fun\u00e8bre de la reine d\u2019Angleterre de Bossuet&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Saint Paul&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Le Suicide&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;La mort de l\u2019ath\u00e9e&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Mis\u00e8re de l\u2019\u00e2me esclave des sens&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Divinit\u00e9 de la religion chr\u00e9tienne prouv\u00e9e par son \u00e9tablissement&nbsp;\u00bb (pour des \u00e9l\u00e8ves de 10-11 ans&nbsp;!). Des miracles de J\u00e9sus-Christ, etc. Quelques fables de Florian et de La Fontaine. Quelques pages de Racine, Lamartine, Corneille\u2026 \u00ab&nbsp;Le petit Savoyard&nbsp;\u00bb d\u2019Alexandre Guiraud qui a fait pleurer nos m\u00e8res&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>Pauvre petit, pars pour la France,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Que te sert mon amour, je ne poss\u00e8de rien.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On vit ailleurs heureux, ici dans la souffrance.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pars mon enfant, c\u2019est pour ton bien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a se termine par le retour du petit Savoyard qui retrouve sa m\u00e8re mourante\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y avait des livres pr\u00e9par\u00e9s par les inspecteurs et qui \u00e9taient destin\u00e9s aux ma\u00eetres&nbsp;: le Livre du Ma\u00eetre donnait les r\u00e9ponses \u00e0 toutes les questions qui se posaient dans le livre de l\u2019\u00e9l\u00e8ve, la solution de tous les probl\u00e8mes, de toutes les analyses logiques et grammaticales. Le ma\u00eetre n\u2019avait pas \u00e0 se fouler.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0175a7\" class=\"has-inline-color\">10. L\u2019instituteur<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019\u00e9tait un homme extr\u00eamement consciencieux. Notre ma\u00eetre nous faisait les six heures de classe sans perdre une minute. Il donnait les r\u00e9cr\u00e9ations \u00e0 l\u2019heure dite et pendant le temps pr\u00e9vu. C\u2019\u00e9tait dix minutes et pas davantage. Et il faisait la classe du 1<sup>er<\/sup> octobre au 2 ao\u00fbt, date des grandes vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Il n\u2019\u00e9tait jamais malade&nbsp;; jamais mon instituteur n\u2019a \u00e9t\u00e9 malade. Jamais. Les ma\u00eetres avaient d\u2019abord une tr\u00e8s haute conception de leur fonction et ils s\u2019en acquittaient du mieux possible. Bien s\u00fbr quelques-uns n\u2019avaient pas un sens p\u00e9dagogique impeccable, mais quant au travail c\u2019\u00e9tait irr\u00e9prochable. Ils exigeaient du travail et ils nous punissaient s\u00e9v\u00e8rement, mais quand nous \u00e9tions punis ils nous surveillaient, se punissant eux-m\u00eames. Ils nous gardaient une heure, jusqu\u2019\u00e0 5 heures du soir.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autre part il y avait le probl\u00e8me des enfants des m\u00e9tairies, des fermes \u00e9loign\u00e9es. Ces enfants-l\u00e0 mangeaient \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e0 midi, et le ma\u00eetre en \u00e9tait responsable pendant l\u2019interclasse de 11 heures \u00e0 13 heures o\u00f9 l\u2019on rentrait. \u00c0 ce moment-l\u00e0, on disait \u00ab&nbsp;1 heure&nbsp;\u00bb, comme on dit encore dans nos campagnes, \u00ab&nbsp;1 heure du soir&nbsp;\u00bb. Beaucoup de ma\u00eetres \u00e9vitaient cette responsabilit\u00e9 en demandant aux parents que leurs enfants mangent chez des connaissances du village, des gens de la famille ou des amis. Cela d\u00e9chargeait l\u2019instituteur, mais si les parents ne trouvaient pas quelqu\u2019un pour h\u00e9berger les enfants, l\u2019instituteur \u00e9tait responsable de ces \u00e9l\u00e8ves-l\u00e0. Il essayait de faire comprendre aux parents qu\u2019il n\u2019\u00e9tait tout de m\u00eame pas oblig\u00e9 de faire r\u00e9chauffer leurs repas \u00e0 une douzaine d\u2019enfants ou plus, ni de surveiller leurs jeux ensuite avec risque constant d\u2019accident. Si les enfants allaient chez des amis, le ma\u00eetre \u00e9tait d\u00e9charg\u00e9, ils pouvaient jouer apr\u00e8s leur repas, librement, avec les enfants du village. Il \u00e9tait utile cependant d\u2019obtenir une d\u00e9charge de responsabilit\u00e9 par \u00e9crit.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les \u00e9l\u00e8ves \u00e9taient quelque peu diff\u00e9rents des \u00e9l\u00e8ves d\u2019aujourd\u2019hui, certainement plus s\u00e9rieux, plus ob\u00e9issants, plus disciplin\u00e9s, plus attentifs. Certains venaient de fermes \u00e9loign\u00e9es. Ils \u00e9taient nombreux avant 1914. \u00c0 Villepinte il y avait bien un quart de la population qui vivait dans les fermes, donc un quart des \u00e9l\u00e8ves qui venaient de fermes quelquefois \u00e9loign\u00e9es de plus d\u2019une demi-heure. Ils venaient \u00e0 pied, ces braves enfants. Et m\u00eame, \u00e0 Montolieu apr\u00e8s la guerre, j\u2019en ai eu qui venaient d\u2019une ferme \u00e9loign\u00e9e d\u2019une bonne heure de chemin. Pour ces enfants de 6 ou 7 ans qui avaient une heure de chemin \u00e0 faire par tous les temps, c\u2019\u00e9tait p\u00e9nible. Vraiment, ces enfants avaient du m\u00e9rite de venir \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Ils l\u2019aimaient, l\u2019\u00e9cole. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous sommes entr\u00e9s dans le m\u00e9tier, l\u2019enseignement \u00e9tait devenu populaire, vraiment, on ne manquait pas l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le gros probl\u00e8me de l\u2019enseignement rural, c\u2019\u00e9tait la classe unique. Dans les petits villages, il n\u2019y avait qu\u2019un instituteur ou qu\u2019une institutrice pour instruire tous les enfants de 6 ans jusqu\u2019\u00e0 13 ans, 14 m\u00eame par la suite. Il est impossible de se partager entre quatre cours et m\u00eame plus, puisque dans chaque cours il y avait des divisions selon que les enfants \u00e9taient plus ou moins avanc\u00e9s. Alors on mettait des \u00ab&nbsp;moniteurs&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de grands \u00e9l\u00e8ves, qui perdaient leur temps car le ma\u00eetre les chargeait d\u2019enseigner \u00e0 lire ou \u00e0 \u00e9crire aux plus petits pendant qu\u2019il s\u2019occupait des autres. Le ma\u00eetre consacrait quelquefois cinq ou dix minutes aux petits pour amorcer ou compl\u00e9ter la t\u00e2che du moniteur.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les moniteurs \u00e9taient fiers de cette fonction de demi-instituteur. Souvent j\u2019ai entendu les parents agriculteurs dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le vau tira de l\u2019escola, ai besun d\u2019el per travalla, per que n\u2019en sap tant como lou mestr\u00e9 aro, la provo&nbsp;: ensegno als caga\u00efres<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.&nbsp;\u00bb On \u00e9tait moniteur \u00e0 tour de r\u00f4le&nbsp;: il ne fallait tout de m\u00eame pas perdre tout son temps parce qu\u2019il y avait le Certificat d\u2019\u00e9tudes. Le ma\u00eetre choisissait les moniteurs parmi les deux ou trois meilleurs \u00e9l\u00e8ves. Ceux-ci \u00e9taient d\u2019ailleurs capables de suivre d\u2019une oreille ce que faisaient les grands, tout en s\u2019occupant des petits. Inversement, quand j\u2019\u00e9tais parmi les petits, je tendais une oreille vers ce que faisaient les grands. \u00c9videmment, un d\u00e9but d\u2019am\u00e9lioration est apparu avec les classes g\u00e9min\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0275a6\" class=\"has-inline-color\">11. Les \u00e9coles g\u00e9min\u00e9es<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La s\u00e9paration des filles et des gar\u00e7ons \u00e9tait un reste de l\u2019enseignement religieux, alors que, au cat\u00e9chisme, gar\u00e7ons et filles \u00e9taient m\u00e9lang\u00e9s. On a peine \u00e0 comprendre pourquoi on est rest\u00e9 si longtemps \u00e0 s\u00e9parer les sexes, \u00e0 avoir une \u00e9cole de gar\u00e7ons et une \u00e9cole de filles s\u00e9par\u00e9es dans le village. C\u2019est une telle am\u00e9lioration, s\u2019il y a un instituteur et une institutrice, de donner les petits \u00e0 l\u2019institutrice parce qu\u2019elle est plus maternelle, et les grands \u00e0 l\u2019instituteur, de sorte que chaque enseignant n\u2019ait que deux cours \u00e0 faire au lieu de quatre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La g\u00e9mination commen\u00e7a entre 1910 et 1914. Dans les tr\u00e8s petits villages o\u00f9 il n\u2019y avait au total que quinze \u00e0 vingt \u00e9l\u00e8ves de 6 \u00e0 12 ans, gar\u00e7ons et filles, on ne pouvait vraiment pas ouvrir une \u00e9cole de gar\u00e7ons et une \u00e9cole de filles&nbsp;: la g\u00e9mination s\u2019imposait depuis l\u2019obligation scolaire de 1882. Et il ne se produisait aucun incident f\u00e2cheux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La s\u00e9paration des sexes \u00e0 l\u2019\u00e9cole vient de loin dans le pass\u00e9. \u00c0 Talairan la premi\u00e8re d\u00e9lib\u00e9ration du Conseil municipal qui mentionne des \u00e9l\u00e8ves filles est dat\u00e9e du 1<sup>er<\/sup> f\u00e9vrier 1862. Jusqu\u2019alors il n\u2019\u00e9tait question dans le calcul de la r\u00e9tribution scolaire que d\u2019\u00e9l\u00e8ves gar\u00e7ons. En 1866, une autre d\u00e9lib\u00e9ration mentionne que trois \u00e9l\u00e8ves filles ont \u00e9t\u00e9 re\u00e7ues gratuitement \u00ab&nbsp;dans l\u2019\u00e9cole des S\u0153urs&nbsp;\u00bb. Il semble donc qu\u2019avant 1862 les filles du peuple ne recevaient aucune instruction et qu\u2019\u00e0 partir de cette date les religieuses se charg\u00e8rent de l\u2019\u00e9ducation des filles. Une d\u00e9lib\u00e9ration du 8 ao\u00fbt 1867 pr\u00e9cise qu\u2019il \u00ab&nbsp;n\u2019y a pas lieu d\u2019\u00e9tablir une \u00e9cole communale de filles, une \u00e9cole libre existant et \u00e9tant suffisante&nbsp;\u00bb. Fort peu de parents devaient envoyer leurs filles \u00e0 l\u2019\u00e9cole puisque la plupart des femmes ne savaient pas lire. Pour la femme, on estimait qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de savoir lire et \u00e9crire. Il y a eu un conflit entre la municipalit\u00e9 d\u2019un c\u00f4t\u00e9, le cur\u00e9 et les s\u0153urs de l\u2019autre, et elles sont all\u00e9es s\u2019installer au village voisin de Villerouge. En 1874 seulement, Talairan d\u00e9cida d\u2019ouvrir une \u00e9cole de filles qui ne devint la\u00efque qu\u2019en mars 1876. Une classe enfantine lui fut ajout\u00e9e en 1883. Le Conseil municipal ne demanda la g\u00e9mination des classes qu\u2019en 1931.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0076a9\" class=\"has-inline-color\">12. Le Certificat d\u2019\u00e9tudes primaires<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le Certificat d\u2019\u00e9tudes, c\u2019\u00e9tait le grand crit\u00e8re pour juger la valeur des ma\u00eetres. Celui qui avait beaucoup de candidats \u00e9tait un bon ma\u00eetre. S\u2019il n\u2019en avait que peu, c\u2019est qu\u2019il \u00e9tait incapable de les pr\u00e9parer. Si ces candidats \u00e9chouaient \u00e0 l\u2019examen, c\u2019\u00e9tait encore pire. Et les inspecteurs n\u2019\u00e9taient pas loin de juger comme les populations puisque les rapports d\u2019inspection relevaient le nombre de candidats re\u00e7us. Pour que ses candidats soient re\u00e7us, l\u2019instituteur gavait, gavait, gavait sans s\u2019occuper de l\u2019instruction intelligente, de l\u2019\u00e9ducation compl\u00e8te de l\u2019enfant. C\u2019\u00e9tait du bourrage de cr\u00e2ne, ni plus ni moins. Et ce bourrage, qui d\u00e9terminait naturellement les m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques, ce bourrage \u00e9tait encore compl\u00e9t\u00e9 par ce qu\u2019on appelait des r\u00e9p\u00e9titions, qui avaient lieu apr\u00e8s la classe. L\u2019ann\u00e9e du Certificat d\u2019\u00e9tudes, et m\u00eame, s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un ma\u00eetre z\u00e9l\u00e9 comme il y en avait beaucoup, deux ans avant l\u2019examen le ma\u00eetre gardait les futurs candidats apr\u00e8s la classe du soir, une heure et m\u00eame plus pour leur donner \u00e0 faire au moins un probl\u00e8me et une dict\u00e9e. Au fond, avec des \u00e9l\u00e8ves normaux et assidus, obtenir le Certificat d\u2019\u00e9tudes n\u2019\u00e9tait pas si difficile. Pourvu que l\u2019\u00e9l\u00e8ve fasse moins de cinq fautes en dict\u00e9e, qu\u2019il trouve la solution d\u2019un probl\u00e8me sur deux, il \u00e9tait \u00e0 peu pr\u00e8s s\u00fbr d\u2019\u00eatre re\u00e7u. Il s\u2019agissait donc de mettre dans la m\u00e9moire de l\u2019enfant l\u2019orthographe et le calcul. D\u2019o\u00f9 dict\u00e9es \u00e0 profusion, une dict\u00e9e journali\u00e8re plus une en r\u00e9p\u00e9tition, et probl\u00e8mes types. Pour le calcul, on n\u2019avait pas le temps ou on croyait ne pas l\u2019avoir, de raisonner patiemment&nbsp;; on pr\u00e9f\u00e9rait se fier \u00e0 la m\u00e9moire. Alors le livre donnait un probl\u00e8me-type sur l\u2019alliage, un sur les partages proportionnels, un sur les r\u00e8gles d\u2019int\u00e9r\u00eats. Il y avait des dizaines de probl\u00e8mes-types. Pourvu que l\u2019\u00e9l\u00e8ve emmagasine tous ces probl\u00e8mes-types, il se tirait d\u2019embarras \u00e0 coup s\u00fbr. \u00c9videmment il fallait qu\u2019il calcule s\u00fbrement les quatre op\u00e9rations. D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un entrainement intensif, c\u2019est pourquoi on gardait les \u00e9l\u00e8ves apr\u00e8s la classe, gratuitement bien s\u00fbr, sans rien demander aux parents. Par reconnaissance, ceux-ci offraient assez fr\u00e9quemment un cadeau collectif au ma\u00eetre&nbsp;: objet d\u2019utilit\u00e9 pratique ou bibelot d\u2019ornement. De charmants souvenirs pour ses vieux jours.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Des ma\u00eetres beaucoup plus z\u00e9l\u00e9s encore pr\u00e9paraient les meilleurs \u00e9l\u00e8ves aux Bourses. Ce fut mon cas. On ne s\u2019y hasardait qu\u2019avec des \u00e9l\u00e8ves s\u00fbrs. Certains ma\u00eetres, tr\u00e8s rares, pr\u00e9paraient m\u00eame au Brevet \u00e9l\u00e9mentaire qui \u00e9tait un \u00ab&nbsp;brevet de capacit\u00e9&nbsp;\u00bb permettant d\u2019enseigner en cas de p\u00e9nurie d\u2019instituteurs. Ceux-ci devaient sortir de l\u2019\u00c9cole normale et poss\u00e9der non seulement le Brevet sup\u00e9rieur mais aussi le Certificat d\u2019aptitude p\u00e9dagogique qu\u2019ils passaient apr\u00e8s un an d\u2019exercice. En 1923, quand je d\u00e9butai, \u00e0 cause de la guerre de 1914-1918, il y avait bien quatre instituteurs sur dix qui ne poss\u00e9daient que le Brevet \u00e9l\u00e9mentaire. Quand ils avaient l\u2019habitude du m\u00e9tier, ils arrivaient \u00e0 \u00eatre de bons ma\u00eetres qui avaient des candidats au Certificat d\u2019\u00e9tudes selon la m\u00e9thode que j\u2019ai expos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0075a8\" class=\"has-inline-color\">13. La r\u00e9cr\u00e9ation, les jeux<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les cours de r\u00e9cr\u00e9ation \u00e9taient ridiculement exig\u00fces. Ici par exemple, \u00e0 Talairan, je me demande comment trente-six gar\u00e7ons pouvaient jouer, la cour \u00e9tait grande comme la moiti\u00e9 de la classe&nbsp;! Ils devaient courir dans les rues, il fallait bien qu\u2019ils se remuent ces pauvres enfants, sans surveillance \u00e9videmment. \u00c0 Villepinte, la cour \u00e9tait la place publique, une place immense&nbsp;; \u00e0 Villespy aussi, la porte de l\u2019\u00e9cole donnait directement sur la place au milieu de laquelle se trouvait un bassin. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai appris \u00e0 faire la seringue avec les deux mains&nbsp;; on s\u2019amusait \u00e0 s\u2019arroser. On pouvait envoyer de l\u2019eau \u00e0 quatre ou cinq m\u00e8tres Je me souviens de l\u2019avoir montr\u00e9 \u00e0 mes petits-enfants qui se sont bien amus\u00e9s. On allait faire pipi derri\u00e8re l\u2019\u00e9cole, on s\u2019alignait le long du mur, il n\u2019y avait pas de cabinets dans nos villages. L\u2019\u00e9t\u00e9, \u00e7a cocotait&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand on avait la chance d\u2019avoir une grande place, on pouvait jouer \u00e0 volont\u00e9. On jouait aux barres, c\u2019\u00e9taient les grands qui jouaient aux barres, un jeu d\u00e9j\u00e0 compliqu\u00e9. On jouait surtout \u00e0 se poursuivre, au clignet, aux billes (on disait \u00ab&nbsp;aux boules&nbsp;\u00bb). Quand on jouait \u00ab&nbsp;pour de bon&nbsp;\u00bb, le vainqueur ramassait les billes du vaincu. Les plus jeunes jouaient \u00ab&nbsp;pour de rire&nbsp;\u00bb et on rendait ce qu\u2019on avait gagn\u00e9. Il y avait un jeu qu\u2019on appelait \u00ab&nbsp;Aux capitales&nbsp;\u00bb o\u00f9 celui dont la bille occupait le trou central avait le droit de tirer sur les billes des camarades. Celui dont la bille \u00e9tait atteinte \u00e9tait \u00ab&nbsp;mort&nbsp;\u00bb. On pr\u00e9f\u00e9rait jouer avec des boutons parce que les billes \u00e9taient ch\u00e8res, vendues dans des sachets d\u2019une dizaine, pour deux sous ou quelque chose comme \u00e7a. On avait aussi le boulard, une grosse bille en pierre ou en fer. Les boulards de fer co\u00fbtaient deux sous, les boulards de pierre ne co\u00fbtaient qu\u2019un sou. Mais les boulards de pierre se cassaient. Si le particulier qui jouait avec vous tirait un peu fort, il vous partageait le boulard en deux\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Utiliser des boutons, c\u2019\u00e9tait gratuit. On les arrachait aux pantalons, \u00e7a ne faisait pas plaisir aux m\u00e8res\u2026 On les r\u00e9cup\u00e9rait aussi dans les vieux habits. Ce jeu arrangeait les mamans qui avaient un fils habile \u2013 et on le devenait tous avec l\u2019\u00e2ge \u2013 qui ramassait tous les boutons des copains. Je me souviens que ma m\u00e8re ne savait plus o\u00f9 les mettre, elle en avait tout un bas rempli. Il y avait toutes sortes de boutons&nbsp;: de braguette, de cale\u00e7on, de chemise en nacre. Ceux-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait de chics boutons. Il y avait les boutons de pardessus qui \u00e9taient \u00e9normes, des boutons d\u2019uniforme de facteur, de soldat en cuivre. Chacun ne comptait que pour un bouton, alors on conservait les plus jolis pour la fin si on perdait.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0275a7\" class=\"has-inline-color\">14. Les devoirs et le sac de l\u2019\u00e9colier<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On avait des devoirs \u00e0 la maison sur un \u00ab&nbsp;cahier de maison&nbsp;\u00bb. Tous les jours on avait un devoir \u00e0 la maison. C\u2019\u00e9tait en g\u00e9n\u00e9ral un probl\u00e8me, quelquefois deux pour les grands. De temps en temps une analyse logique ou grammaticale pour changer. On avait aussi une r\u00e9daction \u00e0 pr\u00e9parer \u00e0 la maison, le vendredi soir. Certains \u00e9l\u00e8ves avaient la chance de pouvoir se faire aider par leur p\u00e8re. Beaucoup y parvenaient en pleurnichant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne sais pas le faire, je vais \u00eatre puni.&nbsp;\u00bb Personnellement, comme instituteur, je n\u2019ai jamais cherch\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher cette habitude parce que c\u2019\u00e9tait une fa\u00e7on d\u2019int\u00e9resser les parents \u00e0 la vie de l\u2019\u00e9cole. On avait encore des devoirs de vacances, on nous donnait une cinquantaine de probl\u00e8mes, autant d\u2019analyses grammaticales, il y avait de quoi remplir un gros cahier.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans le sac de l\u2019\u00e9colier, on mettait les livres scolaires que la commune nous donnait. Les fournitures aussi, crayons et porteplumes enferm\u00e9s dans un plumier en bois ou en carton laqu\u00e9. Les plumes devaient \u00eatre bien rang\u00e9es, car c\u2019\u00e9tait un outil dangereux, presque une petite lance. Il y a eu des accidents caus\u00e9s par des gestes brusques et des blessures aux yeux. Quand on ne se servait pas du porteplume, l\u2019instituteur exigeait qu\u2019il soit pos\u00e9 dans la rainure des tables d\u2019\u00e9coliers, pr\u00e8s de l\u2019encrier.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le sac \u00e9tait un cartable en cuir ou une serviette en moleskine. Quand on n\u2019avait pas d\u2019argent pour le payer, les m\u00e8res fabriquaient une simple musette en toile bleue, avec une corde pour la suspendre \u00e0 l\u2019\u00e9paule. On posait le sac par terre au pied du banc et on en tirait ce dont on avait besoin. Les livres, il fallait les soigner&nbsp;: on les recouvrait de papier d\u2019emballage r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 chez l\u2019\u00e9picier ou bien d\u2019un carr\u00e9 d\u2019\u00e9toffe. C\u2019\u00e9tait alors une protection inusable. Le livre apparaissait \u00e0 nos grands-m\u00e8res illettr\u00e9es comme une chose sacr\u00e9e qu\u2019il fallait respecter.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0075a7\" class=\"has-inline-color\">15. La fr\u00e9quentation, la journ\u00e9e scolaire<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y avait bien quelques \u00e9l\u00e8ves qui manquaient la classe pour aider les parents \u00e0 des travaux agricoles. L\u2019instituteur les grondait. Il n\u2019exigeait pas, je crois, un \u00e9crit des parents pour justifier l\u2019absence de l\u2019enfant, on se contentait de ce qu\u2019il disait<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>. L\u2019obligation scolaire \u00e9tait encore r\u00e9cente, \u00e7a commen\u00e7ait bien \u00e0 entrer dans les m\u0153urs mais il y avait des gens qui doutaient de la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019instruction et qui pr\u00e9f\u00e9raient utiliser les enfants pour les travaux, garder les vaches par exemple ou aider \u00e0 la moisson. Quand il y avait de petites f\u00eates familiales, quand on tuait le cochon, les enfants disaient&nbsp;: \u00ab&nbsp;On a tu\u00e9 le cochon&nbsp;\u00bb et ils \u00e9taient fiers d\u2019apporter \u00e0 l\u2019instituteur un morceau de boudin&nbsp;! Et l\u2019instituteur excusait les \u00e9l\u00e8ves. Il fallait \u00eatre bienveillant. Mais quand il s\u2019agissait d\u2019aller faire des gerbes ou de longs travaux pendant plusieurs jours, l\u2019instituteur les grondait. C\u2019\u00e9tait cependant assez rare, des enfants de familles pauvres surtout.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand la classe \u00e9tait finie, \u00e0 4 heures, nous avions tout notre travail trac\u00e9. Le p\u00e8re et la m\u00e8re qui \u00e9taient aux champs avaient laiss\u00e9 un bout de papier&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu iras faire de l\u2019herbe pour les lapins&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;Tu viendras nous trouver \u00e0 tel champ&nbsp;\u00bb. Il fallait y aller. On n\u2019allait pas jouer, on n\u2019allait pas courir, on allait aider les parents.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La journ\u00e9e scolaire commen\u00e7ait \u00e0 8 heures par la le\u00e7on de morale ou d\u2019instruction civique, ensuite suivait la le\u00e7on de calcul, puis le ma\u00eetre donnait un probl\u00e8me aux grands pendant qu\u2019il faisait la le\u00e7on de calcul aux plus jeunes. 9 h 30&nbsp;: r\u00e9cr\u00e9ation, dix minutes pas plus. Apr\u00e8s, c\u2019\u00e9tait la le\u00e7on de lecture qui durait une demi-heure. On donnait un travail aux grands pendant que le cours inf\u00e9rieur faisait la lecture \u00e0 son tour. En fin de matin\u00e9e, l\u2019\u00e9criture. L\u2019apr\u00e8s-midi, il y avait la dict\u00e9e qui durait une heure pour les grands avec les questions qui suivaient, temps utilis\u00e9 pour la dict\u00e9e des petits. Ensuite, grammaire avec exercice, histoire, g\u00e9ographie ou sciences. Et puis, en fin de classe du soir, calcul mental, dessin, chant, travail manuel ou couture pour les filles. Voil\u00e0 la journ\u00e9e scolaire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ne pas oublier l\u2019inspection des mains. Le matin, \u00e0 8 heures moins 5, l\u2019instituteur sonnait la cloche pour appeler les enfants \u2013 il n\u2019y avait pas de pendule dans tous les foyers&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019instituteur frappait des mains \u00e0 8 heures, on s\u2019alignait devant la porte de la classe, et c\u2019\u00e9tait l\u2019inspection des mains. Les \u00e9l\u00e8ves \u00e9talaient leurs deux mains \u00e0 plat et quand l\u2019instituteur passait ils les tournaient et retournaient pour bien montrer qu\u2019elles \u00e9taient propres sur toutes les faces, et ils remontaient les manches de la blouse pour bien montrer que les poignets aussi avaient \u00e9t\u00e9 nettoy\u00e9s. Parfois on donnait un coup d\u2019\u0153il \u00e0 la chevelure parce que les enfants avaient souvent des poux \u00e0 ce moment-l\u00e0. Aujourd\u2019hui, \u00e7a peut \u00eatre \u00e9pisodique&nbsp;; autrefois, c\u2019\u00e9tait end\u00e9mique. Il y en avait toujours, nous en attrapions tous malgr\u00e9 nos cheveux ras. Nos m\u00e8res \u00e9pluchaient nos t\u00eates, cheveu par cheveu, les ratissaient dur au peigne fin sur une serviette blanche. Il n\u2019y avait pas grand-chose pour les tuer. Des m\u00e8res employaient du p\u00e9trole. Alors, quand l\u2019instituteur passait, il sentait une chevelure \u00e0 l\u2019odeur de p\u00e9trole&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu as des poux, toi&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Oui Monsieur, on m\u2019a pass\u00e9 du p\u00e9trole&nbsp;\u00bb. Apr\u00e8s cette inspection, on rentrait en classe.<\/p>\n\n\n\n<p><span style=\"color:#0072a3\" class=\"has-inline-color\"><strong>16. Punitions, r\u00e9compenses<\/strong><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il n\u2019y avait pas de distribution des prix. On nous laissait les livres scolaires \u00e0 la fin des \u00e9tudes (\u00e0 Villepinte) mais il n\u2019y avait pas de distribution des prix. Les compliments du ma\u00eetre devant les autres \u00e9l\u00e8ves \u00e9taient une r\u00e9compense, mais notre ma\u00eetre ne nous a jamais donn\u00e9 des bons-points \u00e0 Villepinte. Certains en donnaient. J\u2019en ai eu \u00e0 Villespy. Ils \u00e9taient tout petits, le ma\u00eetre les d\u00e9coupait dans de grandes cartes qui en contenaient cent. Il les d\u00e9coupait avec des ciseaux, je m\u2019en souviens, il y en avait de roses, de bleus, de verts avec \u00ab&nbsp;Bon-point&nbsp;\u00bb \u00e9crit dessus. (<em>Mme Puget<\/em>&nbsp;: Moi, j\u2019en ai eu \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire. On les comptait et quand on en avait dix on en recevait un plus grand. \u00c7a s\u2019ajoutait aussi aux points des compositions. Oui, \u00e7a comptait, les bons-points.)<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les punitions, c\u2019\u00e9tait automatique. Un \u00e9l\u00e8ve ne savait pas sa le\u00e7on, il \u00e9tait puni. Il la savait mal, il \u00e9tait puni. Il fallait qu\u2019il recommence \u00e0 l\u2019apprendre, il restait apr\u00e8s la classe, en g\u00e9n\u00e9ral une demi-heure, il devait r\u00e9citer sa le\u00e7on pour avoir le droit de sortir. La punition, c\u2019\u00e9tait le travail obligatoire pour l\u2019\u00e9l\u00e8ve paresseux qui ne l\u2019avait pas fait chez lui. Certains donnaient \u00e0 faire des lignes, pas notre ma\u00eetre. Il nous a toujours mis en retenue parce que nous ne savions pas une le\u00e7on ou parce que nous avions \u00e9t\u00e9 indisciplin\u00e9s. L\u00e0, il nous faisait apprendre notre le\u00e7on, il nous faisait apprendre quelque chose, mais pas de ces pensums b\u00eates qui consistent \u00e0 copier cent fois la m\u00eame phrase comme j\u2019en ai connus \u00e0 l\u2019\u00c9cole primaire sup\u00e9rieure o\u00f9 les surveillants nous collaient cent lignes ou un verbe \u00e0 conjuguer pour le moindre motif. Par contre, les gifles c\u2019\u00e9tait courant et nous pr\u00e9f\u00e9rions \u00e7a \u00e0 la retenue. Nos parents eux-m\u00eames encourageaient les ma\u00eetres&nbsp;: \u00ab&nbsp;Corrigez-le d\u2019importance&nbsp;!&nbsp;\u00bb Il y avait m\u00eame chez quelques ma\u00eetres les coups de r\u00e8gle sur le bout des doigts joints, des oreilles tir\u00e9es, parfois les cheveux. Ces \u00ab&nbsp;ch\u00e2timents corporels&nbsp;\u00bb \u00e9taient bien interdits par le r\u00e8glement, mais comme ils \u00e9taient efficaces et g\u00e9n\u00e9ralement b\u00e9nins, la tradition se perp\u00e9tuait, tenace.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Chaque soir, le ma\u00eetre corrigeait les cahiers. Un grand les ramassait. Quand le ma\u00eetre annon\u00e7ait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Untel, ramasse les cahiers&nbsp;\u00bb, \u00e7a voulait dire qu\u2019il allait \u00eatre 4 heures. Alors nous remettions nos cahiers de classe, des cahiers bien tenus, sous prot\u00e8ge-cahier, avec notre nom dessus, sur une \u00e9tiquette. L\u2019\u00e9l\u00e8ve ramasseur posait les cahiers sur le bureau du ma\u00eetre qui les corrigeait apr\u00e8s la classe, chez lui, mais d\u2019abord pendant qu\u2019il gardait les punis. Il mettait dans la marge&nbsp;: bien, tr\u00e8s bien, assez bien, passable, m\u00e9diocre, mal, tr\u00e8s mal. Il n\u2019y avait pas de notes chiffr\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi le cahier mensuel. Chaque mois, on y \u00e9crivait un devoir de chaque discipline&nbsp;: un probl\u00e8me, une r\u00e9daction, une dict\u00e9e, ce qu\u2019on appelle une composition, et \u00e7a, c\u2019\u00e9tait not\u00e9 avec un chiffre. Ce cahier mensuel \u00e9tait obligatoire d\u2019apr\u00e8s les instructions officielles, et notre instituteur avait m\u00eame un tampon sur lequel \u00e9tait \u00e9crit, je me souviens tr\u00e8s bien&nbsp;: \u00ab&nbsp;Fait en classe et sans secours \u00e9tranger&nbsp;\u00bb. Le nombre de points de ce cahier mensuel, cahier de compositions en somme, servait au classement des \u00e9l\u00e8ves. En plus existait le cahier de roulement sur lequel on inscrivait les activit\u00e9s de la journ\u00e9e. Les \u00e9l\u00e8ves le tenaient \u00e0 tour de r\u00f4le. Quand l\u2019inspecteur passait, il prenait ce cahier-l\u00e0. Il voyait le niveau des \u00e9l\u00e8ves qui avaient \u00e9crit \u00e0 tour de r\u00f4le, il voyait aussi ce qui avait \u00e9t\u00e9 fait en cours d\u2019ann\u00e9e. L\u2019inspecteur \u00e9tait un personnage redout\u00e9 de l\u2019instituteur et m\u00eame des \u00e9l\u00e8ves. Ils tremblaient quand l\u2019inspecteur les interrogeait.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant l\u2019auto, le d\u00e9placement des inspecteurs \u00e9tait un probl\u00e8me. \u00c0 Villepinte il venait \u00e0 bicyclette. Je le vois avec ses pantalons serr\u00e9s autour des chevilles par une griffe sp\u00e9ciale. Il venait de Castelnaudary, \u00e0 douze kilom\u00e8tres, il arrivait \u00e0 l\u2019improviste et repartait. Mais ici, dans les villages des Corbi\u00e8res \u00e9loign\u00e9s des centres, il arrivait par le tramway<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> et il restait plusieurs jours dans le canton. Il s\u2019installait \u00e0 Lagrasse, par exemple, et de l\u00e0 il rayonnait \u00e0 bicyclette et m\u00eame \u00e0 pied, un grand parapluie bleu sous le bras, dans tous les villages du canton et m\u00eame du canton voisin. Alors le \u00ab&nbsp;t\u00e9l\u00e9phone&nbsp;\u00bb marchait. Les instituteurs s\u2019avertissaient, de sorte qu\u2019ils l\u2019attendaient. C\u2019\u00e9tait un peu comme au r\u00e9giment pour la revue, on sait tr\u00e8s bien que le colonel va passer, et les capitaines et adjudants font pr\u00e9parer \u00e7a de fa\u00e7on que tout soit impeccable. Le colonel doit voir un r\u00e9giment magnifique o\u00f9 \u00ab&nbsp;il ne manque pas un bouton de gu\u00eatre&nbsp;\u00bb, comme disait un g\u00e9n\u00e9ral en 1870.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019inspecteur que j\u2019ai connu \u00e9tant \u00e9l\u00e8ve (pas ceux que j\u2019ai connus comme instituteur) me semblait beaucoup plus adjudant que conseiller p\u00e9dagogique. Il venait voir si l\u2019instituteur \u00e9tait consciencieux, s\u2019il tenait les cahiers r\u00e8glementaires et tous les registres administratifs. Il v\u00e9rifiait si tout \u00e9tait \u00e0 jour, si les r\u00e8glements \u00e9taient respect\u00e9s, si on enseignait toutes les mati\u00e8res. La fa\u00e7on de les enseigner, j\u2019ai l\u2019impression que c\u2019\u00e9tait un peu du superflu.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0275a6\" class=\"has-inline-color\">17. L\u2019opinion publique et l\u2019\u00e9cole<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les gens tenaient \u00e0 ce que l\u2019enfant aille \u00e0 l\u2019\u00e9cole et qu\u2019il soit un \u00e9l\u00e8ve disciplin\u00e9 et appliqu\u00e9. On ne lui faisait pas manquer l\u2019\u00e9cole. Il fallait que les parents en aient r\u00e9ellement grand besoin pour le priver de l\u2019\u00e9cole, et m\u00eame beaucoup de parents s\u2019int\u00e9ressaient au travail de leur enfant. Ils l\u2019aidaient ou ils lui expliquaient ce qu\u2019ils pouvaient expliquer de la le\u00e7on. L\u2019instituteur \u00e9tait bien vu dans nos villages paysans. Il \u00e9tait bien vu depuis que la R\u00e9publique g\u00e9n\u00e9reuse avait d\u00e9cid\u00e9 la gratuit\u00e9 de l\u2019enseignement primaire. Avant les lois de 1881, les communes donnaient un salaire \u00e0 l\u2019instituteur pour l\u2019enseignement aux \u00e9l\u00e8ves indigents. Le secr\u00e9taire de mairie en dressait la liste. Les \u00e9l\u00e8ves des familles non indigentes payaient une r\u00e9tribution scolaire mensuelle. L\u2019instituteur encaissait chaque mois tant par \u00e9l\u00e8ve. Le taux de ces r\u00e9tributions \u00e9tait fix\u00e9 par le Conseil municipal. En 1833, il \u00e9tait de un franc cinquante par mois et par \u00e9l\u00e8ve \u00e0 Talairan, et la commune versait en outre deux cents francs par an pour treize \u00e9l\u00e8ves indigents (sur 43 \u00e9l\u00e8ves au total). Le salaire de l\u2019instituteur se montait alors \u00e0 sept \u00e0 huit cents francs par an. Les gens avaient conscience que c\u2019\u00e9tait peu et certaines familles donnaient une gratification suppl\u00e9mentaire et des cadeaux en nature, par exemple quand on tuait le cochon. Ou bien une douzaine d\u2019\u0153ufs, un litre de lait\u2026 Dans certains villages de montagne, l\u2019instituteur \u00e9tait presque nourri. Je me souviens d\u2019un coll\u00e8gue, jeune instituteur c\u00e9libataire, qui fut nomm\u00e9 vers 1940 dans un village o\u00f9 il n\u2019y avait pas d\u2019auberge. Dans ce tout petit village, d\u2019une douzaine de familles, il allait manger dans chaque famille \u00e0 tour de r\u00f4le, gratuitement.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Donc l\u2019\u00e9cole \u00e9tait bien vue, elle \u00e9tait un compl\u00e9ment de la famille. Ne pas envoyer les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole, cela aurait \u00e9t\u00e9 faire injure \u00e0 l\u2019instituteur. Bien s\u00fbr, on le saluait, on l\u2019appelait \u00ab&nbsp;Monsieur&nbsp;\u00bb. Saluer l\u2019instituteur, pour les \u00e9l\u00e8ves, c\u2019\u00e9tait apprendre concr\u00e8tement la politesse. La morale, c\u2019\u00e9tait \u00ab&nbsp;Faites ce que je dis et faites-le comme je le fais&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait vraiment de la morale en action. L\u2019instituteur \u00e9tait irr\u00e9prochable au point de vue tenue et conduite. Aussi les parents comme les enfants et les habitants du village le respectaient. Et en m\u00eame temps ils respectaient l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ce qui \u00e9tait tr\u00e8s important aussi, c\u2019\u00e9tait le secr\u00e9tariat de mairie. L\u2019instituteur remplissait cette fonction dans presque toutes les petites communes et quelquefois dans des communes importantes comptant un millier d\u2019habitants comme \u00e0 Saint-Laurent (pas \u00e0 L\u00e9zignan, tout de m\u00eame). Les parents venaient \u00e0 la mairie et en m\u00eame temps parlaient de leur enfant alors qu\u2019ils n\u2019auraient pas os\u00e9 venir trouver l\u2019instituteur \u00e0 l\u2019\u00e9cole. En parlant d\u2019affaires courantes \u00e0 la mairie, la conversation d\u00e9rivait vers l\u2019enfant. L\u2019instituteur disait ce qu\u2019il pensait de son \u00e9l\u00e8ve, il le complimentait ou lui faisait des reproches, il donnait des conseils aux parents. En plus, le secr\u00e9tariat permettait \u00e0 l\u2019instituteur d\u2019obtenir sans difficult\u00e9 de la municipalit\u00e9 les cr\u00e9dits n\u00e9cessaires \u00e0 l\u2019\u00e9cole, fournitures ou r\u00e9parations. Je regrette la d\u00e9saffection actuelle des instituteurs pour cette fonction. Quand j\u2019\u00e9tais \u00e9l\u00e8ve \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale, on nous faisait des cours de secr\u00e9tariat de mairie et on nous conseillait d\u2019accepter cette charge absorbante et d\u00e9licate, mais int\u00e9ressante et qui permettait de compl\u00e9ter utilement le maigre traitement.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Chaque nouvel instituteur rempla\u00e7ait son pr\u00e9d\u00e9cesseur s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 secr\u00e9taire de mairie. Les municipalit\u00e9s y tenaient parce que l\u2019instituteur \u00e9tait un homme comp\u00e9tent et ind\u00e9pendant. Il n\u2019\u00e9tait pas attach\u00e9 \u00e0 un parti politique. Il avait ses opinions mais il se gardait d\u2019en faire \u00e9tat parce qu\u2019il devait recevoir des \u00e9l\u00e8ves venant de familles de tous les horizons politiques, sociaux et religieux. Comme secr\u00e9taire de mairie, il devait accueillir pareillement tous les citoyens. Beaucoup de ceux qui manifest\u00e8rent cependant leur position politique eurent des difficult\u00e9s qui pouvaient aller jusqu\u2019au Conseil d\u2019\u00c9tat. Le maire relevait le secr\u00e9taire de ses fonctions, celui-ci refusait de partir, on plaidait. L\u2019\u00e9cole n\u2019y gagnait rien.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour augmenter encore son traitement de mis\u00e8re, l\u2019instituteur \u00e9tait oblig\u00e9 de faire d\u2019autres travaux annexes pour essayer de faire vivre modestement sa famille. Il tenait parfois le secr\u00e9tariat de la soci\u00e9t\u00e9 de secours mutuel&nbsp;; \u00e0 Villepinte en 1914, il servait de clerc au notaire. On \u00e9crivait tous les actes \u00e0 la main et l\u2019instituteur avait \u00ab&nbsp;une belle plume&nbsp;\u00bb. Il recevait aussi un modeste salaire pour le cours d\u2019adulte du soir. Je n\u2019ai jamais particip\u00e9 \u00e0 ces cours d\u2019adultes puisque je suis parti directement \u00e0 l\u2019\u00c9cole sup\u00e9rieure de Limoux. C\u2019\u00e9tait s\u00e9rieusement suivi par les jeunes gens, il n\u2019y avait pas de chahut, pas de tapage, sauf un peu dans les rues \u00e0 la sortie. L\u2019instituteur avait une grande autorit\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 et je ne pense pas qu\u2019il e\u00fbt tol\u00e9r\u00e9 qu\u2019on fasse du chambard comme on le ferait peut-\u00eatre aujourd\u2019hui. Ces cours \u00e9taient de simples r\u00e9p\u00e9titions pour fixer dans la m\u00e9moire ce qui avait \u00e9t\u00e9 appris \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire, tout simplement pour entretenir l\u2019acquis.<\/p>\n\n\n\n<p>Notre instituteur de Villepinte faisait des conf\u00e9rences populaires une fois par semaine, l\u2019hiver. Il avait une lanterne et il projetait par transparence sur un \u00e9cran des vues sur papier, en noir et blanc, rarement en couleurs. En fin de s\u00e9ance, il projetait \u00ab&nbsp;comme dessert&nbsp;\u00bb des images comiques qu\u2019on appelait \u00ab&nbsp;les farces&nbsp;\u00bb. Je ne sais pas s\u2019il \u00e9tait r\u00e9mun\u00e9r\u00e9 pour cela. Les conf\u00e9rences populaires se tenaient dans l\u2019\u00e9cole m\u00eame, dans la salle de classe o\u00f9 les \u00e9l\u00e8ves installaient l\u2019\u00e9cran. Elles avaient lieu le soir, \u00e0 7 heures solaires, apr\u00e8s le repas pris \u00e0 6 heures. Elles duraient une heure et demie ou deux heures, et \u00e7a se terminait toujours par la \u00ab&nbsp;farce&nbsp;\u00bb comme on disait. Le sujet de ces conf\u00e9rences \u00e9tait une question qui avait passionn\u00e9 l\u2019opinion quelques ann\u00e9es auparavant&nbsp;: la guerre des Boers en Afrique du Sud&nbsp;; le tremblement de terre de Sicile&nbsp;; les a\u00e9roplanes et la travers\u00e9e de la Manche par Bl\u00e9riot\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#037aad\" class=\"has-inline-color\">18. Les rapports avec l\u2019\u00c9glise<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019ai trouv\u00e9 un renseignement important dans le registre des d\u00e9lib\u00e9rations du conseil municipal de Talairan en 1834, le 23 f\u00e9vrier. Conform\u00e9ment \u00e0 la loi Guizot, le conseil d\u00e9signait le \u00ab&nbsp;comit\u00e9 local de surveillance de l\u2019\u00e9cole communale&nbsp;\u00bb, qui venait d\u2019\u00eatre cr\u00e9\u00e9e en 1833. Il \u00e9tait compos\u00e9 du maire, de deux conseillers municipaux et du cur\u00e9, membre de droit. L\u2019\u00e9cole \u00e9tait sous la tutelle de l\u2019\u00c9glise. Le traitement de mis\u00e8re de l\u2019instituteur l\u2019obligeait \u00e0 balayer l\u2019\u00e9glise, chanter au lutrin, sonner les cloches, accompagner les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 la messe. Il \u00e9tait \u00e0 la fois instituteur et marguiller. J\u2019ai entendu dire que l\u2019instituteur de Talairan ne mit plus les pieds \u00e0 l\u2019\u00e9glise \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019\u00e9cole devint la\u00efque. Cela frappa tellement la population que plusieurs vieux, qui \u00e9taient jeunes \u00e9coliers en 1882, m\u2019ont dit la chose comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un fait saisissant. Il faut bien penser que c\u2019\u00e9tait par contrainte que cet instituteur s\u2019occupait des devoirs religieux qu\u2019on lui imposait.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cependant il ne faut pas en d\u00e9duire que dans tous nos villages vers la fin du 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle il y avait une guerre entre l\u2019instituteur et le cur\u00e9. En g\u00e9n\u00e9ral, chacun gardait son ind\u00e9pendance dans la neutralit\u00e9. Bien s\u00fbr il arrivait parfois que le cur\u00e9 en chaire donn\u00e2t quelque coup de griffe \u00e0 l\u2019\u00e9cole la\u00efque. Mais beaucoup de cur\u00e9s, par souci de paix, ne suivaient pas les ordres de leur \u00e9v\u00eaque \u00e0 ce propos. Lorsque \u00e7a arrivait, la femme de l\u2019instituteur n\u2019allait plus \u00e0 l\u2019\u00e9glise. Parce que l\u2019instituteur \u00e9tait le d\u00e9fenseur de son \u00e9cole et il n\u2019aimait pas qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9glise on s\u2019occup\u00e2t de ce qui ne regardait pas la religion. Il y avait aussi des journaux cl\u00e9ricaux qui attaquaient le corps enseignant la\u00efque, et alors les amicales d\u2019instituteurs \u2013 il n\u2019y avait pas encore de syndicat \u2013 ne manquaient pas de r\u00e9pondre vivement. Dans l\u2019ensemble, il n\u2019y avait pas la guerre avec la religion mais plut\u00f4t une neutralit\u00e9 tol\u00e9rante. Au fond, l\u2019instituteur et le cur\u00e9 \u00e9taient les deux intellectuels du village et ils n\u2019avaient aucun int\u00e9r\u00eat, ni souvent aucun plaisir, \u00e0 s\u2019attaquer. L\u2019\u00e9cole pr\u00eachait une morale absolument semblable et m\u00eame meilleure que la morale religieuse, parce que c\u2019\u00e9tait une morale d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e, celle-l\u00e0. On pr\u00eachait le bien pour le bien, pour la satisfaction qu\u2019il donne, et pas pour un paradis probl\u00e9matique ou pour \u00e9viter un enfer \u00e9ternel. Chaque \u00e9cole avait des \u00e9l\u00e8ves qui \u00e9taient aussi enfants de ch\u0153ur, c\u2019est-\u00e0-dire qui allaient servir la messe. La messe devait \u00eatre servie par trois ou quatre enfants de ch\u0153ur, notamment pour les mariages et les d\u00e9c\u00e8s. L\u2019instituteur ne manquait pas de laisser sortir de l\u2019\u00e9cole les trois ou quatre enfants n\u00e9cessaires au cur\u00e9 pour sa c\u00e9r\u00e9monie. Les enfants ne demandaient pas mieux parce que, \u00e0 un mariage notamment, ils r\u00e9coltaient quelques sous. D\u2019autre part, si l\u2019instituteur avait refus\u00e9, les enfants seraient peut-\u00eatre rest\u00e9s \u00e0 la maison toute la matin\u00e9e et ils auraient perdu deux heures de classe de plus. C\u2019\u00e9tait aussi dans l\u2019int\u00e9r\u00eat de la paix. Aller contre le v\u0153u des parents, appliquer le r\u00e8glement \u00e0 la lettre, en gendarme, exiger que les enfants restent en classe, ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019\u00e9cole. Il arrivait m\u00eame que, quand les enfants faisaient la premi\u00e8re communion, ils devaient vivre une semaine de \u00ab&nbsp;retraite&nbsp;\u00bb, comme on disait. Ils \u00e9taient presque clo\u00eetr\u00e9s dans l\u2019\u00e9glise comme des moines, on leur apprenait du cat\u00e9chisme. Ils restaient ainsi huit jours et, puisque c\u2019\u00e9tait la volont\u00e9 des parents, l\u2019instituteur ne s\u2019opposait pas \u00e0 lib\u00e9rer les \u00e9l\u00e8ves. La paix existait dans la plupart des villages, sauf si on avait affaire \u00e0 un instituteur combatif ou \u00e0 un cur\u00e9 sectaire. La guerre pouvait venir de l\u2019un comme de l\u2019autre, la r\u00e9plique ne tardait pas. En g\u00e9n\u00e9ral, je crois que l\u2019instituteur avait gain de cause parce qu\u2019au fond il repr\u00e9sentait la raison.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0074a6\" class=\"has-inline-color\">19. Mariage des instituteurs<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Autrefois, la plupart des institutrices restaient c\u00e9libataires, et encore beaucoup avant 1914. C\u2019\u00e9tait certainement un reste de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elles \u00e9taient des religieuses, et la population n\u2019avait pas l\u2019habitude de voir des institutrices m\u00e8res de famille. L\u2019\u00c9tat lui-m\u00eame ne tenait pas \u00e0 avoir des fonctionnaires distraites de leur fonction par la maternit\u00e9 et l\u2019allaitement. Notons qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque il n\u2019y avait gu\u00e8re de femmes fonctionnaires, sauf dans l\u2019enseignement et \u00e0 la poste. Je rappellerai qu\u2019en Allemagne avant la guerre de 1939 et m\u00eame apr\u00e8s, les institutrices \u00e9taient obligatoirement c\u00e9libataires. Dans une entrevue que nous e\u00fbmes \u00e0 Br\u00eame en 1955 avec nos coll\u00e8gues instituteurs et institutrices du Land, les institutrices nous affirm\u00e8rent que les trois quarts d\u2019entre elles n\u2019\u00e9taient pas encore mari\u00e9es \u00e0 cause de cette obligation d\u2019avant 1939.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quant aux instituteurs fran\u00e7ais d\u2019avant 1914, ils \u00e9taient g\u00e9n\u00e9ralement mari\u00e9s. Et avec qui&nbsp;? Peu avec des institutrices, c\u2019est curieux mais c\u2019est ainsi. C\u2019est d\u2019autant plus \u00e9tonnant qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00c9cole normale, les normaliens et les normaliennes cherchaient, non pas \u00e0 se fr\u00e9quenter, mais \u00e0 se connaitre en bons coll\u00e8gues. Les deux \u00e9tablissements \u00e9taient alors s\u00e9par\u00e9s, chacun \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 oppos\u00e9e de la ville. Une fois nomm\u00e9 instituteur, on ne recherchait pas une institutrice, on inclinait plut\u00f4t vers la fille de l\u2019aubergiste du lieu. Je connais pas mal de mariages avec des filles d\u2019aubergistes. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s fr\u00e9quent dans les cantons de montagne o\u00f9 d\u00e9butaient les jeunes. Le jeune instituteur \u00e9tait rest\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 20 ans enferm\u00e9 dans une \u00c9cole normale comme interne, puis il avait fait deux ans en caserne. Alors il se trouvait pour la premi\u00e8re fois ind\u00e9pendant en milieu inconnu. Il \u00e9tait difficile de ne pas se laisser capturer par la fille de l\u2019aubergiste ou par une fille \u00e0 marier dans une famille o\u00f9 il allait manger. L\u2019aubergiste cherchait \u00e0 marier sa fille avec l\u2019instituteur, il \u00e9tait certain qu\u2019ainsi elle aurait du pain et de la consid\u00e9ration pendant toute son existence. Bien souvent il r\u00e9ussissait. De leur c\u00f4t\u00e9, les institutrices se mariaient avec un agriculteur solidement implant\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Quoi qu\u2019il en soit, il faut bien reconnaitre que les mariages entre un instituteur et une institutrice, les \u00ab&nbsp;mariages p\u00e9dagogiques&nbsp;\u00bb comme on disait, \u00e9taient les plus unis et les plus ais\u00e9s parce qu\u2019alors ils recevaient deux traitements, ce qui permettait de faire vivre largement sa famille. En tout cas, je crois que ces mariages-l\u00e0 \u00e9taient les plus b\u00e9n\u00e9fiques pour l\u2019\u00e9cole \u00e0 deux classes g\u00e9min\u00e9es dans les villages. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9cole id\u00e9ale, l\u2019institutrice prenant la classe des petits, et l\u2019instituteur celle des grands. Cela donnait une unit\u00e9 d\u2019enseignement, une unit\u00e9 de vues, un engagement qui permettaient toutes les initiatives et r\u00e9ussites p\u00e9dagogiques. Il y a eu des coll\u00e8gues qui se sont mari\u00e9s avec des institutrices qu\u2019ils avaient connues d\u00e8s l\u2019\u00c9cole normale. Quand j\u2019\u00e9tais \u00e9l\u00e8ve-ma\u00eetre, il y avait une tradition. On \u00e9tablissait les deux listes de normaliens et de normaliennes et on tirait au sort&nbsp;: il tombait \u00e0 chacun une chacune, et \u00e0 chacune un chacun&nbsp;! On essayait d\u2019entrer en relation \u00e9pistolaire, certains ont pers\u00e9v\u00e9r\u00e9, deux ou trois \u00ab&nbsp;couples&nbsp;\u00bb se sont mari\u00e9s apr\u00e8s les \u00e9tudes, jamais pendant. Si j\u2019ajoute cinq ou six autres camarades qui ont \u00e9pous\u00e9 des institutrices, cela fait un total de moins de la moiti\u00e9 de la promotion. Moi, j\u2019avais 16 ans, j\u2019\u00e9tais un gamin. Je suis tomb\u00e9 sur une normalienne qui avait pr\u00e8s de 19 ans qui m\u2019a r\u00e9pondu&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon cher coll\u00e8gue, je suis bien trop \u00e2g\u00e9e pour vous. Ce n\u2019est pas la peine de continuer.&nbsp;\u00bb Dix ans plus tard, je l\u2019ai retrouv\u00e9e, c\u2019est alors que je la vis pour la premi\u00e8re fois. C\u2019\u00e9tait une amie de ma femme, qui exer\u00e7ait dans un village voisin.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0379ab\" class=\"has-inline-color\">20. La lutte contre le patois<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Voici une question extr\u00eamement importante. Le patois \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 par l\u2019instituteur comme contraire \u00e0 l\u2019enseignement du fran\u00e7ais. On parlait <em>patou\u00e8s<\/em>, la langue du pays, la langue <em>ma\u00efrale<\/em> comme on disait, la langue maternelle, et le mot \u00ab&nbsp;patois&nbsp;\u00bb n\u2019avait pas le sens m\u00e9prisant qu\u2019il a aujourd\u2019hui. On l\u2019a&nbsp; remplac\u00e9, justement pour lui donner un peu plus de noblesse par \u00ab&nbsp;languedocien&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;occitan&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Patois&nbsp;\u00bb, dans ma bouche, n\u2019a aucune nuance d\u2019irr\u00e9v\u00e9rence. C\u2019\u00e9tait la langue populaire parl\u00e9e par tous \u00e0 la maison, dans la rue, aux champs et partout\u2026 sauf \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Les instituteurs estimaient que le patois g\u00eanait \u00e9norm\u00e9ment l\u2019apprentissage du fran\u00e7ais, aussi bien verbalement que dans la langue \u00e9crite. Si les enfants parlaient tout le temps patois, ils ne prenaient pas l\u2019accent fran\u00e7ais. Dans la langue fran\u00e7aise \u00e9crite, les termes patois, les constructions patoises abondaient. Alors on luttait, on voulait entrainer l\u2019enfant au fran\u00e7ais, langue officielle, obligatoire, unique. C\u2019\u00e9tait juste, au fond, mais maladroit, \u00e9norm\u00e9ment maladroit. M\u00eame nuisible parce qu\u2019il est bien admis maintenant, \u00e0 la condition que ce soit de bonne heure, qu\u2019un enfant peut tr\u00e8s bien apprendre en m\u00eame temps deux langues, sans que l\u2019une g\u00eane l\u2019autre. Au contraire, l\u2019une peut \u00e9pauler l\u2019autre \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire parce que, connaissant deux langues, on peut tr\u00e8s bien introduire dans l\u2019enseignement du fran\u00e7ais des th\u00e8mes, des versions au moyen des deux langues. Il est \u00e9vident qu\u2019un th\u00e8me ou une version oblige l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 piocher, \u00e0 travailler chaque langue jusque dans ses plus petites nuances, ce qu\u2019aucun des exercices de vocabulaire \u00e0 trous ne pourra remplacer. Le th\u00e8me ou la version oblige l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 examiner le mot, \u00e0 chercher son \u00e9quivalent exact dans toutes les nuances de l\u2019autre langue, si bien que \u00e7a le perfectionne dans l\u2019une comme dans l\u2019autre. On se privait ainsi volontairement de cet apport de la seconde langue. Je ne parle pas de la richesse historique, folklorique de notre occitan qui sur beaucoup de points comme la pr\u00e9cision de l\u2019expression est sup\u00e9rieur au fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout le village parlait occitan, tous sans exception, m\u00eame les riches, ceux qui n\u2019\u00e9taient pas des travailleurs. Seules les dames vraiment riches, les riches bourgeoises qui avaient appris les bonnes mani\u00e8res en pension priv\u00e9e, qui tenaient salon, parlaient fran\u00e7ais entre elles, on disait \u00ab&nbsp;francimand&nbsp;\u00bb. L\u00e0, ce terme \u00e9tait passablement p\u00e9joratif, autant pour cette langue qui \u00e9tait au fond une intruse chez nous, que pour les personnes qui le parlaient et qu\u2019on ne portait pas bien souvent en son c\u0153ur parce que c\u2019\u00e9taient des personnes hupp\u00e9es, des personnages pr\u00e9tentieux. Le fran\u00e7ais, chez nous, \u00e9tait la langue des pr\u00e9tentieux. \u00c9videmment, peu \u00e0 peu, le fran\u00e7ais perdit ce d\u00e9faut lorsqu\u2019il devint la langue des mairies, la langue des \u00e9coles. Mais le patois resta la langue populaire, la seule langue du village, on peut dire jusqu\u2019\u00e0 la guerre de 1914. \u00c0 la ville m\u00eame, quand j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale en 1917, les Carcassonnais parlaient partout patois. On cherchait bien \u00e0 recourir au fran\u00e7ais mais en g\u00e9n\u00e9ral on ne tardait pas \u00e0 retomber sur le patois. Ma grand-m\u00e8re de la Cit\u00e9, lorsqu\u2019elle descendait en ville, se faisait servir en patois dans les magasins, partout et sans la moindre difficult\u00e9. Les poilus languedociens, oblig\u00e9s de vivre au milieu de soldats de toutes les provinces fran\u00e7aises qui ne parlaient pas la langue d\u2019oc, durent se mettre au fran\u00e7ais. Mais je vous assure que les Languedociens se recherchaient dans l\u2019arm\u00e9e, m\u00eame \u00e0 la guerre de 39<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Les guerres ont fait \u00e9norm\u00e9ment pour le fran\u00e7ais. Les soldats \u00e9crivaient \u00e0 leur famille en fran\u00e7ais, ils parlaient fran\u00e7ais avec leurs camarades dans les tranch\u00e9es ou au bivouac, et la langue fran\u00e7aise s\u2019imposa. Mais, encore dans nos villages, au club de troisi\u00e8me \u00e2ge, quand j\u2019entends les anciens qui causent entre eux, c\u2019est en occitan qu\u2019ils parlent&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Si les \u00e9l\u00e8ves parlaient patois entre eux en classe, on ne les entendait pas. Dans la cour, s\u2019ils discutaient en patois et si le ma\u00eetre les surprenait, il leur disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il faut parler fran\u00e7ais.&nbsp;\u00bb On m\u2019a dit qu\u2019ici, \u00e0 Talairan, \u00e0 l\u2019\u00e9cole des filles, celle qui \u00e9tait prise \u00e0 parler patois recevait une esp\u00e8ce de m\u00e9daille. Elle la passait \u00e0 la coupable suivante et, \u00e0 la fin du mois, celle qui d\u00e9tenait la m\u00e9daille \u00e9tait punie.<\/p>\n\n\n\n<p>Il existait cependant de nombreux \u00e9crivains audois en langue d\u2019oc&nbsp;: Achille Mir d\u2019Escales, Four\u00e8s de Castelnaudary, l\u2019instituteur po\u00e8te Prosper Estieu, et toute une pl\u00e9iade narbonnaise, Albarel, P\u00e9lissier, Anglade, etc. Mais leurs \u0153uvres \u00e9taient plut\u00f4t suivies dans les milieux intellectuels, elles ne circulaient gu\u00e8re parmi le peuple qui les ignorait le plus souvent. Bien qu\u2019alors ces ouvrages soient \u00e9crits en orthographe phon\u00e9tique, accessible \u00e0 tous, ils paraissaient trop savants, trop \u00e9loign\u00e9s du vocabulaire simple des gens de la terre. Seuls avaient un franc succ\u00e8s aux noces et banquets les monologues populaires en patois toulousain.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0075a7\" class=\"has-inline-color\">21. L\u2019instituteur et la politique<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La position de l\u2019instituteur \u00e9tait d\u00e9licate. J\u2019ai parl\u00e9 plus haut de l\u2019attitude n\u00e9cessaire de neutralit\u00e9. Mais il fallait tenir compte des pressions de la municipalit\u00e9, des \u00e9lus, du pr\u00e9fet, de l\u2019Inspection d\u2019Acad\u00e9mie. On rempla\u00e7ait l\u2019instituteur comme on voulait. Je me souviens de mon premier poste \u00e0 Bouisse. Sur le registre matricule qui signalait le nom de tous les ma\u00eetres pass\u00e9s dans l\u2019\u00e9cole, je relevai celui d\u2019un certain Monsieur Bonis, instituteur avant 1914. Pour mentionner son d\u00e9part, il avait \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bombard\u00e9 \u00e0 Valmig\u00e8re par la gr\u00e2ce du petit empereur des Corbi\u00e8res.&nbsp;\u00bb De Bouisse \u00e0 Valmig\u00e8re, c\u2019\u00e9tait descendre dans la hi\u00e9rarchie. Le \u00ab&nbsp;petit empereur des Corbi\u00e8res&nbsp;\u00bb \u00e9tait un nomm\u00e9 M\u00e8cre, conseiller g\u00e9n\u00e9ral du canton de Mouthoumet. C\u2019est celui-l\u00e0 m\u00eame qui a son nom inscrit sur le roc au tunnel de Termes dans un quatrain en patois. Monsieur Bonis avait d\u00fb d\u00e9plaire \u00e0 ce conseiller g\u00e9n\u00e9ral. Il faut dire que M. Bonis \u00e9tait connu comme un excentrique et un anticl\u00e9rical. Quand m\u00eame, l\u2019instituteur restait un pion fragile, un jouet entre les mains des caciques locaux qui avaient les moyens de le pers\u00e9cuter. Un f\u00e9libre de talent, Prosper Estieu, instituteur audois, dut probablement \u00e0 la basse vengeance des politiciens les incessants d\u00e9m\u00e9nagements qui lui furent impos\u00e9s aux quatre coins du d\u00e9partement. Voici l\u2019exemple frappant des mutations qu\u2019il dut subir&nbsp;: il d\u00e9bute \u00e0 Coursan en 1879, puis passe successivement \u00e0 Les Brunels (1880), Les Croz\u00e9s, un hameau (1881), Clermont-sur-Lauquet (1884), Paziols (1885), Fra\u00efsse-Cabard\u00e8s (1891), Ribouisse (1894), Ricaud (1897), Rennes-le-Ch\u00e2teau (1899), Raissac-sur-Lampy enfin en 1903.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avant 1914, la politique n\u2019avait pas l\u2019importance qu\u2019on lui donne aujourd\u2019hui. Les gens \u00e9taient beaucoup plus pr\u00e9occup\u00e9s de vivre que de politique, du moins dans les campagnes. Mais les arrondissements avaient leur couleur. Narbonne \u00e9tait plus \u00e0 gauche que Carcassonne, et Carcassonne plus \u00e0 gauche que Castelnaudary. Et plus le village \u00e9tait montagneux, plus il votait \u00e0 droite. Par exemple Villespy qui \u00e9tait proche de la Montagne Noire votait plus \u00e0 droite que Villepinte qui \u00e9tait en plaine. \u00c0 Villespy, il y avait cependant les Rouges et les Blancs, c\u2019est-\u00e0-dire les r\u00e9publicains et les r\u00e9actionnaires. Il y avait deux bals et deux caf\u00e9s, mais sans animosit\u00e9&nbsp;: on allait danser aussi bien \u00e0 un bal qu\u2019\u00e0 l\u2019autre. Sauf dans le Narbonnais, on ne connaissait gu\u00e8re les socialistes. Le parti radical-socialiste dominait, c\u2019\u00e9tait le parti des Sarraut. <em>La D\u00e9p\u00eache <\/em>\u00e9tait leur journal&nbsp;; <em>Le T\u00e9l\u00e9gramme<\/em> \u00e9tait le journal cl\u00e9rical, r\u00e9actionnaire. \u00c0 Villepinte, on devait vendre 30 exemplaires de <em>La<\/em> <em>D\u00e9p\u00eache<\/em> et 10 du <em>T\u00e9l\u00e9gramme, <\/em>dans un village qui comptait deux cents foyers. Le journal ne co\u00fbtait que 5 centimes, mais on n\u2019avait pas le temps de le lire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le 14 Juillet \u00e9tait une grande f\u00eate. Le village \u00e9tait pavois\u00e9, il y avait un bal et des jeux. Par exemple, sur la place publique, on disposait une rang\u00e9e de pots en terre \u2013 des <em>oules<\/em> \u2013 suspendus \u00e0 un c\u00e2ble. Certains contenaient de l\u2019eau ou du sable ou des pi\u00e8ces d\u2019argent. Devant le garde champ\u00eatre qui dirigeait l\u2019op\u00e9ration, des enfants les yeux band\u00e9s, arm\u00e9s d\u2019un gros b\u00e2ton, devaient casser une <em>oule<\/em> et prendre ce qu\u2019il y avait dedans, \u00e9ventuellement de l\u2019eau sur la t\u00eate. Pour le jeu de la po\u00eale, on prenait une po\u00eale \u00e0 frire apr\u00e8s usage, bien noire, on y collait une pi\u00e8ce de 20 sous et il fallait la d\u00e9crocher avec les dents, les mains derri\u00e8re le dos. Celui qui r\u00e9ussissait gardait la pi\u00e8ce, mais beaucoup avaient la figure d\u2019un ramoneur. Il y avait encore la course en sac, des courses de bicyclette. Le soir, grand feu d\u2019artifice et grand bal. On jouait la Marseillaise, et certains chantaient aussi la Carmagnole. Ils connaissaient \u00e0 peine le fran\u00e7ais et ils ne comprenaient pas ce qu\u2019ils chantaient. On faisait le tour du village, chaque enfant portant une lanterne v\u00e9nitienne fournie par la mairie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La s\u00e9paration des \u00c9glises et de l\u2019\u00c9tat n\u2019a pas laiss\u00e9 de traces, c\u2019\u00e9tait bon pour les Parisiens. Les lois Combes ne furent pas mal vues. Il y avait d\u00e9j\u00e0 l\u2019\u00e9cole la\u00efque dans tous les villages. C\u2019\u00e9tait un pays calme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0078ac\" class=\"has-inline-color\">22. Comment nous sommes venus aux m\u00e9thodes p\u00e9dagogiques actives<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand nous avons \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9s \u00e0 Montolieu, ma femme et moi, nous \u00e9tions seulement adjoints et nous avions peu de responsabilit\u00e9s p\u00e9dagogiques. Pourvu que nos \u00e9l\u00e8ves soient au niveau du cours \u00e9l\u00e9mentaire quand ils passaient chez le directeur, on ne nous demandait rien de plus. \u00c0 Bouisse, nous avions eu, chacun, la responsabilit\u00e9 de la gestion enti\u00e8re d\u2019une \u00e9cole. Seulement il s\u2019agissait de g\u00e9rer tous les cours. On ne pouvait gu\u00e8re faire \u00e9voluer la p\u00e9dagogie avec quatre cours \u00e0 faire marcher ensemble. Bien content d\u2019arriver \u00e0 nouer les deux bouts&nbsp;! Mais, \u00e0 Tournissan, nous avons \u00e9t\u00e9 libres de faire ce qui nous paraissait convenable, profitable \u00e0 la fois pour les \u00e9l\u00e8ves et pour notre satisfaction \u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comment nous vint l\u2019id\u00e9e&nbsp;? Vous savez, il n\u2019y a pas eu de r\u00e9volution. Il a fallu d\u2019abord, \u00e0 Tournissan, obtenir une discipline. Il a fallu que les \u00e9l\u00e8ves comprennent qu\u2019on ne faisait pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole ce que l\u2019on voulait, que l\u2019\u00e9cole \u00e9tait une soci\u00e9t\u00e9, que par cons\u00e9quent il fallait ob\u00e9ir \u00e0 certaines r\u00e8gles de fa\u00e7on que chacun y trouve son compte. Et cela fut assez dur parce que mon pr\u00e9d\u00e9cesseur \u00e9tait un homme \u00e2g\u00e9 et malade, par cons\u00e9quent il y avait un certain rel\u00e2chement dans la discipline. Il a fallu reprendre ces \u00e9l\u00e8ves en main.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une fois que l\u2019\u00e9cole a tourn\u00e9 rond, il s\u2019est agi de ne pas s\u2019encro\u00fbter dans une routine, quelle qu\u2019elle soit, tout simplement. Le m\u00e9tier d\u2019instituteur, c\u2019est un tr\u00e8s beau m\u00e9tier, mais s\u2019il reste un m\u00e9tier, l\u2019instituteur s\u2019enfonce dans la routine. On prend des livres, on suit des livres, on suit des programmes, un emploi du temps, une r\u00e9partition des mati\u00e8res&nbsp;; on prend les sujets du Certificat d\u2019\u00e9tudes, on les pr\u00e9pare, on devient une machine \u00e0 fabriquer des titulaires du Certificat d\u2019\u00e9tudes. Moi, \u00e7a ne me plaisait pas, et \u00e7a ne plaisait pas non plus \u00e0 ma femme. Nous avons \u00e9t\u00e9 vite d\u2019accord. C\u2019\u00e9tait une \u00e9cole \u00e0 deux classes. Ma femme avait les petits jusqu\u2019\u00e0 9 ans&nbsp;; moi j\u2019avais les grands, de 10 \u00e0 13 ans. Je prenais les \u00e9l\u00e8ves presque tout pr\u00eats pour, sur cette base, monter l\u2019\u00e9difice. Il s\u2019agissait d\u2019avoir les m\u00eames points de vue. C\u2019est tr\u00e8s facile, \u00e7a, quand on est mari et femme et que l\u2019on s\u2019entend, qu\u2019on a \u00e0 peu pr\u00e8s le m\u00eame esprit. \u00c7a roulait tout rond. Je recevais des \u00e9l\u00e8ves qui \u00e9taient impeccables&nbsp;: rien \u00e0 leur apprendre en mati\u00e8re de lecture, d\u2019\u00e9criture. M\u00eame en calcul, ils savaient d\u00e9j\u00e0 ce qu\u2019\u00e9tait le sens d\u2019une addition, d\u2019une soustraction, d\u2019une division. C\u2019est quelque chose de tr\u00e8s difficile \u00e0 faire entrer dans la t\u00eate d\u2019un enfant, \u00e7a. Eh bien, ma femme savait comment l\u2019enseigner, et non pas deux fois quatre, huit. Qui est n\u00e9cessaire \u00e0 la base, mais il ne faut pas toujours chanter cette m\u00eame chanson, endormir les enfants pendant des ann\u00e9es \u00e0 faire des additions et des multiplications qu\u2019ils savent d\u00e9j\u00e0 faire. Pourquoi continuer&nbsp;? Il vaut mieux leur enseigner quelque chose de plus int\u00e9ressant et notamment leur montrer les occasions que l\u2019on a de faire une division, une multiplication. C\u2019est \u00e7a les math\u00e9matiques, ce n\u2019est pas le simple calcul.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme conditions favorables, il y avait le milieu. Le milieu qui \u00e9tait sympathique. \u00c9tant secr\u00e9taire de mairie, je connaissais tr\u00e8s bien la population, je connaissais chaque famille, je les voyais venir \u00e0 la mairie et on avait l\u2019occasion de parler de leurs enfants. Bref il y avait une confiance enti\u00e8re. C\u2019est beaucoup, \u00e7a, quand vous vous sentez \u00e9paul\u00e9 par une population.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tournissan, c\u2019est une commune rurale. Beaucoup d\u2019enfants se trouvent dans des familles o\u00f9 il n\u2019y a pas beaucoup d\u2019intellectualit\u00e9. Ce sont des familles de cultivateurs qui sont tenus par leur travail des vignes et qui ne suivent pas de tr\u00e8s pr\u00e8s le travail intellectuel de leurs enfants. \u00c0 ce moment-l\u00e0, vous vous apercevez que le milieu gagnerait \u00e0 s\u2019\u00e9lever intellectuellement au lieu de rester riv\u00e9 \u00e0 son terre \u00e0 terre journalier. Et le moyen, ce n\u2019est pas de faire des enfants des intellectuels purs. Si vous \u00e9coutez les livres faits par des gens de Paris, vous vous occuperez uniquement de questions purement intellectuelles, en quittant la terre sur laquelle vous vivez, en quittant le concret. Vous ferez vivre les enfants dans l\u2019abstrait. En histoire, Charlemagne&nbsp;; en g\u00e9ographie, la liste des productions de l\u2019Indochine fran\u00e7aise. Qu\u2019est-ce que vous voulez que \u00e7a fasse, \u00e7a, dans l\u2019esprit du fils d\u2019un petit vigneron languedocien&nbsp;? Alors il fallait trouver le moyen de leur enseigner quelque chose, de leur donner le bagage intellectuel, culturel, indispensable pour \u00eatre un homme du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, et en m\u00eame temps ne pas les d\u00e9raciner de leur milieu. Pour garder un enseignement concret, il n\u2019y a rien comme le milieu qui puisse faire cette liaison entre les soucis du paysan et la culture intellectuelle \u00e0 donner \u00e0 un enfant. Voil\u00e0 pourquoi l\u2019\u00e9tude de leur milieu a paru comme une base concr\u00e8te, commode, et en m\u00eame temps int\u00e9ressante.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y a deux sortes d\u2019enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Vous avez les enfants qui ont la tournure intellectuelle&nbsp;: on les appelle \u00ab&nbsp;intelligents&nbsp;\u00bb. Et ceux qui ont la tournure pratique, qu\u2019on appelle \u00ab&nbsp;les cancres&nbsp;\u00bb. J\u2019en ai connu de ces derniers qui, apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 l\u2019\u00e9cole, sont devenus de parfaits vignerons. C\u2019est un m\u00e9tier difficile celui de vigneron. Il faut savoir tailler la vigne, la traiter au bon moment. Il s\u2019agit de ne pas gaspiller les produits qui sont tr\u00e8s chers, il faut les employer \u00e0 bon escient. Il faut vendanger au meilleur moment. Tout \u00e7a, c\u2019est quelque chose de tr\u00e8s difficile, qu\u2019on n\u2019apprend pas en un jour. Eh bien, ces enfants-l\u00e0 n\u2019\u00e9taient pas les derniers dans la vie, au contraire. Des enfants qu\u2019on aurait pu classer comme cancres dans une \u00e9cole purement intellectualis\u00e9e, je les trouvais parmi les meilleurs quand il s\u2019agissait de faire des \u00e9tudes dans la nature, m\u00eame des \u00e9tudes de niveau \u00e9lev\u00e9, par exemple l\u2019\u00e9levage des chenilles, la recherche des fossiles, et puis l\u2019identification de ces fossiles ou des plantes au moyen des livres sp\u00e9cialis\u00e9s. Voil\u00e0 un autre aspect&nbsp;: ne pas d\u00e9raciner ces enfants, int\u00e9grer compl\u00e8tement l\u2019\u00e9cole \u00e0 la vie du village de fa\u00e7on que les enfants ne sentent pas une coupure entre la maison et l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ensuite, il y avait autre chose. L\u2019\u00e9cole ne peut pas pr\u00e9tendre enseigner suffisamment pour la vie&nbsp;; on apprend toute sa vie. Pour apprendre, il faut avoir un int\u00e9r\u00eat, un attrait, un besoin. Voil\u00e0 une question qui ne pr\u00e9occupait pas l\u2019\u00e9cole de l\u2019\u00e9poque. On enseignait le livre, on pr\u00e9parait au Certificat d\u2019\u00e9tudes, et on \u00e9tait satisfait. Dans les villages, o\u00f9 on n\u2019a pas de conf\u00e9rences ni de mus\u00e9es \u2013 tout ce que peut avoir l\u2019enfant des villes \u2013 le moyen d\u2019apprendre, c\u2019\u00e9tait le livre. Alors il s\u2019agissait de montrer aux enfants l\u2019int\u00e9r\u00eat que pouvait avoir le livre, le livre scientifique. Le milieu nous offrait un tr\u00e8s bon moyen parce que nous avions l\u00e0 l\u2019exemple des probl\u00e8mes que peut soulever la pratique et le moyen de les r\u00e9soudre en utilisant le livre. Voil\u00e0 la vraie place du livre. Elle \u00e9tait compl\u00e8tement diff\u00e9rente de celle du manuel scolaire. Pour un enfant, le livre scolaire, c\u2019est l\u2019ennemi, c\u2019est celui que vous devez apprendre quand vous n\u2019en avez aucune envie, qui vous fait attraper de mauvaises notes, celui qui vous fait punir. Ce n\u2019est pas avec le manuel scolaire qu\u2019on allait d\u00e9couvrir le go\u00fbt de la recherche dans le livre. Le manuel est le meilleur moyen pour d\u00e9go\u00fbter les enfants de lire plus tard. Le moyen de faire aimer le livre aux enfants, c\u2019\u00e9tait de fournir les r\u00e9ponses aux probl\u00e8mes qui se posaient dans leur milieu.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Par exemple, on va dans une vigne, on y constate des d\u00e9g\u00e2ts, on en cherche l\u2019auteur. L\u2019esprit d\u2019observation, c\u2019est tr\u00e8s important et ce n\u2019est pas dans l\u2019\u00e9cole qu\u2019on peut le faire fonctionner. Donc, dans la vigne, je demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;Est-elle saine cette vigne&nbsp;? Si elle \u00e9tait \u00e0 vous, seriez-vous satisfaits&nbsp;? Prenez cette souche et regardez-la de bien pr\u00e8s.&nbsp;\u00bb Pour l\u2019enfant, c\u2019est un probl\u00e8me, c\u2019est une devinette qui l\u2019int\u00e9resse tout de suite, quel qu\u2019il soit, m\u00eame s\u2019il est \u00ab&nbsp;un \u00e2ne&nbsp;\u00bb. L\u2019enfant finit par trouver qu\u2019une b\u00eate mange le raisin. Quelle b\u00eate&nbsp;? C\u2019est une chenille. D\u2019o\u00f9 vient-elle&nbsp;? On prend le raisin, la chenille. On les met dans une cage vitr\u00e9e et on attend. On laisse faire l\u2019\u00e9volution de cette chenille qui va finir par devenir quelque chose. Et on s\u2019aper\u00e7oit un beau jour que c\u2019est un papillon. \u00c7a, pour des enfants de village, c\u2019est quelque chose de merveilleux. C\u2019\u00e9tait un myst\u00e8re pour eux, qui devient \u00e9clairci. Ce papillon une fois n\u00e9, on cherche son nom&nbsp;; c\u2019est utile de savoir \u00e0 quel ennemi on a affaire, comment il vit\u2026 Tout \u00e7a, on le trouve dans les livres. Pas dans les livres pour le Certificat d\u2019\u00e9tudes, bien s\u00fbr, dans des livres beaucoup plus \u00e9lev\u00e9s que \u00e7a. Ils sont \u00e0 la port\u00e9e des enfants&nbsp;: il s\u2019agit qu\u2019ils aient cet int\u00e9r\u00eat de plonger les yeux dedans. Et ils savent trouver aussi bien qu\u2019un \u00e9tudiant de facult\u00e9&nbsp;! Ce que nous venons de dire des papillons, nous l\u2019avons fait aussi pour les plantes. Avec des flores. Ces plantes, nous les \u00e9levions dans le jardin de l\u2019\u00e9cole, comme les papillons dans les cages d\u2019\u00e9levage. Que nous fabriquions nous-m\u00eames&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voil\u00e0 comment c\u2019est venu. Puis, quand on est dans l\u2019engrenage, on am\u00e9liore sans cesse. Tout \u00e7a nous est venu, je dois dire, sans participer \u00e0 quelque \u00e9cole que ce soit. Nous avons fait \u00e7a chez nous, et nous avons \u00e9t\u00e9 bien \u00e9tonn\u00e9s de voir arriver un beau jour la secr\u00e9taire du Groupe fran\u00e7ais d\u2019\u00c9ducation nouvelle qui nous a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mais, ce que vous faites, c\u2019est de l\u2019\u00c9ducation nouvelle&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Comme Monsieur Jourdain, nous faisions de l\u2019\u00c9ducation nouvelle sans le savoir<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>\u2026<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Le \u00ab&nbsp;Pr\u00e9au&nbsp;\u00bb, tr\u00e8s mal nomm\u00e9, s\u2019appelle r\u00e9ellement en occitan \u00ab&nbsp;L\u00e9 Pradel&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;le petit Pr\u00e9&nbsp;\u00bb. C\u2019\u00e9tait jadis probablement le terrain de jeux et de d\u00e9lassement des citadins nobles et vilains. On aurait \u00e9t\u00e9 mieux inspir\u00e9 en lui donnant un caract\u00e8re de prairie rustique au lieu d\u2019en faire un jardin public. (Note JP)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> En effet, Jean Puget a d\u00e9crit les mines de fer de Fourques et la forge \u00e0 la catalane de Saint-Pierre dans son livre <em>Talairan en Corbi\u00e8res<\/em>, publi\u00e9 en 1990 par les Amis des Archives de l\u2019Aude, la F\u00e9d\u00e9ration audoise des \u0153uvres la\u00efques et la Soci\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9tudes scientifiques de l\u2019Aude, p. 126-129. Pour une \u00e9tude syst\u00e9matique, voir la th\u00e8se d\u2019histoire de Jean Cantelaube, <em>La forge \u00e0 la catalane dans les Pyr\u00e9n\u00e9es ari\u00e9geoises, une industrie \u00e0 la montagne (XVII<sup>e<\/sup>-XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle)<\/em>, Universit\u00e9 de Toulouse 2, Framespa, collection \u00ab&nbsp;M\u00e9ridiennes&nbsp;\u00bb, 2005, 814 p. (Note RC)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> En occitan phon\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Quand j\u2019ai enseign\u00e9, moi je l\u2019exigeais. (Note JP)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Chemin de fer \u00e0 voie \u00e9troite. (Note RC)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Un de mes voisins qui \u00e9tait mobilis\u00e9 \u00e0 Lyon en 1939 me disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019avais la responsabilit\u00e9 d\u2019une pompe \u00e0 essence o\u00f9 il fallait que je serve les voitures de l\u2019arm\u00e9e. Je disais \u00e0 mon capitaine&nbsp;: \u00ab\u00a0Quand vous verrez quelqu\u2019un du Midi, qui parle comme moi, faites-moi signe, il me tarde de voir des gens qui parlent patois.\u00a0\u00bb Le capitaine n\u2019\u00e9tait pas du Midi. Un jour il me dit&nbsp;: \u00ab\u00a0Il est pass\u00e9 un r\u00e9giment de particuliers qui chantaient, \u00e7a ressemblait \u00e0 de l\u2019espagnol, \u00e7a devait \u00eatre des types de ton c\u00f4t\u00e9.\u00a0\u00bb&nbsp;\u00bb (Note de JP)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> Jean Puget a \u00e9t\u00e9 sollicit\u00e9 pour \u00e9crire deux brochures dans la s\u00e9rie cr\u00e9\u00e9e par C\u00e9lestin Freinet, dont l\u2019une porte le titre de <em>La classe exploration<\/em>, collection des Brochures d\u2019\u00e9ducation nouvelle populaire, octobre 1938.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong> <span class=\"has-inline-color has-red-color\">DEUXI\u00c8ME PARTIE  : LA VIE RURALE DANS L&rsquo;AUDE AVANT 1914 <\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>Une r\u00e9f\u00e9rence n\u00e9cessaire : il faut lire la pr\u00e9sentation de la premi\u00e8re s\u00e9rie de souvenirs de Jean Puget sur le th\u00e8me de l\u2019\u00e9cole. N\u00e9 en 1901, il est devenu l\u2019instituteur innovant des \u00ab&nbsp;\u00e9coliers de Tournissan&nbsp;\u00bb. Quelques ann\u00e9es avant la Premi\u00e8re Guerre mondiale, sa famille exploite des terres \u00e0 Villepinte dans la partie occidentale du d\u00e9partement de l\u2019Aude. Ce t\u00e9moignage est le r\u00e9sultat des op\u00e9rations suivantes&nbsp;: d\u00e9finition du th\u00e8me par Jean Puget qui a le temps d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir&nbsp;; entretien enregistr\u00e9&nbsp;; transcription brute de l\u2019oral&nbsp;; corrections apport\u00e9es par JP. Celui-ci a \u00e9galement ajout\u00e9 au premier texte ci-dessous un passage enti\u00e8rement r\u00e9dig\u00e9 (plac\u00e9 ici entre crochets). Sans garantie pour la graphie de l\u2019occitan. Les&nbsp; intertitres sont de R\u00e9my Cazals.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><span style=\"color:#0072a3\" class=\"has-inline-color\"><strong>1. De Villepinte au march\u00e9 de Carcassonne vers 1910<\/strong><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La luzerne \u00e9tait une grosse production de Villepinte. Les propri\u00e9taires r\u00e9coltants allaient trouver les n\u00e9gociants et passaient le march\u00e9. Une fois le prix convenu, on chargeait le fourrage sur de gros chariots qui devaient porter au moins 20 \u00e0 30 quintaux, soit 1000 \u00e0 1500 kilos \u2013 le quintal vulgaire de l\u2019\u00e9poque faisait 50 kilos. Le chariot lui-m\u00eame pesait bien une tonne. On pratiquait aussi la vente directe. Mon p\u00e8re, \u00e9tant originaire de Carcassonne, connaissait les laitiers de la ville. Il leur vendait facilement ses produits qu\u2019il apportait lui-m\u00eame au march\u00e9 au chef-lieu. Par la vente directe on recueillait pour soi le b\u00e9n\u00e9fice du n\u00e9gociant. En m\u00eame temps, mon p\u00e8re allait revoir son pays et ses parents. On mettait quatre heures et demie ou cinq heures pour faire les 24 kilom\u00e8tres de Villepinte \u00e0 Carcassonne. Je vais raconter ces voyages-l\u00e0 pour donner une id\u00e9e du pittoresque des transports avant 1914.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Lorsque mon p\u00e8re projetait de porter un chargement de fourrage \u00e0 Carcassonne, il cherchait un ami qui souhaitait faire de m\u00eame. Ils aimaient bien aller \u00e0 deux, nous verrons pourquoi tout \u00e0 l\u2019heure. La veille, on chargeait le chariot dans l\u2019apr\u00e8s-midi avec le fourrage qui \u00e9tait dans le grand fenil de la maison (<em>la fenhal<\/em>). On chargeait soigneusement et m\u00eame avec art, gr\u00e2ce \u00e0 un certain entrainement. On couvrait d\u2019une tente en cas de pluie. Il n\u2019y a rien comme la pluie pour g\u00e2ter le fourrage et pour lui enlever de la valeur. On laissait \u00e7a devant la porte jusqu\u2019\u00e0 l\u2019heure du d\u00e9part. Quand on allait \u00e0 Carcassonne, on partait \u00e0 2 heures du matin. Alors, mon p\u00e8re me r\u00e9veillait, je l\u2019ai accompagn\u00e9 bien souvent, moi, gamin de 10 \u00e0 13 ans.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voyez la charrette charg\u00e9e&nbsp;: elle a trois m\u00e8tres ou trois m\u00e8tres cinquante de haut, elle est bourr\u00e9e de fourrage qui touche la queue du cheval devant et d\u00e9passe d\u2019un m\u00e8tre en arri\u00e8re (toutefois elle est moins charg\u00e9e que celle des n\u00e9gociants, pas plus d\u2019une tonne). Impossible de monter dessus, il faut marcher \u00e0 pied. Cependant on confectionnait ce qu\u2019on appelait le porte-fain\u00e9ant. Dans le fourrage, en suivant le plancher de la charrette parall\u00e8lement aux brancards, on avait enfonc\u00e9 une longue barre de bois, d\u2019une paire de m\u00e8tres de long. Enfonc\u00e9 \u00e0 coups de gros marteau, \u00e7a tenait solide. On la laissait d\u00e9passer de 80 centim\u00e8tres environ et on y fixait sur la barre et sur le brancard un sac qui faisait 40 cm de large et 60 cm de long qui devenait un si\u00e8ge possible, presque un hamac. On s\u2019asseyait l\u00e0-dessus, tout \u00e0 fait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du cheval, le bras appuy\u00e9 sur le brancard. On pouvait ais\u00e9ment guider son cheval. C\u2019\u00e9tait d\u00e9fendu par la gendarmerie. Mais moi, j\u2019y montais&nbsp;; mon p\u00e8re m\u2019y installait bien que ce f\u00fbt dangereux. C\u2019\u00e9tait d\u00e9fendu parce qu\u2019on pouvait s\u2019endormir au tric-trac du chariot et, si on tombait, la roue vous passait dessus parce qu\u2019elle \u00e9tait juste derri\u00e8re vous. Vous \u00e9tiez \u00e9cras\u00e9. Au bord des routes, des croix indiquaient que l\u00e0 il y avait eu un mort, souvent parce qu\u2019il \u00e9tait tomb\u00e9 du porte-fain\u00e9ant. Ces croix, il y en avait bien quatre ou cinq entre Villepinte et Carcassonne, et je vous assure que \u00e7a ne me faisait pas plaisir d\u2019y passer devant. Je les regardais chaque fois, je savais tr\u00e8s bien o\u00f9 elles \u00e9taient.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le matin donc, \u00e0 2 heures, on partait avec le voisin. On allumait la lanterne, bien s\u00fbr, une lanterne \u00e0 une bougie. Il fallait en avoir une, c\u2019\u00e9tait tout le code de la route \u00e0 ce moment-l\u00e0, avec l\u2019obligation d\u2019avoir sur le brancard une grosse plaque de cuivre ou de fonte grav\u00e9e au nom du propri\u00e9taire. L\u2019\u00e9quipement de la charrette comprenait, non seulement le porte-fain\u00e9ant et la lanterne, mais il y avait aussi, derri\u00e8re, le bourras plein de fourrage. Le bourras, c\u2019est une grande toile faite avec quatre sacs d\u2019engrais assembl\u00e9s, d\u00e9cousus et recousus ensemble, une grande toile qui fait deux m\u00e8tres de c\u00f4t\u00e9 au moins. On noue les quatre angles et \u00e7a fait un gros ballot de fourrage. Il fallait faire manger le cheval \u00e0 midi, alors on emportait son fourrage. Acheter le fourrage pour son cheval, il n\u2019aurait plus manqu\u00e9 que \u00e7a&nbsp;! On emportait donc le bourras et un petit sac d\u2019avoine que l\u2019on mettait dans la <em>paniera<\/em>, une grande corbeille solide qui pendait sous la charrette, \u00e0 vingt centim\u00e8tres du sol. Dans cette corbeille, on mettait aussi le repas de midi (mon p\u00e8re ne l\u2019y mettait pas puisqu\u2019il allait manger chez ses parents \u00e0 la Cit\u00e9), le manteau pour la pluie\u2026 Les rouliers professionnels, les <em>carretiers<\/em>, avaient des corbeilles tr\u00e8s grandes, un m\u00e8tre cinquante de long, solidement suspendues par de grosses chaines, et ils s\u2019y mettaient dedans \u00e0 dormir. C\u2019\u00e9tait d\u00e9fendu, mais ils le faisaient quand m\u00eame. Le cheval marchait tr\u00e8s bien tout seul. Le cheval, ce n\u2019est pas une automobile, il savait o\u00f9 il fallait qu\u2019il passe. Le charretier pouvait s\u2019endormir, le cheval allait son train.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La c\u00f4te, le renfort<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Donc on allumait la lanterne et on partait. Arriv\u00e9s \u00e0 La Leude, \u00e0 quatre ou cinq kilom\u00e8tres de Villepinte, il y a une c\u00f4te, une forte c\u00f4te. L\u00e0, il fallait doubler. Un seul cheval ne pouvait pas tirer les deux tonnes de la charrette et de son chargement dans cette c\u00f4te longue et \u00e0 forte pente. Alors, le voisin qui suivait d\u00e9telait son cheval au bas de la c\u00f4te et venait l\u2019atteler devant le n\u00f4tre. \u00c0 deux chevaux, on montait ais\u00e9ment. Arriv\u00e9s en haut, on d\u00e9telait les deux chevaux et on allait prendre la charrette d\u2019en bas. Voil\u00e0 pourquoi on partait avec un voisin quand on le pouvait. Si un voisin ne venait pas, on chargeait un peu moins, 18 quintaux, pas plus. Et j\u2019avais un travail pr\u00e9cis \u00e0 faire. Je prenais une grosse pierre et je suivais le chariot, pr\u00e8s d\u2019une roue. Le cheval voyait la dure c\u00f4te&nbsp;; il partait \u00e0 vive allure, comptant sur l\u2019\u00e9lan. Mais en g\u00e9n\u00e9ral il s\u2019arr\u00eatait \u00e0 mi-c\u00f4te. Arr\u00eat qu\u2019on redoutait car, pour le faire repartir, on avait toutes les peines du monde. Moi, si le cheval s\u2019arr\u00eatait, je mettais vite ma cale derri\u00e8re une roue. C\u2019\u00e9tait assez dangereux mais mon p\u00e8re m\u2019avait fait la le\u00e7on. La cale \u00e9tait un gros caillou que je portais en courant pour suivre l\u2019allure du cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s deux ou trois essais infructueux, le cheval, sentant son impuissance, refusait carr\u00e9ment de tirer. Il fallait d\u00e9marrer l\u00e9g\u00e8rement en travers de la route pour diminuer l\u2019effort, pour pouvoir lancer un petit peu le chariot, bref il y avait l\u00e0 tout un savoir-faire. Mais aussi un savoir-faire du cheval. Brave b\u00eate, il connaissait la mani\u00e8re mieux que les hommes, il sentait l\u2019effort \u00e0 donner et il y appliquait toute la puissance de ses muscles. On finissait par arriver sur le plat.<\/p>\n\n\n\n<p>On traversait Alzonne endormie, puis on passait \u00e0 la Font d\u2019Alzau o\u00f9 coulait une bonne source au bord m\u00eame de la route. Il y avait l\u00e0 un endroit sinistre, la nuit, un parc des deux c\u00f4t\u00e9s du chemin, avec de tr\u00e8s grands arbres qui formaient une vo\u00fbte, un tunnel obscur, d\u2019un noir glacial. L\u00e0, mon p\u00e8re m\u2019avait dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ici on a eu tu\u00e9 un charretier. Il revenait avec l\u2019argent du fourrage et on l\u2019a arr\u00eat\u00e9&nbsp;: <em>la borsa o la vida<\/em>.&nbsp;\u00bb C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a que les bandits de grand chemin arr\u00eataient les voyageurs&nbsp;: la bourse ou la vie. Il fallait donner la bourse sinon on vous tuait. Le pauvre bougre s\u2019\u00e9tait d\u00e9fendu et on l\u2019avait assassin\u00e9. Du moins, c\u2019est ce qu\u2019on m\u2019avait dit. Ces racontars \u00e9taient peut-\u00eatre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la v\u00e9rit\u00e9, mais la croix \u00e9tait l\u00e0 et elle marquait la mort de quelqu\u2019un. Comment s\u2019\u00e9tait-il d\u00e9fendu&nbsp;? Le charretier n\u2019avait pas de revolver, il n\u2019\u00e9tait pas habile \u00e0 se d\u00e9fendre au couteau. L\u2019arme du charretier, c\u2019\u00e9tait la <em>tab\u00e8la<\/em>, une grosse barre de fer de l\u2019\u00e9paisseur du poignet, lourde, 8 \u00e0 10 kilos. Elle servait, avec le tour, \u00e0 tendre le c\u00e2ble qui consolidait le chargement de fourrage. Le charretier avait toujours sa <em>tab\u00e8la<\/em>. Alors, d\u00e8s qu\u2019il voyait le <em>mal parat<\/em>, comme on disait, sous les traits de quelqu\u2019un de pas tr\u00e8s franc, il attrapait la <em>tab\u00e8la<\/em> et l\u2019attendait de pied ferme. C\u2019\u00e9tait une arme tr\u00e8s dangereuse. Moi, enfant, vous vous figurez si je grossissais la chose&nbsp;! J\u2019\u00e9tais sur les charbons ardents durant les quatre ou cinq heures de trajet. Il me tardait que le jour se l\u00e8ve&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Un passage r\u00e9dig\u00e9<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; [Cependant, comme ces nuits \u00e9taient belles&nbsp;! Combien elles ont enrichi et charm\u00e9 mon \u00e2me d\u2019enfant&nbsp;! Je participais \u00e0 ces voyages au cours des vacances scolaires d\u2019\u00e9t\u00e9, donc \u00e0 la belle saison. Au d\u00e9part, pass\u00e9e la derni\u00e8re lampe publique du village, nous nous enfoncions dans la nuit \u00e9paisse. J\u2019avan\u00e7ais dans le noir, coll\u00e9 au chariot comme le naufrag\u00e9 \u00e0 sa planche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Bient\u00f4t tes yeux vont se faire \u00e0 la nuit&nbsp;\u00bb, me soufflait mon p\u00e8re. En effet, au bout d\u2019un petit quart d\u2019heure, je marchais d\u00e9j\u00e0 s\u00fbrement. J\u2019y voyais m\u00eame, dans cette obscurit\u00e9 \u00e9claircie, pass\u00e9e du noir \u00e0 une grisaille progressivement transparente. Parfois nous distinguions m\u00eame un lapin ou un chat traversant furtivement la route, nous surprenions une chouette glissant son vol feutr\u00e9 sous la vo\u00fbte des ormeaux ou des platanes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 droite et \u00e0 gauche du chemin, on reconnaissait au loin les villages endormis. La lumi\u00e8re \u00e9lectrique venait d\u2019\u00eatre install\u00e9e depuis quelques ann\u00e9es \u00e0 peine et chaque village faisait, dans la nuit, clignoter paisiblement deux, trois, dix petites \u00e9toiles rougeoyantes. Nous devinions ainsi \u00e0 notre droite Bram, \u00e9tir\u00e9 dans la basse plaine&nbsp;; bien loin en arri\u00e8re, comme accroch\u00e9es au ciel, les lumi\u00e8res de Fanjeaux et de Montr\u00e9al&nbsp;; \u00e0 gauche, presque aussi a\u00e9riennes, celles de Saissac&nbsp;; plus bas et tr\u00e8s proches, celles de Moussoulens et beaucoup d\u2019autres, plus modestes, au lointain. Et tout cela dansant pour donner quelque vie \u00e0 la nuit sereine.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; On ne peut pas cheminer quatre longues heures sous le ciel \u00e9toil\u00e9 sans \u00eatre aussi attir\u00e9 et capt\u00e9 par les milliers de clignotements animant la vo\u00fbte c\u00e9leste, parfois bien ordonn\u00e9s en constellations o\u00f9 l\u2019imagination voit des formes bizarres, parfois d\u2019un \u00e9clat majestueux&nbsp;; de quoi occuper le regard et l\u2019esprit d\u2019un enfant toute une nuit. Une \u00e9toile filante se d\u00e9crochait d\u2019en haut, z\u00e9brait la nuit d\u2019un coup de fouet lumineux. L\u2019\u0153il restait \u00e9bloui. J\u2019oubliais que je marchais sur terre, mais les orni\u00e8res et les nids de poule, fr\u00e9quents sur la nationale non bitum\u00e9e \u00e0 cette \u00e9poque, se chargeaient de me rappeler \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Enchantement des yeux dans le gr\u00e9sillement g\u00e9n\u00e9ral de ces nuits d\u2019\u00e9t\u00e9. Dans le grand vide nocturne, toute la campagne chantait, interminablement, sans s\u2019accorder la moindre pause, sans aucune modulation. Un orchestre obstin\u00e9 jouant la m\u00eame note sur des milliers de cymbales et de crincrins&nbsp;! \u00ab&nbsp;La terre chante sa joie d\u2019\u00eatre r\u00e9chauff\u00e9e par l\u2019\u00e9t\u00e9, disait mon p\u00e8re, il y a dedans autant de bestioles que de grains de sable.&nbsp;\u00bb Au passage, il distinguait la voix du <em>gril<\/em> (grillon), de la <em>terra-seba<\/em> (courtili\u00e8re), de la <em>blanda<\/em> (salamandre), de la rainette ou du crapaud. Quand, \u00e0 l\u2019est devant nous, l\u2019horizon palissait sur les tours de la Cit\u00e9, ce \u00ab&nbsp;bronzinement&nbsp;\u00bb endiabl\u00e9 qui nous suivait depuis notre d\u00e9part s\u2019apaisait, faiblissait puis s\u2019\u00e9teignait, comme si les musiciens se retiraient l\u2019un apr\u00e8s l\u2019autre, le contrat rempli. Une autre vie, bien visible celle-l\u00e0, naissait&nbsp;; nous entrions doucement dans le monde agit\u00e9 du jour\u2026 Mon p\u00e8re \u00e9teignait alors la bougie de la lanterne.]<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <em>La Matalena<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La route \u00e9tait bord\u00e9e de quelques fermes, \u00e0 plus ou moins prudente distance. Mon p\u00e8re en savait les noms, et m\u00eame il en supputait la fertilit\u00e9 et le rapport avec une exp\u00e9rience paysanne plus s\u00fbre, parce que plus globale, que les trop pr\u00e9cises analyses de laboratoire. Pass\u00e9 les frondaisons redout\u00e9es de la Font d\u2019Alzau, on trouvait <em>la Matalena<\/em>, l\u2019antique chapelle romane de la Madeleine au toit de lauzes. \u00c0 l\u2019aller, on la devinait dans la nuit, simple jalon sur notre route. Au retour, mon p\u00e8re me permettait de m\u2019y arr\u00eater, il me donnait m\u00eame un sou d\u2019offrande, mais je ne devais pas lambiner car, lui, n\u2019arr\u00eatait pas son chariot, et je devais le rattraper \u00e0 la course. Par la fen\u00eatre ouverte mais solidement grill\u00e9e, on apercevait un amoncellement de chaises renvers\u00e9es sur le carrelage int\u00e9rieur de la nef. Les chemineaux, clochards ou colporteurs happaient les sous que les passants avaient donn\u00e9s \u00e0 la sainte, au moyen d\u2019un roseau muni d\u2019une boule de poix de cordonnier. \u00ab&nbsp;C\u2019est pour les emp\u00eacher que Monsieur le Cur\u00e9 a mis ces chaises&nbsp;\u00bb, m\u2019avait-on dit. Donc, pensait ma cervelle de gamin, les sous sont pour Monsieur le Cur\u00e9, pas pour Sainte Madeleine. Comme cela ne me semblait pas r\u00e9gulier, je \u00ab&nbsp;me gardais&nbsp;\u00bb d\u00e9sormais le sou&nbsp;! Quand on passait par l\u00e0 sur la jardini\u00e8re de mon grand-p\u00e8re, allant de la Cit\u00e9 \u00e0 la f\u00eate de la Saint-Jean \u00e0 Villespy, chez le grand-oncle, ou \u00e0 Notre Dame d\u2019ao\u00fbt chez mes parents \u00e0 Villepinte, mon grand-p\u00e8re me donnait une pi\u00e8ce de deux sous, une <em>soouta<\/em>. J\u2019allais \u00e0 la fen\u00eatre de la chapelle, regardant longuement l\u2019int\u00e9rieur et&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a aucun sou, annon\u00e7ais-je en regagnant la voiture, les trimards les ont tous vol\u00e9s, donc je \u00ab\u00a0me garde\u00a0\u00bb la <em>soouta<\/em>&nbsp;!&nbsp;\u00bb Alors mon grand-p\u00e8re me tapait plaisamment sur l\u2019\u00e9paule et, fier, il disait \u00e0 ma grand-m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Aquel pichou la couneich la terro de pipo\u2026 y coulhounaran pas l\u2019embut&nbsp;! Ba\u00ef, dounara pas le lard as gouss\u00e9s&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb (Ce petit connait d\u00e9j\u00e0 la terre de pipe\u2026 on ne le carottera pas. Sois tranquille, il ne donnera pas le lard aux chiens&nbsp;!) Ma grand-m\u00e8re n\u2019approuvait s\u00fbrement pas ce p\u00e9ch\u00e9, tr\u00e8s grave \u00e0 ses yeux de d\u00e9vote. Jamais elle ne serait pass\u00e9e devant une chapelle sans y aller de son obole (geste aussi int\u00e9ress\u00e9 que le mien car elle avait pr\u00e9sent\u00e9 en m\u00eame temps quelque pri\u00e8re \u00e9go\u00efste).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La curiosit\u00e9 mal r\u00e9compens\u00e9e<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u2026 On marchait toujours au train cahotant du lourd chariot. Pezens \u00e9tait travers\u00e9. Ici, la c\u00f4te est longue mais en pente douce. Arriv\u00e9s en haut, les lumi\u00e8res de Ventenac-Cabard\u00e8s brillaient dans la vall\u00e9e, \u00e0 gauche. \u00ab&nbsp;<em>Y an cambiat le noun<\/em>, me dit un jour mon p\u00e8re.&nbsp; \u2013 <em>Et coussi l\u2019ap\u00e8loun<\/em>&nbsp;? m\u2019empressai-je. \u2013 <em>Vento-merdo<\/em>&nbsp;!&nbsp;\u00bb Et me voil\u00e0 bien attrap\u00e9. \u00ab&nbsp;Une autre fois, tu tourneras sept fois ta langue dans ta bouche au lieu de questionner comme une pie&nbsp;!&nbsp;\u00bb Cela ne m\u2019emp\u00eacha pas d\u2019\u00eatre encore une fois cueilli \u00e0 froid juste \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la ville. Il y a l\u00e0 un vieux moulin d\u00e9coiff\u00e9 \u2013 un figuier sauvage s\u2019y est install\u00e9 \u00e0 la place du toit \u2013 et, en face, part une all\u00e9e de ch\u00e2teau dont l\u2019entr\u00e9e \u00e9tait marqu\u00e9e par deux piliers massifs surmont\u00e9s de vieux bustes de pierre rong\u00e9s par le temps, St Pierre et St Paul, disait-on. \u00ab&nbsp;<em>Les d\u00e9boun descendre l\u00e8u<\/em>, me dit brusquement mon p\u00e8re. \u2013 <em>Per qu\u00e9 fa\u00efre<\/em>&nbsp;?, demandai-je imprudemment. \u2013 <em>Per les fa\u00efre caga&nbsp;! Te courrijar\u00e8i pas, mal-aijit<\/em>&nbsp;?&nbsp;\u00bb (On doit bient\u00f4t les descendre. Pour quoi faire&nbsp;? Pour les faire ch\u2026 Je ne te corrigerai donc pas, maladroit&nbsp;?) Notre patois \u00e9tait tr\u00e8s \u00e0 l\u2019aise pour exprimer cr\u00fbment toutes choses. On ne perdait pas son temps \u00e0 chercher des p\u00e9riphrases n\u00e9buleuses de salon. Un \u00ab&nbsp;gros mot&nbsp;\u00bb, intol\u00e9rable alors en fran\u00e7ais, ne sentait pas la m\u00eame odeur en notre patois, et m\u00eame les riches de chez nous, qui parlaient entre eux \u00ab&nbsp;francimand&nbsp;\u00bb, aimaient \u00e0 se d\u00e9fouler en patois quand ils \u00e9taient agac\u00e9s de leur fran\u00e7ais \u00e9dulcor\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le march\u00e9 au fourrage<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le vieux moulin pass\u00e9, on entrait enfin en ville vers 7 heures du matin, les jambes en flanelle, les yeux \u00e9blouis par le jour naissant, les oreilles encore bourdonnantes des bruits de la nuit. Le march\u00e9 aux fourrages \u00e9tait sur la place d\u2019Armes, en face du portail des Jacobins. Tous les samedis matins, se rassemblaient l\u00e0 vingt ou trente chariots de fourrage que venaient marchander les laitiers de la ville (il y avait une vingtaine de laitiers \u00e0 Carcassonne, chaque quartier avait le sien). Mon p\u00e8re en connaissait beaucoup, il avait \u00e9t\u00e9 laitier lui-m\u00eame \u00e0 la Cit\u00e9 dans sa jeunesse, et il leur vendait le fourrage en ami, en confiance. Mais parfois il n\u2019arrivait pas \u00e0 le vendre en ville. Alors il le livrait \u00e0 des vignerons du Bas-Languedoc qui, manquant de fourrage pour leurs chevaux, \u00e9taient venus en acheter. Ils disaient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Portez-le-moi \u00e0 Puich\u00e9ric, ou \u00e0 Azille\u2026&nbsp;\u00bb Mon p\u00e8re a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 P\u00e9pieux porter du fourrage. \u00c7a ne lui faisait pas plaisir&nbsp;! On ne se t\u00e9l\u00e9phonait pas \u00e0 ce moment-l\u00e0. Ma m\u00e8re \u00e9tait avertie avant le d\u00e9part&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si je ne le vends pas, je m\u2019en irai au Pays Bas, l\u00e0 o\u00f9 je pourrai le vendre. Si c\u2019est \u00e0 Tr\u00e8bes, tant mieux, mais si c\u2019est \u00e0 P\u00e9pieux, eh bien, ce sera \u00e0 P\u00e9pieux.&nbsp;\u00bb Et il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 Bize porter du fourrage, il a \u00e9t\u00e9 \u00e0 Argelliers. \u00c7a faisait loin, une journ\u00e9e de plus qu\u2019il fallait passer dehors, <em>defora<\/em>, hors de la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; De Carcassonne, on pouvait repartir \u00e0 midi et m\u00eame avant. Nous, nous repartions un peu plus tard parce que nous montions \u00e0 la Cit\u00e9, chez mon grand-p\u00e8re. Nous y mangions, le cheval se reposait comme \u00e7a, il mangeait sa ration et nous repartions vers 2 heures pour arriver \u00e0 Villepinte vers 7 heures du soir, sur le chariot, vide cette fois.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mesures et tricheries<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand nous allions vendre du grain, nous nous arr\u00eations place Davilla. Cette place \u00e9tait enti\u00e8rement occup\u00e9e par la halle aux grains, grande construction \u00e0 la mode de 1900, toute en fer et en verre. On y vendait toutes sortes de grains, pas seulement du bl\u00e9, mais de l\u2019orge et de l\u2019avoine, du ma\u00efs&nbsp;; on vendait aussi des f\u00e8ves, des haricots, des vesces, de la <em>pailha de mil <\/em>pour garnir les paillasses. Au fond de la halle, se trouvaient les mesures en pierre car, alors, les grains se vendaient au volume, non au poids comme aujourd\u2019hui. Il y avait diverses tailles. La grosse mesure faisait un hectolitre. C\u2019\u00e9tait une masse de pierre creus\u00e9e, au fond oblique de fa\u00e7on \u00e0 ce qu\u2019elle se vide automatiquement par un orifice ferm\u00e9 par une porte coulissante. Un bec \u00e9coulait le grain dans le sac qui tenait dessous, la mesure \u00e9tant plac\u00e9e en position sur\u00e9lev\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; \u00c0 ce propos, ce qu\u2019il faut mentionner, ce sont les tricheries des paysans qui venaient vendre. Mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas un fieff\u00e9 tricheur, non, mais enfin c\u2019\u00e9tait tellement l\u2019habitude&nbsp;! Au temps des seigneurs, si le paysan n\u2019avait pas su tricher, il n\u2019aurait pas pu vivre, le pauvre homme&nbsp;! Avec ce que lui prenait le cur\u00e9, ce que prenait le seigneur, qu\u2019est-ce que vous voulez qu\u2019il reste si les sangliers lui en mangeaient un peu, si les chiens et les chevaux du seigneur en passant \u00e0 la chasse lui en d\u00e9vastaient la moiti\u00e9&nbsp;? Il ne lui restait rien. Alors il fallait qu\u2019il triche pour pouvoir s\u2019en tirer. Donc la coutume \u00e9tait ancr\u00e9e dans l\u2019\u00e2me du paysan. Sans penser \u00e0 mal, le paysan trichait. \u00ab&nbsp;<em>Coulhouno-me que te coulhouni&nbsp;<\/em>!&nbsp;\u00bb Telle \u00e9tait la devise entre vendeurs et acheteurs&nbsp;: Si tu ne me trompes pas, toi, vendeur, c\u2019est moi, acheteur, qui te tromperai.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quand, en chargeant le fourrage au fenil, on atteignait la moiti\u00e9 du chargement, mon p\u00e8re, qui recevait sur la charrette, disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ara, fai passar d\u2019abets&nbsp;<\/em>!&nbsp;\u00bb Les <em>abets<\/em>, la balle, c\u2019\u00e9tait des d\u00e9bris trainant dans le fenil. Quand on le balayait, on faisait un tas d\u2019<em>abets<\/em> dans un coin. \u00ab&nbsp;<em>Fai passar d\u2019abets, ara<\/em>. Fais passer la balle maintenant.&nbsp;\u00bb Alors on lui envoyait ces balles qui contenaient de la poussi\u00e8re, mais aussi des feuilles nourrissantes&nbsp;: ce n\u2019\u00e9tait pas de la camelote pure. Voil\u00e0 donc une petite irr\u00e9gularit\u00e9 pour le fourrage. Pour le grain, c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent. Les sacs de grain contenaient un hectolitre. On les remplissait au moyen de mesures cylindriques en bois contenant 20 litres, le double d\u00e9calitre, qu\u2019on appelait le cinqui\u00e8me. Cinq cinqui\u00e8mes bien ras\u00e9s avec un bout de manche \u00e0 balai, \u00e7a vous faisait le sac. Le plus joli grain, on l\u2019avait r\u00e9serv\u00e9 lors du d\u00e9piquage et mis \u00e0 part du tout-venant. On puisait une premi\u00e8re mesure de tr\u00e8s beau grain et on la versait au fond du sac. Les trois suivantes contenaient du grain moyen. Et de nouveau du meilleur dans le dernier cinqui\u00e8me, pour le dessus&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ara de poulit<\/em>. Maintenant, du joli.&nbsp;\u00bb De sorte qu\u2019il y avait en haut et en bas de la tr\u00e8s belle marchandise. Dans la halle aux grains, les vendeurs alignaient leurs sacs pleins, gueule largement roul\u00e9e, aux regards des acheteurs qui passaient, repassaient, regardant, touchant, soupesant ces grains tous plus beaux les uns que les autres car tous les vendeurs faisaient pareil&nbsp;: ils n\u2019offraient au regard que du premier choix. Quand l\u2019acheteur s\u2019\u00e9tait d\u00e9cid\u00e9, on allait vider le sac dans la mesure en pierre au fond de la halle pour contr\u00f4ler la contenance. Alors, le dessous passait dessus et c\u2019\u00e9tait aussi beau que ce qu\u2019on avait vu tout \u00e0 l\u2019heure. Le sac se vidait sans que l\u2019acheteur ait vu le milieu. Sauf s\u2019il regardait attentivement pendant que \u00e7a coulait. Il y en avait qui regardaient et saisissaient une poign\u00e9e au passage. Ils \u00e9taient malins, eux aussi, les acheteurs. \u00ab&nbsp;<em>La couneissi y\u00e9ou tab\u00e8s la terra de pipa<\/em>. Moi aussi, je les connais, les combines.&nbsp;\u00bb Les n\u00e9gociants avaient des sondes, ils allaient au milieu du sac. Ceux-l\u00e0, on ne les carottait pas comme on voulait. Mais le pauvre p\u00e9kin qui ne connaissait pas le coup classique se contentait de regarder le dessus, d\u2019\u00e9carter un peu le grain. Dans la mesure, il voyait le dessous qui \u00e9tait devenu le dessus. Il n\u2019y avait rien \u00e0 dire, il \u00e9tait embarqu\u00e9&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y avait encore les tricheries au pesage. Le foin se pesait, on ne pouvait pas le mesurer. \u00c0 Carcassonne, la bascule publique \u00e9tait contre l\u2019ancien h\u00f4pital, en face de la clinique du Bastion. Les charretiers de foin \u00e9taient renomm\u00e9s comme tricheurs. Ils \u00e9taient \u00ab&nbsp;<em>colhonaires<\/em>&nbsp;\u00bb. Quand on avait vendu la charrette de fourrage, on allait au poids public pour peser le chargement brut. Alors, le charretier mettait sur sa charrette tout ce qu\u2019il pouvait&nbsp;: la <em>tab\u00e8la<\/em> qui p\u00e8se 8 ou 10 kilos, le repas et le gros manteau dans la corbeille, et m\u00eame le bourras de fourrage pour le cheval s\u2019il pouvait. Quand il avait \u00ab&nbsp;pos\u00e9&nbsp;\u00bb le fourrage chez le client, il revenait peser la charrette vide. Du premier poids on d\u00e9duisait cette tare. L\u00e0, vous enleviez la <em>tab\u00e8la<\/em>, le manteau, tout. De sorte que vous gagniez ce poids-l\u00e0. \u00c7a ne faisait pas grand-chose, en monnaie ce n\u2019\u00e9tait pas bien m\u00e9chant, mais c\u2019\u00e9tait le calcul du charretier tout le long de son voyage solitaire, et quand il voyait l\u2019acheteur il se disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Aquel le vas poder colhonar<\/em>&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;<em>Poiras pas<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Droit de place et octroi<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En arrivant au march\u00e9 \u00e0 Carcassonne, on vous faisait payer le droit de place. Les placiers, agents communaux vous demandaient le re\u00e7u de l\u2019octroi. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e de la ville, il fallait s\u2019arr\u00eater \u00e0 l\u2019octroi. C\u00f4t\u00e9 Toulouse, d\u2019o\u00f9 nous arrivions, le bureau d\u2019octroi \u00e9tait au pont d\u2019Artigues. C\u00f4t\u00e9 Narbonne, il \u00e9tait en face de l\u2019\u00c9cole normale d\u2019institutrices, \u00e0 la pointe form\u00e9e par la nationale et la route de Berriac. Il y en avait m\u00eame un \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de la Cit\u00e9, \u00e0 la porte Narbonnaise. Toutes les marchandises qui entraient dans la ville devaient payer une taxe. J\u2019ai les tarifs, l\u00e0, je les ai d\u00e9nich\u00e9s je ne sais plus o\u00f9. Pour le chauffage, le bois \u00e0 br\u00fbler payait 20 centimes les 100 kilos, les fagots 15 centimes, le charbon de bois 70, la houille 35. Le fourrage payait 30 centimes les 100 kilos. Vous entriez mille kilos de fourrage, vous aviez 3 francs \u00e0 payer. Les gabelous avaient l\u2019\u0153il juste et ils avaient une bascule devant la porte. La paille payait 15 centimes les 100 kilos, l\u2019avoine 1 franc. Ovins et porcs 6 francs les 100 kilos&nbsp;; lapins 20 centimes pi\u00e8ce, li\u00e8vres 50 centimes. Mon oncle \u00e9tait chasseur. Quand il rentrait chez lui \u00e0 la Cit\u00e9, s\u2019il portait un li\u00e8vre, il payait 10 sous. Pour les perdreaux, 15 centimes pi\u00e8ce. Les poissons de rivi\u00e8re 15 centimes le kilo. En r\u00e9alit\u00e9, avec un chariot il n\u2019y avait pas d\u2019autre entr\u00e9e possible \u00e0 la Cit\u00e9 que par la porte Narbonnaise. Mais, \u00e0 pied, le chasseur et le p\u00eacheur passaient par une des quatre poternes (Traouquet, th\u00e9\u00e2tre, Pl\u00f4, porte d\u2019Aude). Le raisin de table payait 1 franc les 100 Kilos. \u00c9galement payaient les planches, les poutres, la chaux, les briques, le marbre, la verrerie, le fer, les peintures\u2026 Les exploitants agricoles habitant la Cit\u00e9 se plaignaient am\u00e8rement de cet octroi. On a fini par le supprimer pour leur propre r\u00e9colte. Je crois m\u00eame me rappeler que la taxe d\u2019octroi pour les agriculteurs de la Cit\u00e9 fut une des raisons pour lesquelles mon oncle devint conseiller municipal vers 1910, et il est possible qu\u2019il ait obtenu alors l\u2019exon\u00e9ration souhait\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Tout v\u00e9hicule qui passait devait s\u2019arr\u00eater \u00e0 l\u2019octroi, comme \u00e0 la douane. C\u2019\u00e9tait emb\u00eatant quand on \u00e9tait press\u00e9 d\u2019arriver. Ces messieurs, des employ\u00e9s de la ville, \u00e9taient bougrement curieux. Quand il n\u2019y avait que du fourrage, ils n\u2019allaient pas, comme les Allemands sous l\u2019Occupation, donner des coups de ba\u00efonnette dans le chargement pour voir s\u2019il n\u2019y avait pas des r\u00e9sistants dedans. Mais quand c\u2019\u00e9tait du grain, ils regardaient si par hasard il n\u2019y avait pas quelques oies dissimul\u00e9es, quelques canards. Il me semble les voir, ces <em>octroyurs<\/em> comme on les appelait. Ils \u00e9taient l\u00e0 \u00e0 surveiller perp\u00e9tuellement, jour et nuit parce qu\u2019il y avait des types qui cherchaient \u00e0 passer clandestinement pendant la nuit. Ils \u00e9taient l\u00e0 jour et nuit et il fallait casquer. Ils mettaient un temps infini \u00e0 calculer, \u00e0 vous faire un re\u00e7u, un petit papier jaune qui \u00e9tait la preuve que vous \u00e9tiez en r\u00e8gle. Apr\u00e8s la guerre 14-18, quand on a supprim\u00e9 ce reste des anciens p\u00e9ages seigneuriaux, tout le monde a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Anfins, era pas trop le\u00f9<\/em>&nbsp;! Il \u00e9tait bien temps que \u00e7a finisse.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><span style=\"color:#0075a7\" class=\"has-inline-color\"><strong>2. Foires, f\u00eates et r\u00e9jouissances populaires<\/strong><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019exploitation de ses terres laisse peu de loisirs au paysan, aussi quand il peut se lib\u00e9rer il en profite. Il est ind\u00e9pendant, il n\u2019a pas d\u2019horaires stricts \u00e0 respecter comme l\u2019employ\u00e9 en ville ou le fonctionnaire, mais \u00ab&nbsp;le travail commande&nbsp;\u00bb. C\u2019est une locution que j\u2019ai souvent entendue lorsque mes parents allaient en visite chez des membres de la famille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Restez, mais restez, ne partez pas encore\u2026&nbsp;\u00bb R\u00e9ponse&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oui, on le voudrait bien, mais le travail commande.&nbsp;\u00bb Dans l\u2019agriculture, il y a toujours un temps pour faire telle chose et on ne peut pas laisser passer ce temps-l\u00e0. \u00catre agriculteur, c\u2019est faire les travaux en temps voulu. Mais le paysan savait profiter \u00e0 plein des foires, f\u00eates locales ou de famille.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les foires<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Elles \u00e9taient nombreuses. Chaque village avait sa foire annuelle&nbsp;; les villes en avaient une par mois. Et chaque ville avait son jour de march\u00e9, \u00e0 Carcassonne c\u2019est le samedi, \u00e0 Narbonne le jeudi, \u00e0 Castelnaudary le lundi. Il y avait des foires sp\u00e9cialis\u00e9es comme \u00e0 Carcassonne, la foire des comportes au d\u00e9but de la p\u00e9riode des vendanges, vers la mi-septembre. \u00c0 <em>la fiera als porquets<\/em>, les paysans du Lauragais allaient acheter les porcelets \u00e0 engraisser. \u00c0 la foire des oies maigres, on voyait des troupeaux de 100 ou 200 oies parqu\u00e9es entre de longues planches. Les marchands les attrapaient avec un anneau plac\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 d\u2019un roseau de trois m\u00e8tres de long lorsque les acheteurs les avaient choisies. La foire des oies grasses n\u2019\u00e9tait pas au m\u00eame moment. Les gens de la ville venaient les acheter pour les mettre au pot. On vendait aussi le foie d\u2019oie. Pas plus que la truffe, le foie d\u2019oie n\u2019\u00e9tait pas la denr\u00e9e de grand luxe qu\u2019il est aujourd\u2019hui. Les paysans vendaient volontiers le foie des oies qu\u2019ils consommaient. Pour eux-m\u00eames, ils pr\u00e9f\u00e9raient le foie de porc ficel\u00e9 en boudin dans du papier et fum\u00e9 pendant plusieurs mois dans la chemin\u00e9e, parce qu\u2019il \u00ab&nbsp;portait plus profit&nbsp;\u00bb que celui d\u2019oie trop onctueux. Beaucoup de gourmets, d\u2019autre part, pr\u00e9f\u00e9raient acheter les foies d\u2019oies plut\u00f4t que les oies enti\u00e8res. C\u2019est que l\u2019oie constitue une v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;surprise&nbsp;\u00bb&nbsp;: telle oie bien dodue aura un foie minuscule alors qu\u2019une autre toute menue aura un foie \u00e9norme.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mais on n\u2019allait pas seulement \u00e0 la foire pour acheter. On y allait par habitude comme souvent les femmes vont \u00e0 la messe. \u00ab&nbsp;Je vais aller \u00e0 la foire \u00e0 Pexiora, ou bien \u00e0 Carlipa. Si je vois quelque chose qui me plait, je l\u2019ach\u00e8terai.&nbsp;\u00bb Voil\u00e0 ce que disaient les neuf dixi\u00e8mes des paysans. Ils allaient bader, comme on disait. Le <em>bada\u00efre<\/em>, c\u2019est le guetteur (il y a par ici<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a> un Serrat de la Bada, une colline sur laquelle se pla\u00e7ait le guetteur). Bader est devenu p\u00e9joratif, \u00e7a veut dire \u00ab&nbsp;regarder en ouvrant la bouche comme un imb\u00e9cile&nbsp;\u00bb. La femme restait \u00e0 la maison, et le mari allait bader\u2026 et faire un bon repas avec des amis. \u00ab&nbsp;Faire foire&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait se rencontrer, voir les copains d\u2019un village \u00e0 l\u2019autre, celui avec qui on avait fait le service militaire, celui avec qui on avait parl\u00e9 lors d\u2019une foire pr\u00e9c\u00e9dente\u2026 On n\u2019achetait pas toujours. Mais dans certains cas, par exemple quand il fallait revenir avec un porcelet de 15 \u00e0 20 kilos, on y allait en connaissance de cause avec la voiture \u00e0 cheval. Si on voulait seulement bader, on y allait \u00e0 pied et on n\u2019avait pas peur des kilom\u00e8tres. Si on y allait avec la voiture, on attachait le cheval \u00e0 un platane ou \u00e0 la roue de la charrette arr\u00eat\u00e9e \u00e0 l\u2019ombre. Et personne ne volait le cheval&nbsp;! Aujourd\u2019hui on vous volerait la bicyclette si vous la laissiez contre un platane&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Parfois on achetait une pierre \u00e0 aiguiser. Des marchands auvergnats en vendaient, ils \u00e9taient fameux pour en faire la r\u00e9clame. Les Auvergnats portaient un foulard rouge autour du cou, et des blouses noires, plus longues que celles des paysans de Villepinte&nbsp;; elles avaient des franges, une esp\u00e8ce de passementerie blanche avec des festons. Ces marchands jouaient de la cornemuse auvergnate qu\u2019on fait marcher avec un soufflet sous le coude. Naturellement \u00e7a attirait le public, il y avait toujours une cinquantaine de personnes autour de l\u2019\u00e9talage.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la premi\u00e8re foire de l\u2019ann\u00e9e, on se rendait pour se procurer l\u2019almanach. Le plus fameux \u00e9tait l\u2019almanach Boher. Il contenait un calendrier avec la liste des saints \u00e0 souhaiter et des travaux \u00e0 faire dans l\u2019ann\u00e9e. De cela, le paysan n\u2019en avait pas besoin, il le savait mieux que Boher. Mais \u00e7a y \u00e9tait&nbsp;: \u00e0 quelle date planter les artichauts ou l\u2019ail, repiquer les tomates, un tas de balivernes bonnes pour celui qui ne faisait pas de l\u2019agriculture. La grande affaire, la raison de l\u2019achat de l\u2019almanach, c\u2019\u00e9tait la pr\u00e9vision du temps. On savait que Boher se trompait presque \u00e0 tous les coups, mais on achetait quand m\u00eame l\u2019almanach. Il affirmait aussi des \u00e9vidences, par exemple&nbsp;: \u00ab&nbsp;du 1<sup>er<\/sup> au 15 mai, radoucissement du temps&nbsp;\u00bb. Et comme Boher couvrait tout le sud m\u00e9diterran\u00e9en, quand sa pr\u00e9vision \u00e9tait fausse, on disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Certainement \u00e0 Perpignan ou \u00e0 Montpellier il doit faire le temps qu\u2019il a d\u00e9crit.&nbsp;\u00bb L\u2019almanach \u00e9tait aussi rempli de contes, de gal\u00e9jades en patois. Le bonhomme qui le vendait, je l\u2019ai vu souvent dans les foires, un type tr\u00e8s petit portant un chapeau noir et une blouse bleue, qui menait un \u00e2ne par la bride. L\u2019\u00e2ne portait des corbeilles remplies d\u2019almanachs.<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 aller \u00e0 des foires dans des villages \u00e9loign\u00e9s quand elles \u00e9taient renomm\u00e9es&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La semana que ven anirem a la fiera as Cammases<\/em>&nbsp;\u00bb. Les Cammases, c\u2019\u00e9tait un village situ\u00e9 entre Saissac et Revel, l\u00e0-haut, sur la cr\u00eate de la Montagne Noire. Ou bien&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Anirem a la fiera de Miropeich<\/em>&nbsp;\u00bb. De Villepinte \u00e0 Mirepoix, il y avait bien 40 kilom\u00e8tres. Et encore Puylaurens dans le Tarn. Ils y allaient avec la trotteuse et ils prenaient quelque copain. Le copain \u00e9tait transport\u00e9 gratuitement et il payait le repas.<\/p>\n\n\n\n<p>Les gendarmes venaient \u00e0 la foire parce qu\u2019il y avait parfois des bagarres. Le jour de la foire, on buvait un peu, on \u00e9tait un peu chaud. Il y avait souvent un petit bal, la jeunesse \u00e9trang\u00e8re venait et il y avait des batailles. D\u2019un village \u00e0 l\u2019autre il y avait des animosit\u00e9s ancestrales, alors qu\u2019avec d\u2019autres villages on \u00e9tait <em>a poutous<\/em>, comme on disait, jamais d\u2019histoires, jamais de querelles. Quand on se d\u00e9testait, \u00e7a pouvait aller jusqu\u2019\u00e0 des batailles \u00e0 coups de pierres pour lesquelles on se donnait rendez-vous et on pouvait se faire beaucoup de mal. Ici, dans les Corbi\u00e8res, j\u2019ai cherch\u00e9 dans les archives. Les bagarres entre Villerouge et Talairan venaient peut-\u00eatre de conflits \u00e0 propos de p\u00e2turages. Talairan et Tournissan s\u2019entendaient bien. Dans d\u2019autres cas, les conflits venaient peut-\u00eatre des bals, vous savez, des jeunes d\u2019ailleurs qui ont pris les danseuses, qui ont accapar\u00e9 les danseuses\u2026 Et \u00e7a recommen\u00e7ait l\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Et l\u2019expression&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>faire fiera<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;! Quand les voisins savaient que mon p\u00e8re \u00e9tait all\u00e9 \u00e0 la foire, ils le questionnaient et il r\u00e9pondait&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Fasqu\u00e9r\u00e9s fiera yer&nbsp;?- O, croump\u00e8ri un cordel<\/em>.&nbsp;\u00bb Il \u00e9tait all\u00e9 \u00e0 dix kilom\u00e8tres acheter une corde de dix m\u00e8tres de long&nbsp;! C\u2019\u00e9tait le fameux cordier Castel, d\u2019Alzonne, qui \u00e9tait pr\u00e9sent \u00e0 toutes les foires. Il avait son atelier sur la route nationale qui traversait Alzonne, pas loin des \u00e9coles, et il installait ses appareils \u00e0 tordre sur la route m\u00eame, sur une vingtaine de m\u00e8tres. Il faisait des cordes de tous les calibres, avec du chanvre. Un autre d\u2019Alzonne fabriquait des s\u00e9cateurs \u00e0 tailler la vigne, il s\u2019appelait Cazettes. Il \u00e9tait renomm\u00e9, il allait lui aussi dans toutes les foires et il a \u00e9t\u00e9 un des derniers \u00e0 pratiquer le m\u00e9tier. Aujourd\u2019hui, les s\u00e9cateurs sont fabriqu\u00e9s en s\u00e9rie dans de grandes usines.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait la foire de l\u2019ail vers le 24 juin, vers la Saint Jean. Il y avait la foire des n\u00e8fles vers fin octobre, quand les n\u00e8fles sont m\u00fbres. Ce n\u2019est pas un produit typique de la r\u00e9gion, mais cette foire existait \u00e0 Villepinte. On ne mangeait pas de poisson frais \u00e0 ce moment-l\u00e0, il n\u2019y avait pas de marchand de poisson au village. Mais il y en avait dans les foires. Ils vendaient du poisson s\u00e9ch\u00e9. Je revois une rang\u00e9e de morues suspendues, une centaine, sal\u00e9es. Il y avait de grands barils de harengs align\u00e9s. Et nous autres, les enfants, nous leur achetions des picarels, des petits poissons, tr\u00e8s petits, plus courts que le petit doigt, sal\u00e9s aussi dans des barils, entass\u00e9s n\u2019importe comment. Pour un sou, ils vous en donnaient une pleine main. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bon. Ou bien encore on achetait pour un sou une poign\u00e9e de cacahu\u00e8tes (on n\u2019en trouvait qu\u2019\u00e0 la foire). De m\u00eame pour les bonbons. Un type de Villespy avait attrap\u00e9 le truc de fabriquer des amandes sucr\u00e9es. Il vous faisait \u00e7a devant vous et il vous les donnait toutes chaudes. Il avait une grande po\u00eale dans laquelle il mettait du sucre \u00e0 fondre sur un r\u00e9chaud \u00e0 charbon de bois sur lequel il soufflait avec un soufflet \u00e0 main. Et il vous faisait des amandes sucr\u00e9es, jolies, grill\u00e9es, pralin\u00e9es. Il n\u2019y avait pas beaucoup de sucre, mais c\u2019\u00e9tait fameux parce que c\u2019\u00e9tait tout chaud. Et il le vendait bon march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas encore, avant 1914, l\u2019\u00e9poque de la m\u00e9canisation de l\u2019agriculture. Dans les foires des grandes villes, on commen\u00e7ait \u00e0 peine \u00e0 voir de petites faucheuses, des machines de rien du tout. Les grandes foires du b\u00e9tail se tenaient \u00e0 Revel, Puylaurens, Mirepoix. Y allaient ceux qui avaient \u00e0 vendre ou \u00e0 acheter une vingtaine ou une cinquantaine de moutons, une paire de b\u0153ufs.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je terminerai avec les haricots de Pamiers, que l\u2019on vendait aussi \u00e0 Mirepoix par sacs de cent litres. C\u2019\u00e9tait avec des Pamiers, les petits haricots de cette r\u00e9gion, d\u2019une finesse reconnue, qu\u2019on faisait le cassoulet. Pas avec des lingots ou des Soissons, non, il fallait le haricot rond, le coco du Midi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le marchandage<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait des artistes pour marchander. D\u2019abord, tout le monde marchandait, c\u2019\u00e9tait la r\u00e8gle, on marchandait. Le prix fixe \u00e9tait parfois \u00e9crit dans les magasins, mais c\u2019\u00e9tait comme une invitation \u00e0 marchander. Quand il s\u2019agissait d\u2019acheter du b\u00e9tail, les discussions \u00e9taient longues. Il n\u2019y avait que les gens de la ville qui achetaient comme \u00e7a, b\u00eatement. L\u2019habitu\u00e9 des foires, lui, il commen\u00e7ait par faire le tour pour voir les prix et pour voir le mouvement. Il \u00e9coutait, il regardait, sans intervenir, il prenait l\u2019atmosph\u00e8re de la foire. Quand il avait fait le tour, bien retenu, bien calcul\u00e9, il commen\u00e7ait \u00e0 entrer dans le vif. Il palpait la b\u00eate. Le marchand le laissait faire, il attendait. Si rien ne venait, le marchand commen\u00e7ait&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La vos aquela<\/em>&nbsp;?&nbsp;\u00bb (On se tutoyait, sauf si c\u2019\u00e9tait un monsieur hupp\u00e9, mais en g\u00e9n\u00e9ral ces messieurs ne fr\u00e9quentaient pas les foires.) \u00ab&nbsp;<em>La vos aquela, t\u2019agrada&nbsp;? T\u2019agrada aquela vaca&nbsp;? T\u2019agrada aquel porc&nbsp;? Es de bouno ra\u00e7o, eh&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb Le type ne disait rien, il ne r\u00e9pondait pas et il allait plus loin. Une demi-heure apr\u00e8s il revenait si la b\u00eate lui plaisait. \u00ab&nbsp;<em>Ba besi que t\u2019a agradat, pots pas trapa res de millou<\/em>&nbsp;! &#8211; <em>Can n\u2019en volets&nbsp;?<\/em>&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>E b\u00e8, t\u00e8, pasqu\u2019es tu te le da\u00efci a tan<\/em>.&nbsp;&#8211;&nbsp;<em>O moun Dieus, n\u2019en parlem pas, nou, nou, un autre cop<\/em>.&nbsp;\u00bb Et il partait voir s\u2019il trouvait mieux. Il faisait le m\u00eame man\u00e8ge \u00e0 c\u00f4t\u00e9 et puis il revenait. Le vendeur voyait que la fin de la foire approchait et qu\u2019il avait toujours sa b\u00eate&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Vos que partatgen, can m\u2019en dounes tu<\/em>&nbsp;?&nbsp;\u00bb Alors l\u2019autre faisait un prix et ils finissaient par partager par s\u2019entendre, au-dessous du premier prix qui \u00e9tait \u00e9videmment grossi\u2026 Mais c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s long, \u00e7a durait au moins deux heures pour acheter un petit cochon ou une paire d\u2019oies. Les gens de la ville ne font pas comme \u00e7a. On les connaissait. Ils arrivaient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Combien les oies&nbsp;? &#8211; Tant. &#8211; Donnez m\u2019en deux.&nbsp;\u00bb On les faisait payer et on ne leur donnait pas les meilleures&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le couteau<\/p>\n\n\n\n<p>Le paysan allait souvent acheter un couteau parce que c\u2019est un objet qu\u2019on perdait ou qui finissait par s\u2019user \u00e0 force de l\u2019aiguiser, et parce qu\u2019il \u00e9tait indispensable. Quand il se mettait \u00e0 table, le paysan commen\u00e7ait par mettre la main \u00e0 la poche et sortir le couteau, comme le monsieur des villes mettait la serviette au cou. Le paysan frottait son couteau contre sa manche, parce qu\u2019il avait quelquefois touch\u00e9 des choses terreuses, et il se coupait une bonne tranche de pain d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la miche de deux kilos. Voil\u00e0 le geste presque religieux, rituel, du paysan chaque fois qu\u2019il se mettait \u00e0 table, comme d\u2019autres font le signe de la croix. Quand il avait perdu son couteau, il fallait le remplacer&nbsp;: c\u2019\u00e9tait certainement l\u2019ustensile qui se vendait le plus les jours de foire. Les enfants aussi achetaient leur couteau. Mon premier couteau, moi, je l\u2019ai achet\u00e9 \u00e0 la foire. Un couteau valant 5 sous, ce n\u2019\u00e9tait pas de premi\u00e8re qualit\u00e9 et il ne taillait pas beaucoup. Comme \u00e7a, l\u2019enfant ne risquait pas de se couper un doigt.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour le paysan, le couteau servait \u00e0 tout, il l\u2019avait constamment dans la poche. Le couteau \u00e9tait l\u2019outil universel&nbsp;: pour le laboureur qui devait enlever une pierre coinc\u00e9e sous le pied du cheval&nbsp;; pour le chasseur qui d\u00e9bridait la l\u00e8vre de son chien mordu par une vip\u00e8re&nbsp;; pour le berger qui devait percer la panse des brebis qui gonflaient dangereusement&nbsp;; pour le p\u00eacheur afin de d\u00e9gager l\u2019hame\u00e7on de la gueule du poisson\u2026 Tenez, une exp\u00e9rience vraiment personnelle&nbsp;: Une fois, j\u2019\u00e9tais avec mon p\u00e8re qui labourait la vigne. J\u2019avais 9 ou 10 ans et ce devait \u00eatre un jeudi. Dans cette vigne, il y avait une cabane, assez grande pour abriter le cheval en cas de pluie, avec une mangeoire faite de tr\u00e8s vieilles planches. En jouant, je m\u2019\u00e9tais assis l\u00e0-dessus et j\u2019ai attrap\u00e9 une \u00e9charde dans la fesse. J\u2019ai pouss\u00e9 des cris, elle avait travers\u00e9 le pantalon et se trouvait plant\u00e9e profond\u00e9ment, cass\u00e9e \u00e0 ras de peau. Mon p\u00e8re me l\u2019a enlev\u00e9e avec son couteau. Il a pinc\u00e9 l\u2019\u00e9charde entre la lame et son pouce, et l\u2019a arrach\u00e9e, une belle \u00e9charde de plusieurs centim\u00e8tres de long.<\/p>\n\n\n\n<p>Les f\u00eates<\/p>\n\n\n\n<p>Venons-en aux f\u00eates. La f\u00eate, qui existe toujours dans chaque village, avait lieu le jour du saint patron de l\u2019\u00e9glise. \u00c0 Villepinte, la patronne de l\u2019\u00e9glise \u00e9tait la Sainte Vierge, donc la f\u00eate avait lieu le 15 ao\u00fbt. \u00c0 Villespy, c\u2019\u00e9tait la St Jean. En ville, chaque quartier avait sa f\u00eate&nbsp;; \u00e0 la Cit\u00e9, on f\u00eatait St Nazaire. On ne remettait pas la f\u00eate au dimanche suivant et, dans certains villages, la f\u00eate durait deux ou trois jours. On invitait les proches parents qui venaient la veille avec le cheval et qui ne repartaient que le surlendemain. Le conseil municipal, maire en t\u00eate, participait \u00e0 la f\u00eate. La veille, \u00e0 Villespy, on allumait le feu de la St Jean, le <em>foua\u00efrou<\/em>, comme on disait, sur une hauteur \u00e0 300 m\u00e8tres du centre du village. Les villages voisins allumaient aussi leur feu et tous se voyaient de loin. Mais celui de Villespy \u00e9tait particuli\u00e8rement important puisque St Jean \u00e9tait le patron de l\u2019\u00e9glise. C\u2019\u00e9tait le feu municipal, pas celui de quelques gamins. Il faisait bien quatre m\u00e8tres de haut et sept ou huit m\u00e8tres de diam\u00e8tre. Le cort\u00e8ge partait de la mairie, musique et drapeau en t\u00eate, le maire ceint de son \u00e9charpe, suivi des conseillers municipaux. Le maire portait une chandelle, et je crois bien que les conseillers aussi. Tous les habitants et les invit\u00e9s suivaient. Je crois me souvenir que le cur\u00e9 \u00e9tait du cort\u00e8ge avec la croix et qu\u2019il b\u00e9nissait le b\u00fbcher. Le garde champ\u00eatre avait creus\u00e9 de petites niches tout autour du gros tas de bois et les avait garnies d\u2019herbe s\u00e8che, tout bien en place selon le rituel consacr\u00e9. Je les vois, agenouill\u00e9s chacun devant une niche et mettant le feu gr\u00e2ce \u00e0 leurs chandelles. Les premi\u00e8res flammes \u00e9taient accompagn\u00e9es par la musique et tout le monde se mettait \u00e0 danser. C\u2019\u00e9tait vraiment un feu de joie. La f\u00eate durait jusqu\u2019\u00e0 11 heures du soir parce que, une fois les flammes \u00e9teintes, il fallait sauter les braises. Ce qu\u2019il y avait de particulier \u00e0 Villespy, c\u2019est que la musique jouait toujours la Carmagnole. Je ne l\u2019ai pas entendue ailleurs. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai appris ce chant de la R\u00e9volution<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi, pr\u00e8s de Villespy, la f\u00eate du ch\u00e2teau de Ferrals, un vieux manoir Renaissance. Le comte de Virieu y habitait, \u00e0 la t\u00eate d\u2019une grande propri\u00e9t\u00e9. Et par vieille tradition, la f\u00eate avait lieu le jour de la St Barth\u00e9l\u00e9my, <em>San Bourtoumiou<\/em> en patois. C\u2019est \u00e0 deux kilom\u00e8tres de Villespy, on allait \u00e0 <em>la festa de San Bourtoumiou<\/em>. Je me souviens d\u2019un marchand d\u2019oublies. Il avait une grande boite rouge de pr\u00e8s d\u2019un m\u00e8tre de haut qu\u2019il portait suspendue \u00e0 une \u00e9paule&nbsp;; dessus il y avait une esp\u00e8ce de tourniquet qu\u2019on faisait tourner et qui s\u2019arr\u00eatait sur un chiffre (un peu comme la roulette de Monte Carlo). Le gagnant recevait un paquet de gaufres<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Villepinte, \u00e0 l\u2019occasion du 15 ao\u00fbt faisait une tr\u00e8s grande f\u00eate qui durait deux ou trois jours. Le bal avait lieu en plein air sur la grande place. La jeunesse travaillait huit jours \u00e0 l\u2019avance \u00e0 pr\u00e9parer le bal. On nivelait le sol, on le mouillait, on apportait de la terre si n\u00e9cessaire, on faisait passer dessus un lourd rouleau \u00e0 d\u00e9piquer le bl\u00e9, puis on montait la tribune de l\u2019orchestre, de deux m\u00e8tres cinquante de haut. Les musiciens \u00e9taient des gens du pays. Ils avaient appris aupr\u00e8s d\u2019un vieux musicien et ils jouaient de la clarinette, du cornet \u00e0 piston (le <em>pistoun<\/em>), du baryton, de la basse au son plus grave. Certains villages \u00e9taient renomm\u00e9s pour leur orchestre.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre 1900 et 1914, les danses se succ\u00e9daient selon un ordre traditionnel&nbsp;: polka, scottish, mazurka et valse. Cette succession se recommen\u00e7ait sans arr\u00eats importants jusqu\u2019\u00e0 2 ou 3 heures du matin. On cl\u00f4turait alors le bal par un quadrille auquel participaient les gens \u00e2g\u00e9s. Il arrivait m\u00eame qu\u2019un quadrille soit r\u00e9serv\u00e9 aux anciens.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour du 15 ao\u00fbt, la musique commen\u00e7ait \u00e0 faire le ban de table. Le village \u00e9tait grandement peupl\u00e9 ce jour-l\u00e0 puisque chaque famille avait invit\u00e9 les parents. Le repas de midi durait bien une paire d\u2019heures. Alors la jeunesse avait le temps de passer dans toutes les maisons pour faire la qu\u00eate au moment du repas, ce qu\u2019on appelle le ban de table. Les sommes ainsi recueillies servaient \u00e0 payer les musiciens. La jeunesse et la musique arrivaient et frappaient \u00e0 la porte. \u00ab&nbsp;Quel morceau voulez-vous qu\u2019on vous joue&nbsp;?&nbsp;\u00bb Alors le chef de famille indiquait le titre du morceau, la Carmagnole ou la Marseillaise ou Ave Maria. On ne vous jouait pas tout le morceau, seulement quelques mesures. Deux jeunes gens entraient dans la maison et faisaient le tour de la table pour que chacun donne son \u00e9cot. A la Cit\u00e9, je me souviens, je vous parle d\u2019avant 1914, les qu\u00eateurs arrivaient en tenue de gala, chapeau melon, jaquette de c\u00e9r\u00e9monie, m\u00eame le gibus. On portait encore \u00e0 ce moment-l\u00e0 des gibus ou chapeaux haut de forme. Et il me semble qu\u2019ils se maquillaient un peu avec du charbon, rouge \u00e0 l\u00e8vres, fausses moustaches. \u00c7a leur donnait un petit air de f\u00eate. L\u2019un d\u2019eux portait un plateau en argent, probablement pr\u00eat\u00e9 par le cafetier. Au centre du plateau se trouvait une belle pomme avec des louis d\u2019or et des pi\u00e8ces d\u2019argent piqu\u00e9s dessus. Le plateau \u00e9tait recouvert par un mouchoir brod\u00e9. Ils d\u00e9couvraient la pomme et ils passaient \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des messieurs pour recevoir leurs dons. On ne qu\u00eatait pas aupr\u00e8s des femmes et des enfants. \u00c7a se fait encore ici, \u00e0 Talairan, les jours de f\u00eate. S\u2019ils recueillaient beaucoup d\u2019argent, la f\u00eate pouvait durer un jour de plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Les villages n\u2019avaient pas encore de salle des f\u00eates. \u00c0 Villepinte, le bal se tenait sur la place couverte de grandes b\u00e2ches. On plantait en terre de longues poutrelles verticales pour entourer l\u2019espace du bal. Entre ces poutrelles, on tendait des c\u00e2bles et sur ces c\u00e2bles on \u00e9talait des tentes. Dans ce pays de fourrage, chaque propri\u00e9taire poss\u00e9dait de grandes b\u00e2ches et les pr\u00eatait volontiers pour la f\u00eate. Les jeunes allaient couper du buis dans la Montagne Noire, ils y allaient en charrette, jusqu\u2019\u00e0 Verdun-Lauragais. Ils en revenaient avec de pleins chargements de buis dont ils ornaient les poutrelles et l\u2019estrade des musiciens. Ils d\u00e9coraient leur \u00ab&nbsp;salle&nbsp;\u00bb de bal. C\u2019\u00e9tait vraiment l\u2019affaire de la jeunesse. Je ne sais m\u00eame pas si la mairie donnait une subvention, je ne pense pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Par contre, le 14 Juillet, la f\u00eate nationale \u00e9tait organis\u00e9e par la municipalit\u00e9. Le village \u00e9tait pavois\u00e9 de drapeaux tricolores. Les conseillers municipaux mettaient un drapeau \u00e0 leur fen\u00eatre, mais aussi beaucoup de familles. Ce jour-l\u00e0, on n\u2019invitait pas les parents puisque c\u2019\u00e9tait la f\u00eate partout. Le matin, on annon\u00e7ait la f\u00eate en faisant partir des bombes qu\u2019on appelait les marrons. C\u2019\u00e9taient des paquets de ficelle contenant de la poudre avec une petite m\u00e8che&nbsp;; on l\u2019allumait et \u00e7a explosait en faisant un bruit assourdissant. Mais le plus assourdissant, c\u2019\u00e9tait la bo\u00eete. Ils faisaient \u00e7a avec une bo\u00eete d\u2019essieu de charrette, la pi\u00e8ce de fonte dans laquelle tourne la fus\u00e9e du chariot. C\u2019\u00e9tait un gros cylindre de quatre ou cinq kilos, de la grosseur du bras. On remplissait \u00e7a de poudre noire et on la tassait fortement. On y mettait le feu et \u00e7a explosait comme un canon. C\u2019\u00e9tait tellement solide que \u00e7a n\u2019\u00e9clatait pas, \u00e7a r\u00e9sistait comme un canon. Sauf si on bourrait et tassait trop&nbsp;! Il y a eu des accidents et m\u00eame des accidents mortels. C\u2019\u00e9tait d\u00e9fendu mais on le faisait quand m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019apr\u00e8s-midi il y avait des jeux, des courses \u00e0 pied et m\u00eame \u00e0 bicyclette. La jeunesse commen\u00e7ait \u00e0 avoir des bicyclettes et on organisait des courses avec des prix offerts par la municipalit\u00e9. Le soir, c\u2019\u00e9tait la retraite aux flambeaux. Tous les enfants du village y allaient. La mairie \u00e9tait illumin\u00e9e avec des verres de couleur. Dans ces verres on mettait un pain de cire avec une m\u00e8che au milieu, on allumait, et comme il y avait des verres de toutes les couleurs, cela d\u00e9corait brillamment la mairie et l\u2019\u00e9cusson R F R\u00e9publique Fran\u00e7aise. Le garde champ\u00eatre remettait aux enfants des lanternes v\u00e9nitiennes, c\u2019est-\u00e0-dire des lanternes de papier qui se d\u00e9pliaient en boule, avec une bougie au milieu, ou bien qui formaient une esp\u00e8ce d\u2019accord\u00e9on vertical. Les enfants portaient ces lanternes au bout d\u2019un roseau. Et, la musique en t\u00eate, on faisait le tour du village. Tous les vingt ou trente m\u00e8tres, le garde champ\u00eatre allumait un feu de Bengale et de temps en temps faisait partir des p\u00e9tards.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><span style=\"color:#0079ad\" class=\"has-inline-color\">3. Les animaux de la ferme<\/span><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; C\u2019est une question tr\u00e8s importante parce que ces animaux ont disparu avec la m\u00e9canisation de l\u2019agriculture&nbsp;; l\u2019exploitation agricole d\u2019aujourd\u2019hui est bien diff\u00e9rente de celle d\u2019autrefois. Avant 1914, les seuls moteurs \u00e9taient ceux des grosses locomobiles \u00e0 vapeur qui servaient \u00e0 d\u00e9piquer et celles qui servaient \u00e0 d\u00e9foncer. Elles \u00e9taient rares, appartenant \u00e0 quelques entrepreneurs qui les louaient aux agriculteurs, en venant eux-m\u00eames les faire marcher. En r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, nos champs et nos hangars ne sentaient ni l\u2019essence ni le mazout. Tout ce qui \u00e9tait traction, tout ce qui \u00e9tait travail \u00e9tait donn\u00e9 par les animaux. Il y avait deux classes d\u2019animaux&nbsp;: les animaux de trait (cheval, b\u0153uf) et les animaux de basse-cour (volaille, porc). Les animaux de trait \u00e9taient \u00e0 la charge de l\u2019homme, du chef de famille&nbsp;; la femme, elle, s\u2019occupait des animaux de basse-cour.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le cheval<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le cheval \u00e9tait le compagnon de l\u2019homme, le compagnon de tous les jours, le souci constant. Le paysan pr\u00e9f\u00e9rait se blesser lui-m\u00eame que de voir son cheval bless\u00e9. C\u2019\u00e9tait en effet un probl\u00e8me de soigner un cheval bless\u00e9, notamment aux \u00e9paules par le collier. Si le cheval souffrait, il fallait arr\u00eater le travail, tandis qu\u2019un homme bless\u00e9 \u00e0 une main ou \u00e0 un pied pouvait tr\u00e8s bien labourer. Et puis l\u2019homme savait se soigner, tandis que le cheval \u00e9tait long \u00e0 gu\u00e9rir. Il y avait peu de v\u00e9t\u00e9rinaires et on faisait soigner les animaux par des empiriques, des gu\u00e9risseurs occasionnels. Mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re maternel \u00e9tait de ceux-l\u00e0. Il \u00e9tait mar\u00e9chal-ferrant, il avait l\u2019habitude des chevaux et il les soignait. On venait de loin pour le consulter. L\u2019exp\u00e9rience avait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la relative efficacit\u00e9 des rem\u00e8des traditionnels. Ainsi, pour soigner une plaie \u00e0 l\u2019\u00e9paule ou au genou, on connaissait des plantes cicatrisantes, notamment le ciste \u00e0 feuille de laurier qu\u2019on appelait en langue d\u2019oc <em>l\u2019arg\u00e9nti<\/em>. Cette plante pousse dans les Corbi\u00e8res en des lieux d\u00e9pourvus de calcaire, plut\u00f4t siliceux, l\u00e0 o\u00f9 poussent aussi la bruy\u00e8re et le ch\u00e2taignier.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Avant 1914, les animaux de trait sont le moteur des travaux p\u00e9nibles, labours et transports mais aussi d\u00e9fon\u00e7ages, battage des moissons au man\u00e8ge, irrigation \u00e0 la noria, mont\u00e9e des comportes de raisin sur le plancher de la cave. Le cheval assurait les transports pour les longs d\u00e9placements, plus ou moins rapides selon la race du cheval.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le cheval \u00e9tait un signe d\u2019aisance. Celui qui n\u2019avait pas de cheval \u00e9tait le pauvre. Il avait tout \u00e0 faire \u00e0 la main, c\u2019est lui qu\u2019on appelait \u00ab&nbsp;brassier&nbsp;\u00bb sous l\u2019Ancien R\u00e9gime. J\u2019en ai connu \u00e0 Villepinte o\u00f9 plus de la moiti\u00e9 des exploitants ne poss\u00e9daient que quelques s\u00e9ter\u00e9es de terres, un hectare ou deux, et qui les travaillaient \u00e0 la main. Au-dessus on trouvait ceux qui avaient un animal de trait, \u00e0 commencer par un \u00e2ne. Avec un \u00e2ne, on ne pouvait labourer qu\u2019\u00e0 10 ou 12 centim\u00e8tres, la moiti\u00e9 de ce qu\u2019on pouvait faire avec un cheval. L\u2019\u00e2ne \u00e9tait plut\u00f4t l\u2019animal des jardiniers, peu encombrant et qui tourne facilement, ce qui \u00e9tait utile dans les jardins o\u00f9 tout le sol est cultiv\u00e9 jusqu\u2019aux bords. De plus, l\u2019\u00e2ne n\u2019est pas difficile pour la nourriture et il est assez docile bien qu\u2019il passe pour \u00eatre t\u00eatu. Les femmes conduisaient volontiers un \u00e2ne alors qu\u2019elles y regardaient \u00e0 deux fois avant de prendre en main un cheval. Un autre stade dans l\u2019aisance, c\u2019\u00e9tait le mulet ou plut\u00f4t la mule, l\u2019animal des pays accident\u00e9s. Ces animaux-l\u00e0 \u00e9taient bien moins chers que les chevaux. Ici, dans les Corbi\u00e8res et avant le 19<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il n\u2019y avait que des mules, des animaux bien adapt\u00e9s au vignoble de coteau. La mule marchait bien quel que soit le terrain. Dans l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise de 1914, on transportait les mitrailleuses \u00e0 dos de mulets.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quant au cheval, il y en avait de trois types. Les Boulonnais et les Ardennais \u00e9taient les chevaux lourds, de gros chevaux qui servaient aux transports. Les n\u00e9gociants en fourrage les utilisaient. Ils en attelaient deux aux charrettes charg\u00e9es de quinze cents kilos de fourrage, alors que l\u2019agriculteur ordinaire qui avait un cheval moyen ne mettait pas plus de mille kilos et il fallait qu\u2019il double lorsque la c\u00f4te \u00e9tait rude. Le cheval lourd, c\u2019\u00e9tait aussi celui du n\u00e9gociant en vins qui avait de lourds chariots pour transporter six demi-muids de six hectos, ce qui faisait 3600 kilos de vin plus le poids des contenants eux-m\u00eames. Il fallait pouvoir tirer quatre ou cinq tonnes donc on utilisait des chevaux tr\u00e8s puissants. Dans les pays peu accident\u00e9s comme ici, on mettait deux ou trois de ces chevaux. Mais pour monter \u00e0 Villerouge, par exemple, il fallait aussi \u00ab&nbsp;faire renfort&nbsp;\u00bb. C\u2019est pourquoi ils partaient \u00e0 deux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y avait ensuite le cheval \u00e0 tout faire qui \u00e9tait le cheval du commun des agriculteurs. Il faisait \u00e0 la fois les travaux des champs et les transports et, \u00e0 l\u2019occasion, il pouvait trotter. Tous les chevaux ne trottaient pas. Ceux qui \u00e9taient us\u00e9s par l\u2019\u00e2ge ren\u00e2claient \u00e0 trotter ou ils trottaient si lourdement qu\u2019ils n\u2019avan\u00e7aient pas beaucoup. Tandis que les chevaux jeunes, eux, trottaient et m\u00eame parfois ils s\u2019emballaient. C\u2019est un risque qui n\u2019existe plus aujourd\u2019hui&nbsp;: le tracteur ne s\u2019emballe pas. Cependant l\u2019homme connaissait si bien son cheval qu\u2019il faisait pour ainsi dire corps avec lui et il sentait quand le cheval allait s\u2019irriter. Ce cheval \u00e0 tout faire \u00e9tait celui que nous avions \u00e0 la maison pour labourer comme pour trainer la charrette de fourrage de Villepinte \u00e0 Carcassonne. Il servait \u00e9galement quand on allait \u00e0 la ville en voiture l\u00e9g\u00e8re pour faire quelque achat ou pour rendre visite aux parents. Dans ces cas-l\u00e0, il lui arrivait de trotter, gu\u00e8re plus de 500 m\u00e8tres \u00e0 chaque reprise.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Enfin il y avait le cheval l\u00e9ger, le cheval trotteur qu\u2019on appelait le <em>trota\u00efre<\/em>. C\u2019\u00e9tait le petit cheval demi-arabe qui servait uniquement pour la voiture du m\u00e9decin, du notaire, de la riche bourgeoisie urbaine, le notable qui avait une ferme \u00e0 surveiller. J\u2019en ai connu un, qui n\u2019avait rien d\u2019autre \u00e0 faire, qui avait tellement l\u2019habitude d\u2019aller \u00e0 sa ferme, de suivre les travaux, qu\u2019il n\u2019avait pas d\u2019autre raison de vivre. Il allait tous les jours \u00e0 sa ferme comme d\u2019autres vont au caf\u00e9 ou aujourd\u2019hui au match de rugby. Cheval et voiture \u00e9taient pour lui des outils pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le plus puissant animal de trait, c\u2019\u00e9tait le b\u0153uf. Je parle toujours de Villepinte o\u00f9 j\u2019ai \u00e9t\u00e9 intimement m\u00eal\u00e9 aux travaux de la ferme. Il y avait donc des b\u0153ufs, \u00e0 Villepinte, des b\u0153ufs assez lourds de la race lauragaise. On utilisait les b\u0153ufs pour tout labour profond. Le b\u0153uf ne vaut pas grand-chose comme animal de trait pour les transports parce qu\u2019il est tr\u00e8s lent. Au labour, on peut compter qu\u2019un cheval avance \u00e0 4 km \u00e0 l\u2019heure, une paire de b\u0153ufs seulement \u00e0 2 km \u00e0 l\u2019heure. Les b\u0153ufs ne bronchaient pas quand ils rencontraient une racine d\u2019arbre ou un bout de rocher. On dit \u00ab&nbsp;fort comme un b\u0153uf&nbsp;\u00bb. Le cheval va deux fois plus vite mais il est arr\u00eat\u00e9 dans son \u00e9lan par la moindre racine. On se servait des b\u0153ufs pour les labours profonds avec les lourdes charrues brabants. Avec les chevaux qui allaient plus vite, la terre \u00e9tait retourn\u00e9e beaucoup plus rapidement et elle s\u2019effritait mieux, c\u2019\u00e9tait un avantage. Avec les b\u0153ufs, se formait comme une motte continue d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du sillon, quelquefois sur 200 m\u00e8tres. Un bloc continu quand la terre \u00e9tait grasse, un peu humide. Le labour aux b\u0153ufs \u00e9tait tout d\u00e9sign\u00e9 \u00e0 l\u2019automne pour que les gel\u00e9es d\u2019hiver effritent la terre&nbsp;; celui aux chevaux \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9rable au printemps. Certains agissaient en vertu de traditions familiales. La plupart des fermes de 10 \u00e0 20 hectares labouraient aux b\u0153ufs&nbsp;; elles avaient un cheval seulement pour aller aux provisions au village ou \u00e0 la foire et pour les labours l\u00e9gers (vigne, hersage, etc.). Le gros inconv\u00e9nient, c\u2019\u00e9tait lorsque le cheval rencontrait une racine ou un bout de rocher&nbsp;: ou bien il s\u2019arr\u00eatait, ou bien il cassait tout.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En montagne, on utilisait les vaches. C\u2019est un animal \u00e0 deux fins&nbsp;: elle donne un veau chaque ann\u00e9e et accessoirement un peu de lait, mais alors on ne peut gu\u00e8re compter sur elle pour un travail r\u00e9gulier. On faisait donc une grande diff\u00e9rence entre la vache laiti\u00e8re et la vache de travail. La vache est plus l\u00e9g\u00e8re, moins vigoureuse que le b\u0153uf mais plus solide et plus prudente dans les chemins accident\u00e9s de la montagne et dans les champs \u00e0 forte pente.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Donc \u00e2ne, mule, cheval, b\u0153uf, vache \u00e9taient une force pr\u00e9cieuse, indispensable de l\u2019exploitation. Mais ce sont des moteurs vivants c\u2019est-\u00e0-dire qui vont demander des soins constants y compris quand ils ne travaillent pas. Pendant la nuit, m\u00eame, on pensait au cheval. Depuis le lit on l\u2019entendait frapper de ses sabots dans l\u2019\u00e9curie. Quand il tapait, c\u2019\u00e9tait un signe qu\u2019il se passait quelque chose d\u2019anormal. D\u2019autres fois on l\u2019entendait renifler tr\u00e8s fort quand son fourrage sentait le rat. L\u2019homme dormait dans la chambre au-dessus de l\u2019\u00e9curie et se r\u00e9veillait \u00e0 chaque bruit insolite. Il avait donc le souci constant de son cheval, beaucoup plus que de sa femme, disait-on, et s\u00fbrement plus que de lui-m\u00eame. Tout cela astreignait le paysan \u00e0 une pr\u00e9sence continuelle, il \u00e9tait enchain\u00e9 \u00e0 ses animaux. Pas de dimanche entier, pas de vacances, le paysan \u00e9tait l\u2019esclave de son exploitation \u00e0 cause des animaux. Il fallait les soigner r\u00e9guli\u00e8rement. Le matin il fallait faire manger le cheval une heure ou une heure et demie avant le d\u00e9part. Un cheval ne part jamais \u00e0 jeun. Le fenil \u00e9tait contigu au premier \u00e9tage avec la chambre de l\u2019agriculteur. Celui-ci n\u2019avait qu\u2019\u00e0 ouvrir une porte et il se trouvait au-dessus du cheval. Par une trappe il faisait tomber le fourrage, deux grosses fourch\u00e9es, \u00e0 son cheval, et revenait au lit. Il se levait une heure plus tard. Il prenait son caf\u00e9 et il allait faire boire le cheval. Il lui donnait ensuite son litre d\u2019avoine. Pendant que le cheval finissait de manger, l\u2019homme allait d\u00e9jeuner. Au jour il partait au travail. Il n\u2019y avait pas d\u2019heure fixe, c\u2019\u00e9tait 4 heures du matin, l\u2019\u00e9t\u00e9, et 7 ou 8 heures, l\u2019hiver, quand le temps le permettait. (Il s\u2019agit bien entendu d\u2019heure \u00ab&nbsp;solaire&nbsp;\u00bb, l\u2019heure \u00ab&nbsp;l\u00e9gale&nbsp;\u00bb ne fut imagin\u00e9e que vers 1917, l\u2019heure \u00ab&nbsp;nouvelle&nbsp;\u00bb comme on l\u2019appela, par rapport \u00e0 l\u2019heure \u00ab&nbsp;vieille&nbsp;\u00bb.)<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vers 9 ou 10 heures, on rentrait \u00e0 la maison. Si le cheval suait, il fallait le s\u00e9cher avec un bichon de paille. Il ne fallait pas laisser refroidir le cheval&nbsp;; on pr\u00e9f\u00e9rait s\u2019enrhumer soi-m\u00eame que laisser refroidir son cheval. Ensuite on lui refaisait la liti\u00e8re pour qu\u2019il soit sur de la paille propre. On lui donnait son fourrage, puis on allait diner. Apr\u00e8s diner, on allait le faire boire puis on lui donnait de l\u2019avoine comme au matin et on attendait encore une demi-heure avant de repartir au travail. Le soir, au retour, m\u00eames soins&nbsp;: fourrage, abreuvoir, avoine. Donc, toute la journ\u00e9e on s\u2019occupait de son cheval. N\u2019oublions pas qu\u2019il fallait encore l\u2019\u00e9triller et le brosser chaque fois avant de partir. Le cheval devait \u00eatre toujours propre, toujours nettoy\u00e9, le poil brillant. En l\u2019\u00e9trillant, on pouvait attraper un coup de pied quand le cheval \u00e9tait mauvais ou si une mouche le piquait. Il fallait se m\u00e9fier. L\u2019op\u00e9ration demandait une dizaine de minutes, on brossait aussi la crini\u00e8re, comme les femmes se peignent la chevelure, exactement. La crini\u00e8re et la queue. Le soir, il fallait refaire la liti\u00e8re. On rassemblait le crottin dans un coin de l\u2019\u00e9curie.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Selon que le travail \u00e9tait plus ou moins p\u00e9nible, on donnait plus ou moins d\u2019avoine. Un litre trois fois par jour quand le cheval faisait un travail assez dur. Quand il faisait un travail l\u00e9ger ou quand il restait \u00e0 l\u2019\u00e9curie, on lui donnait la moiti\u00e9 et m\u00eame pas du tout parfois. Cela d\u00e9pendait aussi de la qualit\u00e9 de fourrage qu\u2019on lui donnait. La luzerne de premi\u00e8re coupe est plus gourmande parce qu\u2019elle contient de fines herbes m\u00e9lang\u00e9es, ce qu\u2019on appelle le \u00ab&nbsp;ray-grass&nbsp;\u00bb, qui donne cette bonne odeur au foin. Mais c\u2019\u00e9tait moins nourrissant que la luzerne pure qu\u2019on obtenait en deuxi\u00e8me et en troisi\u00e8me coupe. Le paysan savait ce qui \u00e9tait plus nourrissant ou plus app\u00e9tissant pour le cheval, et il savait doser la quantit\u00e9 des produits selon le travail envisag\u00e9. Nourrir un cheval \u00e9tait tout un art que le profane ne soup\u00e7onne pas. Ici, dans les Corbi\u00e8res, on donnait au cheval \u00ab&nbsp;<em>l\u2019entr\u00e9lard<\/em>&nbsp;\u00bb, un m\u00e9lange d\u2019avoine et de vesce coup\u00e9s en vert un peu avant la maturit\u00e9 des grains. Les chevaux l\u2019aimaient beaucoup et c\u2019\u00e9tait tr\u00e8s nourrissant. La paille de l\u2019avoine aussi \u00e9tait mangeable, beaucoup plus que la paille s\u00e8che qu\u2019on donnait aussi aux chevaux pendant l\u2019hiver quand ils restaient \u00e0 l\u2019\u00e9curie. Comme ce n\u2019est pas vraiment succulent, les chevaux la mettaient \u00e0 terre et ne la mangeaient pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le cheval \u2013 une chose qu\u2019il faut r\u00e9p\u00e9ter \u2013 \u00e9tait devenu le vrai, l\u2019inestimable compagnon de l\u2019agriculteur, son auxiliaire fid\u00e8le durant huit \u00e0 dix heures chaque jour. L\u2019homme commande par la voix, le cheval ob\u00e9it comme une personne, il comprend. L\u2019homme aussi \u00e9coute son cheval&nbsp;: il en suit toutes les r\u00e9actions, nuit et jour. L\u2019homme parle au cheval, il se plaint de lui, il pousse m\u00eame des jurons tout au long de la journ\u00e9e. C\u2019est un vrai dialogue. Il a tellement l\u2019habitude de parler \u00e0 son cheval que j\u2019ai m\u00eame entendu un agriculteur d\u2019ici qui invectivait le tracteur qu\u2019il venait d\u2019acqu\u00e9rir, exactement comme s\u2019il continuait \u00e0 parler au cheval&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Biti<\/em>&nbsp;\u00bb quand il voulait aller \u00e0 gauche&nbsp;; \u00ab&nbsp;<em>Bi\u00f3<\/em>&nbsp;\u00bb quand il voulait tourner \u00e0 droite. C\u2019\u00e9tait comique mais \u00e7a montre bien combien cette coutume de parler \u00e0 la b\u00eate \u00e9tait enracin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019homme, donc, surveille toutes les r\u00e9actions du cheval. Quand le cheval a envie d\u2019uriner, il le sent tracass\u00e9, il l\u2019arr\u00eate et, avec un sifflement particulier entre les dents, l\u2019homme invite le cheval \u00e0 se soulager. Il sent aussi, bien s\u00fbr, quand le cheval \u00e9prouve une indisposition quelconque, quand il manque d\u2019app\u00e9tit, quand il a l\u2019\u0153il triste, quand des mouches le tracassent. Dans ce cas, on le prot\u00e8ge avec un filet sur le corps et un chapeau sur les oreilles. L\u2019homme fait bloc avec son cheval. Le cheval sait s\u2019exprimer. Quand il est \u00e0 l\u2019\u00e9curie et que l\u2019homme ouvre la porte pour lui donner \u00e0 manger, il hennit. C\u2019est une marque de bienvenue. Ce n\u2019est pas la m\u00eame chose que le hennissement \u00e0 la rencontre d\u2019un autre cheval consid\u00e9r\u00e9 comme un camarade (parce que les chevaux se reconnaissaient). Ce hennissement particulier comportait deux ou trois petits coups \u00e0 peine, ainsi le cheval avait dit \u00ab&nbsp;Bonjour&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Mon p\u00e8re avait achet\u00e9 son cheval tr\u00e8s jeune pour l\u2019avoir meilleur march\u00e9 et pouvoir le dresser lui-m\u00eame. Au fond, c\u2019\u00e9tait un plaisir de dresser un cheval, c\u2019\u00e9tait une victoire patiente que l\u2019homme remportait.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019attachement de l\u2019homme pour sa b\u00eate n\u2019\u00e9tait pas simplement int\u00e9ress\u00e9. Prenez le valet de ferme, par exemple, ou le cocher de bourgeois, les chevaux ne leur appartenaient pas. On pouvait penser que \u00e7a leur \u00e9tait \u00e9gal que leur patron perde un cheval. Eh bien, non&nbsp;! Ces hommes-l\u00e0 tenaient plus \u00e0 leur cheval qu\u2019\u00e0 leur patron. Il faut avoir vu les pleurs de la femme \u2013 l\u2019homme ne pleurait pas, il n\u2019osait pas \u2013 quand le cheval partait \u00e0 l\u2019abattoir parce qu\u2019il s\u2019\u00e9tait cass\u00e9 une jambe ou quand il \u00e9tait trop vieux. Il faut avoir vu aussi le d\u00e9sarroi v\u00e9ritablement lamentable des familles paysannes lorsque le cheval partit en 1914, r\u00e9quisitionn\u00e9 par l\u2019arm\u00e9e. C\u2019\u00e9tait une v\u00e9ritable d\u00e9tresse.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La m\u00e9canisation<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le moteur m\u00e9canique est arriv\u00e9 d\u2019abord par l\u2019automobile, dans les villages apr\u00e8s 1918. Avant 1914, on en voyait parfois, rarement, appartenant \u00e0 des riches ou des snobs. J\u2019ai vu les premi\u00e8res Renault d\u2019avant 1914, des voitures tr\u00e8s hautes o\u00f9 on montait par l\u2019arri\u00e8re. Elles avaient une seule porti\u00e8re, \u00e9troite, \u00e0 l\u2019avant, d\u2019un seul c\u00f4t\u00e9. Par l\u00e0 s\u2019installaient le chauffeur et son voisin. L\u2019arri\u00e8re \u00e9tait recouvert d\u2019une capote qui se repliait comme celle des cabriolets. Avant 1914, \u00e0 Villepinte, sur la nationale on voyait une ou deux voitures par jour. Mais les courses d\u2019autos existaient. La fabrication \u00e9tant artisanale, il y avait de nombreuses marques&nbsp;: Dion-Bouton, Panhard-Levassor, Hispano-Suiza, Brasier, Doriot, Flandin-Parant\u2026 Il y avait plusieurs sortes de carrosseries copi\u00e9es g\u00e9n\u00e9ralement sur les voitures \u00e0 cheval. Mais parfois on voyait de l\u2019in\u00e9dit&nbsp;: une avait la forme d\u2019un petit bateau, pointue \u00e0 l\u2019avant et pointue \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Le moteur \u00e9tait un monocylindre qui marchait au p\u00e9trole. Son mouvement \u00e9tait transmis \u00e0 la roue arri\u00e8re, motrice, par une chaine visible sur le c\u00f4t\u00e9 et qui prenait toute la poussi\u00e8re des routes. Dieu sait qu\u2019il y en avait de la poussi\u00e8re sur les routes \u00e0 ce moment-l\u00e0. Il n\u2019y avait pas de goudronnage, les routes \u00e9taient empierr\u00e9es et les roues de fer des charrettes transformaient cette pierre en fine poussi\u00e8re, comme les meules font la farine. Les autos soulevaient un nuage de poussi\u00e8re&nbsp;; les conducteurs portaient de grosses lunettes pour s\u2019en prot\u00e9ger. &nbsp;Les maisons qui bordaient les routes \u00e9taient intenables.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour aller prendre le train \u00e0 la gare voisine, les voyageurs prenaient la voiture publique, celle du \u00ab&nbsp;voiturin&nbsp;\u00bb qui \u00e9tait subventionn\u00e9 par la Poste et par la Mairie pour transporter le courrier et les voyageurs. Il le faisait tous les jours, de chez nous \u00e0 Villepinte jusqu\u2019\u00e0 la gare de Bram, \u00e0 7 kilom\u00e8tres. Progressivement, apr\u00e8s la guerre, l\u2019auto p\u00e9n\u00e9tra dans les familles. D\u2019abord chez les commer\u00e7ants, boulangers, \u00e9piciers, puis peu \u00e0 peu chez les paysans qui ach\u00e8tent des voitures d\u2019occasion. Apr\u00e8s 1930 et surtout de 1950 \u00e0 1970, les familles paysannes vont avoir une ou deux autos. M\u00eame les domestiques agricoles, qu\u2019ils soient fran\u00e7ais ou \u00e9trangers. Beaucoup d\u2019Espagnols \u00e9taient fiers d\u2019aller en cong\u00e9 dans leur pays afin de montrer leur auto dans le village o\u00f9 on \u00e9tait encore au temps des \u00e2nes et des mules. Les paysans achetaient rarement une auto neuve, et encore aujourd\u2019hui ils l\u2019ach\u00e8tent le plus souvent d\u2019occasion. Ils s\u2019en servent beaucoup moins qu\u2019\u00e0 la ville, seulement pour de petits trajets, donc leur auto peut durer encore de longues ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les tracteurs apparaissent beaucoup plus tard que l\u2019automobile, alors que le paysan avait commenc\u00e9 \u00e0 se familiariser avec le moteur. Ils \u00e9taient encore tr\u00e8s rares dans le d\u00e9partement avant la guerre de 1939&nbsp;; disons, sans exag\u00e9rer, qu\u2019ils \u00e9taient rares. J\u2019ai vu les premiers dans les ann\u00e9es 1920 dans des expositions seulement. Les premiers \u00e0 en acqu\u00e9rir \u00e9taient des entrepreneurs, et non des paysans particuliers. De tr\u00e8s gros tracteurs avec des roues en fer, tr\u00e8s lourds, difficiles \u00e0 manier, qui tassaient la terre \u00e9norm\u00e9ment. Ils convenaient pour travailler dans les champs plus que dans les vignes. Le tracteur entra dans les vignes assez tard. Il faut des machines adapt\u00e9es pour passer dans les espaces restreints de la vigne, pour \u00e9voluer entre les rang\u00e9es de souches. Par exemple, ici, \u00e0 Talairan, apr\u00e8s la Lib\u00e9ration en 1944, il y eut \u00e0 peine deux ou trois agriculteurs qui achet\u00e8rent leur premier tracteur. Des Ferguson am\u00e9ricains qui arrivaient par l\u2019Alg\u00e9rie. On les obtenait avec des bons prioritaires et sans doute y avait-il des faveurs. Ils ont tenu longtemps&nbsp;; certains sont encore en service.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voyons comment se fit l\u2019\u00e9volution dans les Corbi\u00e8res o\u00f9 j\u2019\u00e9tais alors. D\u2019abord, le vigneron commen\u00e7a par acheter un motoculteur. Le motoculteur se conduit avec des mancherons en suivant par derri\u00e8re comme on guidait le cheval. \u00c7a lui rappelait si bien le cheval que le motoculteur a pris le nom de \u00ab&nbsp;<em>chavalet<\/em>&nbsp;\u00bb (le petit cheval). Le moteur faisait quatre ou cinq chevaux et le paysan croyait qu\u2019il serait plus fort qu\u2019un vrai cheval. Mais ce n\u2019\u00e9tait pas le cas, le travail restait trop superficiel. Alors il a fallu acheter des motoculteurs de plus en plus puissants, de 8 et m\u00eame 12 chevaux, appareils lourds, incommodes et dangereux. Et c\u2019est le tracteur \u00e0 quatre roues qui s\u2019imposa. Mais le vigneron des Corbi\u00e8res est oblig\u00e9 de travailler des parcelles souvent petites et il ne faut pas gaspiller la terre en \u00ab&nbsp;fourri\u00e8res&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en espaces n\u00e9cessaires pour tourner. Le cheval tournait dans un espace beaucoup plus petit&nbsp;: il se mettait en travers, le vigneron emportait la charrue sur l\u2019\u00e9paule pour tourner. Il suffisait d\u2019un passage d\u2019un m\u00e8tre ou un m\u00e8tre cinquante autour de la vigne. Le paysan qui adoptait le tracteur devait arracher au moins une rang\u00e9e de ceps aux deux bouts de sa vigne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;Le cheval ne fut pas abandonn\u00e9 d\u2019un coup. Il y eut des vignerons qui ne voulurent pas quitter leur b\u00eate, la jugeant indispensable parce qu\u2019elle permettait de labourer au ras des souches. Mais bient\u00f4t le tracteur fut \u00e9quip\u00e9 de charrues \u00e0 cinq et m\u00eame sept socs de fa\u00e7on \u00e0 retourner la rang\u00e9e enti\u00e8re d\u2019un seul passage. Et on vit qu\u2019on pouvait labourer au ras du pied de vigne si on ajoutait derri\u00e8re deux \u00ab&nbsp;d\u00e9chausseuses&nbsp;\u00bb tir\u00e9es par le tracteur mais guid\u00e9es \u00e0 la main chacune par un homme. Et encore plus quand on eut fabriqu\u00e9 les d\u00e9chausseuses automatiques qui s\u2019effacent d\u2019elles-m\u00eames lorsqu\u2019elles heurtent une souche. Ainsi le tracteur \u00e9vin\u00e7a le cheval. En 1970 \u00e0 Talairan il n\u2019y avait plus un seul cheval, sauf peut-\u00eatre chez un vigneron qu\u2019on disait fanatique bien qu\u2019il f\u00fbt digne d\u2019admiration car il ne voulait pas se s\u00e9parer de son cheval. Le mar\u00e9chal ferrant n\u2019a plus de travail, c\u2019est fini.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les animaux de basse-cour<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ils regardent la fermi\u00e8re. L\u2019animal de basse-cour, c\u2019est la provision de viande et c\u2019est l\u2019argent du m\u00e9nage avec les \u0153ufs et la volaille qu\u2019on va r\u00e9guli\u00e8rement vendre au march\u00e9. La volaille, c\u2019est les poules, pigeons, dindons, canards, oies, pintades, lapins. Et puis il y a le cochon qui est gros fournisseur de viande et de graisse. L\u2019alimentation du Languedoc \u00e9tait en 1914 \u00e0 base de graisse animale, de saindoux, le <em>gra\u00efch<\/em>, dont la m\u00e9nag\u00e8re, chaque ann\u00e9e, remplissait trois ou quatre pots de gr\u00e8s de quatre \u00e0 cinq litres. Il faut distinguer le <em>gra\u00efch fi<\/em>, graisse fine, graisse pure, et le <em>salat<\/em>, le sal\u00e9, graisse m\u00e9lang\u00e9e avec des morceaux de viande, des <em>taillous<\/em>. Quand la cuisini\u00e8re mettait un morceau de sal\u00e9 dans son pot-au-feu, il entrainait sa graisse adh\u00e9rente, on n\u2019avait pas besoin d\u2019en ajouter d\u2019autre&nbsp;: il y avait \u00e0 la fois la viande et la mati\u00e8re grasse. Le m\u00e9decin d\u2019aujourd\u2019hui s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre l\u2019abus des graisses, je ne sais jusqu\u2019\u00e0 quel point c\u2019est juste. Il faut dire que le paysan, avec les travaux de force auxquels il \u00e9tait soumis, br\u00fblait beaucoup de graisses, comme il usait beaucoup de f\u00e9culents fournisseurs d\u2019\u00e9nergie. Le paysan mangeait pr\u00e8s d\u2019un kilo de pain par jour, certains m\u00eame plus. J\u2019ai connu des paysans qui faisaient le pari stupide de manger en un repas un pot de haricots et un pain de deux kilos et qui y arrivaient. On mangeait donc beaucoup de mati\u00e8re grasse et on ne s\u2019en portait pas plus mal. On vivait m\u00eame vieux quand on n\u2019abusait pas d\u2019alcool. Mon p\u00e8re est mort \u00e0 88 ans, ma m\u00e8re \u00e0 90 ans, mon grand-p\u00e8re \u00e0 82 ou 83 ans, ma grand-m\u00e8re \u00e0 85, et ils ont v\u00e9cu de cette vie paysanne.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les oies et les canards \u00e9taient gav\u00e9s pour les saler, en plus du cochon. La graisse d\u2019oie \u00e9tait toujours m\u00e9lang\u00e9e aux <em>taillous<\/em>, \u00e0 la viande maigre. Il \u00e9tait rare qu\u2019on conserve de la graisse d\u2019oie pure. Chaque morceau \u00e9tait mis avec sa graisse dans la soupe ou dans le cassoulet. Le sal\u00e9 \u00e9tait rarement vendu. Quelquefois, dans les grosses fermes, on \u00e9levait des canards et des oies pour les vendre au march\u00e9. Ils \u00e9taient nourris avec le grain et le ma\u00efs de l\u2019exploitation. Il faut souvent le rappeler, l\u2019exploitation paysanne cherchait \u00e0 se suffire et elle y parvenait sauf pour quelques fournitures qu\u2019on ne pouvait vraiment pas produire.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le porc<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le porc aussi \u00e9tait nourri avec les produits de l\u2019exploitation. On l\u2019achetait \u00e0 la foire encore tout petit. La foire aux cochons \u00e9tait vers la Toussaint. On allait acheter ces petits pourceaux d\u2019un poids d\u2019une dizaine de kilos et on les mettait sur la carriole, enferm\u00e9s dans un sac. On les faisait \u00ab&nbsp;venir&nbsp;\u00bb, on disait \u00ab&nbsp;<em>fa\u00efre venir lou porc<\/em>&nbsp;\u00bb. (Remarquez l\u2019expression patoisante \u00ab&nbsp;faire venir&nbsp;\u00bb, comme nous en trouvions tant dans les r\u00e9dactions de nos \u00e9l\u00e8ves. Remarquez que je l\u2019emploie moi-m\u00eame&nbsp;!) \u00ab&nbsp;Faire venir le porc&nbsp;\u00bb, c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9lever jusqu\u2019au poids de 150 kilos, le poids normal d\u2019un porc pour une famille paysanne de quatre ou cinq personnes. \u00ab&nbsp;<em>Tr\u00e8s quintals<\/em>&nbsp;\u00bb, le quintal \u00e9tant toujours de 50 kilos. Tr\u00e8s importante \u00e9tait l\u2019estimation du poids du porc. On \u00e9tait entrain\u00e9, dans les foires et les march\u00e9s \u00e0 juger \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019\u0153il&nbsp;\u00bb le poids de la marchandise, sans balance, sans bascule. Le vendeur d\u2019un porc gras au march\u00e9 demandait \u00e0 l\u2019acheteur&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Couci vouletz fa\u00efre, a l\u2019el ou al p\u00e8s&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb \u00c0 l\u2019\u0153il on \u00e9conomisait le prix du pesage. Mais on discutait longtemps parce que le vendeur ajoutait quelques kilos \u00e0 son estimation et l\u2019acheteur en retranchait de la sienne. On finissait par s\u2019entendre et on ne tombait pas loin du juste poids et du juste prix.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La m\u00e9nag\u00e8re soignait amoureusement son cochon. Il fallait qu\u2019il mange \u00ab&nbsp;du bon&nbsp;\u00bb pour que sa viande soit succulente et se conserve toute une ann\u00e9e. Tant qu\u2019il \u00e9tait jeune, on lui pr\u00e9parait le <em>fernat<\/em>&nbsp;: pommes de terre, \u00e9pluchures et verdures diverses, restes de la table cuits dans une grande marmite de fonte. Puis, \u00e0 mesure qu\u2019il grandissait, on ajoutait du grain de deuxi\u00e8me choix, bl\u00e9 ou orge, et enfin pour lui donner de l\u2019embonpoint du ma\u00efs \u00e0 volont\u00e9. Ainsi le \u00ab&nbsp;pensionnaire&nbsp;\u00bb atteignait les 150 ou m\u00eame 180 kilos qu\u2019esp\u00e9rait la famille.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le tueur de cochon n\u2019\u00e9tait pas toujours un boucher. C\u2019\u00e9tait le plus souvent un adroit du village, sp\u00e9cialis\u00e9 dans ce m\u00e9tier occasionnel. Avant de le tuer, chacun estimait le poids de l\u2019animal, c\u2019\u00e9tait un amusement de tradition&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Can peso&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;<em>qu\u2019en dises tu<\/em>&nbsp;?&nbsp;\u00bb, et chacun annon\u00e7ait un poids. Le tueur \u00e9tait celui qui se trompait le moins souvent. On ne pesait le cochon \u00e0 la grosse romaine qu\u2019une fois mort. L\u2019homme de la maison ne suffisait pas pour tenir le cochon \u00e0 \u00e9gorger, alors on allait chercher les voisins. On s\u2019entraidait avec plaisir pour ce \u00ab&nbsp;coup de main&nbsp;\u00bb. On s\u2019avertissait la veille, toujours en vieille lune, et les gens \u00e9taient pr\u00eats au moment voulu. Alors on allait qu\u00e9rir l\u2019animal dans la porcherie, on le trainait par les oreilles, il fallait trainer fort, du fait de son poids. Il ren\u00e2clait pour sortir de la soue&nbsp;; on aurait dit qu\u2019il sentait que le moment supr\u00eame \u00e9tait venu pour lui. On le trainait plut\u00f4t qu\u2019on ne le portait sur une grande cornue, une longue caisse d\u2019un m\u00e8tre cinquante de long, aux c\u00f4t\u00e9s \u00e9vas\u00e9s, qu\u2019on renversait et on allongeait le cochon l\u00e0-dessus, la t\u00eate d\u00e9bordant \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9. Quatre hommes l\u2019y tenaient solidement, par les oreilles, le groin et les pattes, les gosses par la queue. Tout le monde \u00e9tait l\u00e0 \u00e0 forcer pour immobiliser l\u2019animal qui hurlait, alarmant le village. \u00ab&nbsp;Untel tue le cochon&nbsp;\u00bb, disaient les comm\u00e8res<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>. D\u2019un coup de couteau, le boucher \u00e9gorgeait le cochon, \u00e7a saignait abondamment. La femme qui l\u2019avait soign\u00e9 toute l\u2019ann\u00e9e pleurait la mort de son \u00ab&nbsp;<em>magnac<\/em>&nbsp;\u00bb. Les autres femmes, la belle-fille et les voisines, s\u2019affairaient en dessous du jet de sang avec une grande bassine de terre, une <em>grasale<\/em> de 7 ou 8 litres dans laquelle elles recueillaient le sang qui allait servir \u00e0 faire le boudin. Vite, elles plongeaient les mains, leurs doigts \u00e9tal\u00e9s dans ce sang pour enlever la fibrine qui l\u2019aurait caill\u00e9. On tenait alors le cochon bien fixe jusqu\u2019\u00e0 ce que le sang cesse de couler. La b\u00eate finissait par s\u2019immobiliser. Alors on renversait la cornue, ouverture en haut, on la remplissait d\u2019eau bouillante contenue dans un immense chaudron de 40 \u00e0 50 litres, la <em>pa\u00efrolo<\/em>. C\u2019\u00e9tait le vieux de la maison, mon grand-p\u00e8re ou mon grand-oncle, qui avait pr\u00e9par\u00e9 le feu. Il fallait un ou deux gros fagots de bois pour faire chauffer cette quantit\u00e9 d\u2019eau. On plongeait le cochon dans cette eau qui fumait dans l\u2019atmosph\u00e8re froide du mois de janvier. On le faisait rouler en passant des cordes sous son corps, on remuait les pattes, on le faisait bien amollir, puis, avec des racloirs en t\u00f4le, on raclait la peau de l\u2019animal pour enlever tous ses crins<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. Une fois racl\u00e9, le cochon \u00e9tait propre, blanc, joli. On le sortait de l\u2019eau devenue ti\u00e8de, on le suspendait \u00e0 la poutre de la remise par les pattes de derri\u00e8re. Le boucher avait d\u00e9gag\u00e9 dans les pattes de derri\u00e8re le tendon du jarret et dans ce vide on passait un fort b\u00e2ton sp\u00e9cial&nbsp; de pr\u00e8s d\u2019un m\u00e8tre de long, qu\u2019on gardait dans toutes les maisons. Une patte \u00e0 chaque bout du b\u00e2ton&nbsp;; au milieu de celui-ci un crochet qui permettait de suspendre le tout \u00e0 la poutre maitresse du hangar. La b\u00eate, la t\u00eate en bas, la queue en haut, apparaissait comme crucifi\u00e9e \u00e0 l\u2019envers. Le boucher d\u00e9tachait la t\u00eate, fendait le ventre de haut en bas, poitrine et gorge comprises, enlevait les boyaux et finissait de diviser \u00e0 coups de hache la b\u00eate en deux moiti\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il y avait des gens qui n\u2019\u00e9levaient pas de porc, certains commer\u00e7ants, certains fonctionnaires, l\u2019instituteur, le postier. Ils achetaient une de ces moiti\u00e9s, on appelait \u00e7a <em>la canal<\/em>. <em>La canal<\/em> comportait aussi la moiti\u00e9 du foie, la moiti\u00e9 des intestins pour faire les saucisses, la moiti\u00e9 de la t\u00eate pour faire des \u00ab&nbsp;fromages&nbsp;\u00bb qui sont des p\u00e2t\u00e9s g\u00e9latineux faits avec la chair et les cartilages de la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le gros travail des femmes commen\u00e7ait alors. Elles s\u2019affairaient autour du boucher qui d\u00e9coupait le porc, portait les quartiers sur la table, la grande table de la cuisine, \u00e9paisse, sur laquelle on pouvait tout d\u00e9couper en tout petits morceaux. La graisse bien refroidie se coupait en d\u00e9s d\u2019un centim\u00e8tre de c\u00f4t\u00e9, pour la faire fondre dans la grosse <em>pa\u00efrole<\/em>, toujours la m\u00eame. Les femmes d\u00e9coupaient le lard dont on gardait une partie en r\u00e9serve, \u00e9galement les deux jambons et m\u00eame les deux \u00e9paules, une partie de <em>cansalade<\/em> (la panne, du lard avec une couche de maigre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur). Autour de la table, trois ou quatre femmes se mettaient \u00e0 d\u00e9couper tout le restant de la b\u00eate, \u00ab&nbsp;ta-ta-ta-ta&nbsp;\u00bb avec de gros couteaux, <em>a taillouna<\/em> comme on disait. Pendant ce temps, l\u2019homme, c\u2019\u00e9tait le travail de mon grand-p\u00e8re, faisait cuire la viande pour les boudins dans la <em>pa\u00efrole<\/em>. On y m\u00e9langeait les poumons qu\u2019on appelait <em>las l\u00e8ous<\/em>, les morceaux de la gorge, tous les bas morceaux qui ne pouvaient pas \u00eatre mis en charcuterie. La viande de premier choix allait aux saucissons, le deuxi\u00e8me choix \u00e0 la saucisse, et le reste, qu\u2019on trouvait vers le cou et la t\u00eate, allait vers les boudins. Il y avait tout un art d\u2019exploiter un cochon. Les joues, une partie de la t\u00eate, les oreilles aussi allaient dans le p\u00e2t\u00e9 qu\u2019on appelait, comme je l\u2019ai dit, le fromage de t\u00eate. Celui-ci se r\u00e9partissait en <em>froumatche gla\u00e7at<\/em> et <em>froumatche gras<\/em> qui \u00e9tait le fond du chaudron.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le fond du chaudron o\u00f9 l\u2019on avait fait fondre la graisse, il y avait toujours de petits filaments de viande qui restaient m\u00eal\u00e9s au saindoux. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s bon&nbsp;; on le mangeait \u00e0 l\u2019\u00e9poque des f\u00e8ves, vers le mois de mai. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s gras et excellent avant les chaleurs. Il y avait tout un calendrier des utilisations, qui se perd aujourd\u2019hui. Ainsi les saucissons&nbsp;: on commen\u00e7ait \u00e0 les go\u00fbter \u00e0 P\u00e2ques, le <em>salsissot de Pascas<\/em>, encore un peu mou et tendre. C\u2019\u00e9tait la tradition&nbsp;: on n\u2019entamait pas les saucissons avant P\u00e2ques. Ils \u00e9taient suspendus \u00e0 la cuisine \u00e0 un long b\u00e2ton, pour s\u00e9cher dans l\u2019atmosph\u00e8re atti\u00e9die par la chemin\u00e9e toujours allum\u00e9e. Les manger avant \u00e9tait inimaginable. Il n\u2019y avait que notre voisin, le m\u00e9decin, qui les entamait bien avant. C\u2019\u00e9tait un gourmand, notre voisin, nullement respectueux des traditions, prenant m\u00eame plaisir \u00e0 les bousculer. Mais, nous, nous trouvions que ce qu\u2019il faisait \u00e9tait un sacril\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le grand-p\u00e8re pr\u00e9parait le boudin. Il faisait bouillir les poumons entiers dans le chaudron et, une fois cuits, c\u2019\u00e9taient les premiers morceaux du cochon que l\u2019on pouvait manger. Alors il en coupait un morceau, \u00e7a s\u2019appelait <em>las l\u00e8ous<\/em>, et il me disait&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>Ne vols de l\u00e8ous, f\u00e9nhant<\/em>&nbsp;?&nbsp;\u00bb C\u2019\u00e9tait une tradition, on sortait ce refrain proverbial chaque ann\u00e9e quand on tuait le cochon&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ne vols de l\u00e8ous, f\u00e9nhant<\/em>&nbsp;?&nbsp;\u00bb On \u00e9tait fain\u00e9ant peut-\u00eatre parce que c\u2019\u00e9tait facile \u00e0 manger, c\u2019est tendre, il n\u2019y a pas d\u2019os. Il \u00e9tait d\u2019ailleurs aussi fain\u00e9ant que moi, le grand-p\u00e8re, parce qu\u2019il en mangeait aussi, lui, \u00e9tant passablement gourmand. La cuisson atteinte, les femmes s\u2019attelaient \u00e0 faire le boudin. Deux d\u2019entre elles \u00e9taient all\u00e9es \u00e0 la rivi\u00e8re vider, laver et racler les boyaux gros et petits qui \u00e9taient maintenant d\u2019une nettet\u00e9 impeccable. On soufflait dedans pour rep\u00e9rer les perforations possibles. On faisait les boudins avec le sang recueilli et le contenu du chaudron, puis on remettait ces boudins, amoureusement couch\u00e9s sur un lit de paille, dans le chaudron plein d\u2019eau et on faisait cuire \u00e0 petit feu, tout doucement pour que \u00e7a n\u2019\u00e9clate pas.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La meilleure viande se mettait dans les saucissons&nbsp;; les femmes la triaient savamment&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Aqui la viando pels salsissots<\/em>&nbsp;\u00bb. Puis, dans un autre r\u00e9cipient, elles mettaient la chair \u00e0 saucisse. D\u00e8s que celle-ci commen\u00e7ait \u00e0 \u00eatre hach\u00e9e, le grand-p\u00e8re en prenait deux ou trois cuiller\u00e9es, il les mettait dans une feuille de papier&nbsp;: il s\u2019\u00e9tait saisi de mon cahier de devoirs de maison&nbsp;; il prenait les deux pages du milieu qui \u00e9taient nettes et propres&nbsp;; il mettait la viande hach\u00e9e entre les deux pages qu\u2019il fermait soigneusement et il pla\u00e7ait \u00e7a sur le gril. Il \u00e9talait la braise qui ne manquait jamais dans la grande chemin\u00e9e et \u00e7a cuisait. On voyait la graisse qui traversait le papier, qui coulait m\u00eame par c\u00f4t\u00e9. Quand c\u2019\u00e9tait bien cuit, il ouvrait le papier, il portait \u00e7a sur la table et on go\u00fbtait cet \u00e9chantillon, le <em>tastet<\/em>. Chacun appr\u00e9ciait si c\u2019\u00e9tait sal\u00e9 convenablement, poivr\u00e9 \u00e0 point. Le <em>tastet<\/em>, c\u2019\u00e9tait la deuxi\u00e8me gourmandise, apr\u00e8s <em>las l\u00e8ous<\/em>. Il y en avait une troisi\u00e8me que le tueur d\u00e9coupait \u00e0 un endroit o\u00f9 la chair \u00e9tait particuli\u00e8rement fine et d\u00e9licate. Ces petites tranches minces, on les appelait la <em>carbounado<\/em>. On les faisait r\u00f4tir sur le gril et on les go\u00fbtait d\u00e8s le premier jour. Le soir, on mangeait le <em>fr\u00e9zinat<\/em>, repas plantureux et lourd de graisses et de viandes prises dans la gorge du porc, accompagn\u00e9es de haricots. C\u2019\u00e9tait \u00e7a, la f\u00eate du cochon, une vraie f\u00eate de famille. On c\u00e9l\u00e9brait les provisions assur\u00e9es pour toute l\u2019ann\u00e9e en viandes et mati\u00e8res grasses.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Autres denr\u00e9es<\/p>\n\n\n\n<p>Les ventes du surplus des volailles permettaient \u00e0 la m\u00e9nag\u00e8re l\u2019achat des denr\u00e9es qu\u2019elle ne pouvait pas \u00ab&nbsp;faire venir&nbsp;\u00bb, le sucre, le caf\u00e9 et l\u2019huile. Le sucre, on n\u2019en consommait pas beaucoup. Le caf\u00e9, chez nous, c\u2019\u00e9tait beaucoup d\u2019eau, pas beaucoup de caf\u00e9 et beaucoup de chicor\u00e9e \u00e0 deux sous le paquet. L\u2019huile \u00e9tait peu consomm\u00e9e &nbsp;car on disposait de toutes ces mati\u00e8res grasses. On en utilisait un peu, pour la salade, un litre par mois peut-\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans le Lauragais, on ne produisait pas d\u2019huile. Ici, dans les Corbi\u00e8res, on en produisait mais de moins en moins \u00e0 cause de l\u2019arachide. Je pense que la disparition de l\u2019olivier correspond \u00e0 la sp\u00e9cialisation viticole en Bas-Languedoc et d\u2019autre part \u00e0 la colonisation, \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation des transports maritimes \u00e0 vapeur, par cons\u00e9quent \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e de l\u2019huile d\u2019arachide. Les moulins \u00e0 huile ont cess\u00e9 de travailler vers 1880.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Maladies des animaux<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La basse-cour \u00e9tait parfois ravag\u00e9e par la maladie. On n\u2019allait pas chercher le v\u00e9t\u00e9rinaire pour des poules malades, bien s\u00fbr. On ne faisait venir le v\u00e9t\u00e9rinaire que pour les animaux de travail car leur indisponibilit\u00e9 \u00e9tait grave. Les animaux de basse-cour, on les laissait tranquillement crever apr\u00e8s avoir essay\u00e9 des rem\u00e8des de bonne femme. Les maladies n\u2019\u00e9taient pas \u00e9tudi\u00e9es comme aujourd\u2019hui, ni d\u2019ailleurs l\u2019alimentation. Quand apparaissaient des \u00e9pid\u00e9mies, malheureusement fr\u00e9quentes, aussi bien chez les poules que chez les lapins, on cessait tout simplement l\u2019\u00e9levage pour quelques ann\u00e9es, en attendant que \u00ab&nbsp;le mal&nbsp;\u00bb comme on disait ait disparu. Il y avait une maladie des poules qui s\u2019appelait la p\u00e9pie. Pour la soigner, on tirait aux poules le tendon qui se trouve sous la langue parce que l\u00e0 \u00e9tait la cause du mal. On appelait \u00e7a \u00ab&nbsp;tirer la p\u00e9pie&nbsp;\u00bb. Il y avait des femmes sp\u00e9cialis\u00e9es au village. Elles prenaient la poule entre les genoux, lui ouvraient le bec et, avec des ciseaux, coupaient le nerf sous la langue et \u00f4taient ce tendon qui \u00e9tait exactement comme un ver blanc. Je crois me rappeler qu\u2019on le tirait aussi aux canards et aux oies, mais je n\u2019en suis pas tr\u00e8s s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les lapins pouvaient avoir la coccidiose. C\u2019est une maladie infectieuse caus\u00e9e par des microbes et qui n\u2019avait pas de traitement. On leur donnait des herbes choisies mais inefficaces. Parfois on d\u00e9sinfectait, on savait d\u00e9sinfecter. Le cr\u00e9syl \u00e9tait le d\u00e9sinfectant de l\u2019\u00e9poque, couramment employ\u00e9, mais il ne gu\u00e9rissait pas. Il permettait de recommencer l\u2019\u00e9levage dans des poulaillers trait\u00e9s. Mais le paysan consid\u00e9rait ces questions d\u2019hygi\u00e8ne comme des id\u00e9es th\u00e9oriques de savants et s\u2019y int\u00e9ressait peu. L\u2019\u00e9cole a beaucoup fait pour rationaliser les \u00e9levages.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Et il y avait le mauvais sort qui pouvait \u00eatre jet\u00e9 sur les animaux&nbsp;! On allait parfois consulter des sorci\u00e8res pour \u00ab&nbsp;tirer le mauvais sort&nbsp;\u00bb. Une fois, chez nous, j\u2019ai trouv\u00e9 derri\u00e8re une vitre un paquet\u2026 J\u2019avais huit ou dix ans, je ne me souviens pas si c\u2019\u00e9tait quelques feuilles d\u2019arbre ou du papier\u2026 Quand je l\u2019ai montr\u00e9 \u00e0 ma m\u00e8re, elle m\u2019a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ne touche pas \u00e7a&nbsp;! \u2013 Pourquoi, \u00e0 quoi \u00e7a sert, ce truc-l\u00e0&nbsp;? \u2013 C\u2019est une telle qui me l\u2019a donn\u00e9 pour conjurer le mauvais sort pour que les poules ne soient pas malades.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Les souvenirs de Jean Puget concernent son enfance \u00e0 Villepinte dans l\u2019ouest audois avant 1914, mais l\u2019entretien est enregistr\u00e9 \u00e0 Talairan dans les Corbi\u00e8res au d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. (Note de RC)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Le cur\u00e9 acceptait-il la Carmagnole ou attendait-on son d\u00e9part pour la jouer&nbsp;? (Note RC)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> Quel sens avait la St Barth\u00e9l\u00e9my pour le ch\u00e2telain de Ferrals&nbsp;? Jean Puget ne nous le dit pas. (Note RC)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> \u00ab&nbsp;Jean Puget est un de ceux qui ont le mieux parl\u00e9 du cheval.&nbsp;\u00bb (Daniel Fabre, conversation avec RC)<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Question de RC&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ne disait-on pas seulement, comme \u00e0 Mazamet&nbsp;: Untel tue&nbsp;?&nbsp;\u00bb R\u00e9ponse de JP&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> Le cochon a des poils tr\u00e8s raides, dont se servaient les cordonniers pour enfiler leur ligneul. Le cordonnier cousait les souliers avec un fil poiss\u00e9 qu\u2019on appelait <em>lignol<\/em>. Il mettait au bout non pas une aiguille, mais une soie de porc qu\u2019il enfilait dans le trou fait au cuir par son al\u00e8ne. (Note de JP)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pr\u00e9sentation du document par R\u00e9my Cazals &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Jean Puget (1901-1992) a eu une carri\u00e8re d\u2019instituteur mod\u00e8le, innovant, mais dont la notori\u00e9t\u00e9 aurait pu rester limit\u00e9e au groupe de ses anciens \u00e9l\u00e8ves de l\u2019\u00e9cole primaire de Tournissan, un village des Corbi\u00e8res, d\u00e9partement de l\u2019Aude. Le passage \u00e0 la reconnaissance nationale et m\u00eame internationale tient \u00e0 la &hellip; <a href=\"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/souvenirs-de-jean-puget-instituteur\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Souvenirs de Jean Puget, instituteur<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":19,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/2380"}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/users\/19"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2380"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/2380\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2386,"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/2380\/revisions\/2386"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogs.univ-jfc.fr\/studium\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2380"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}