L’année 1917 est charnière pour la Russie car elle annonce des bouleversements significatifs dont la chute du régime du tsar Nicolas II et la mise en place d’une République communiste. La révolution d’octobre 1917, entraîne une grande transformation sociale et politique du pays qui se reflète dans les œuvres produites à cette époque. L’art devient alors un outil essentiel au régime pour véhiculer des idées aux masses.
Le nouveau régime cherche à redéfinir la culture et à en faire un moyen d’éducation et de propagande. De nombreux artistes s’engagent dans ce projet, mettant leur créativité au service d’une société nouvelle.
Mais comment l’art s’inscrit-il dans le projet politique de l’URSS entre 1917 et 1953 ?

L’art au service de la Révolution (1917-1924)
L’expansion du mouvement avant-gardiste soviétique

Composition circulo-linéaire, Rodchenko, 1915
Après la révolution d’octobre 1917, l’art russe prend un tournant significatif. En effet, l’avant-garde soviétique favorise l’essor de nouveaux courants artistiques tels que: le constructivisme, le suprématisme et le futurisme russe. Avec ces mouvements les normes artistiques se trouvent repoussées et les règles de l’Ancien Régime aussi.
Dans ce cadre, l’art se transforme en un outil de modernisation et en une manière de rompre de façon radicale avec l’ordre préétabli. Il ne s’agit plus d’une simple expression personnelle, mais plutôt d’un effort collectif destiné à redéfinir les formes et l’utilisation artistiques. Ainsi, les artistes utilisent leur créativité pour servir une société nouvelle, cherchant une esthétique qui reflète les idéaux du socialisme.
Une forme d’art au centre de la métamorphose sociale

Les bolcheviks, reconnaissant l’influence de l’art en tant qu’outil idéologique, soutiennent des démarches destinées à populariser la culture. L’augmentation des musées et des expositions publiques offre au public un accès à une création artistique révisée pour tous. L’art devient aussi un instrument clé de la propagande révolutionnaire.
Des posters frappants, des performances en plein air et des pièces de théâtre militantes diffusent les principes communistes, tels que l’abolition de la propriété privée, l’internationalisme prolétarien ou encore la centralisation de l’économie sur l’ensemble du territoire. Des artistes comme Vladimir Maïakovski s’engagent vigoureusement dans la conception d’un « art prolétarien », conçu pour stimuler et mobiliser les travailleurs et les paysans.
La mise en place des premières institutions culturelles
Au cours des premiers mois du régime bolchevique, des organisations ont été mises en place pour superviser et guider la création artistique. Le Narkompros, ou le Commissariat du peuple pour l’éducation, est mis en place pour superviser les activités dans les domaines de la culture et de l’éducation. Sous la conduite de l’homme politique et de lettres Anatoli Lounatcharski, il appuie les démarches innovantes tout en garantissant une cohérence idéologique des œuvres réalisées.

De même, le Proletkult, qui signifie « culture prolétarienne », occupe une position clé dans l’établissement d’une culture spécifiquement socialiste. Cette structure favorise l’expression artistique effectuée par et pour les ouvriers, dans le but d’établir un art authentiquement prolétarien, libéré de l’influence bourgeoise.
Donc, de 1917 à 1924, l’art soviétique traverse une période d’effervescence sans précédent. Outil de propagande et lieu d’expérimentation et de rupture, il suit la transformation radicale de la société russe et pave le chemin pour l’émergence de nouvelles formes de création en harmonie avec les idéaux révolutionnaires.
La montée du réalisme socialiste et la standardisation de l’art sous Staline (1924-1941)
La fin de l’Avant-garde et le début de l’imposition du réalisme socialiste
Les avant-gardes, tout particulièrement les constructivistes initiés par Vladimir Tatline, rejettent après la Révolution d’Octobre 1917 la vision bourgeoise et individuelle de l’art. En s’extrayant des codes artistiques classiques s’inspirant uniquement du réel, les avant-gardes explorent des concepts novateurs, tels que la géométrie et l’abstrait. Cette nouvelle façon de penser et produire l’art s’adapte à l’ère industrielle et la pensée socialiste dont elle s’imprègne. L’art est alors au service de la construction d’un nouveau monde.

Avec l’arrivée de Staline au pouvoir en 1924, ces expérimentations furent considérées comme trop élitistes et n’étant pas accessibles aux masses. C’est dans ce contexte que le 23 avril 1932, un décret du Comité central du Parti communiste dissout les groupes d’artistes indépendants, comme l’Unovis de Malevitch, marquant la fin de l’effervescence artistique.
Deux ans plus tard, en 1934, le réalisme socialiste est proclamé style artistique officiel lors du premier congrès de l’Union des écrivains soviétiques. L’art est ainsi utilitaire et est vecteur d’un message clair : créer une imagerie positive et mobilisatrice du régime, destinée à inspirer le peuple et à cimenter son adhésion au projet communiste. La peinture, la sculpture, la littérature, l’architecture et même le cinéma sont mis au service de cette idéologie.
L’art comme instrument de propagande
Le réalisme socialiste représente une transformation esthétique par l’imposition institutionnelle de normes artistiques, mais aussi une soumission totale de l’art aux besoins idéologiques et politiques du régime. De cette façon, la liberté de création est limitée à la glorification de l’Etat soviétique, notamment en l’appuyant lors de grandes campagnes économiques et sociales de Staline. Mais aussi à l’exaltation de ses dirigeants et des travailleurs. La collectivisation et l’industrialisation sont deux piliers du programme stalinien, et qui furent de fait au cœur des productions artistiques.


Le tableau « Staline et Vorochilov dans le Kremlin », peint en 1938 par Alexandre Guerassimov, met en scène le pouvoir d’un leader charismatique, sage et tourné vers l’avenir. De la même manière, la sculpture “L’Ouvrier et la Kolkhozienne”, réalisée par Vera Moukhina en 1937 en vue de l’Exposition universelle de Paris. Les deux figures représentées célèbrent l’unité du prolétariat et de la paysannerie sous le communisme. Ainsi la propagande est destinée à impressionner et à convaincre, tant à l’intérieur du pays qu’à l’international.
Toutefois les arts mobilisés par le régime soviétique ne se limitaient pas à des productions sculpturales ou picturales. Parmi les auteurs notoires de l’époque, Maxime Gorki se démarque dans ses romans, comme La Mère en 1906, au fondement du réalisme socialiste. Tandis que des films comme Alexandre Nevski diffusé en 1938 de Sergueï Eisenstein, exultent le passé héroïque dans l’intention de cultiver l’esprit patriotique de l’époque. Cependant, tout comme Le Cuirassé Potemkine diffusé en 1926, il dépasse le simple cadre de la propagande pour devenir une œuvre cinématographique majeure, tant sur le plan esthétique que narratif.
Le contrôle des productions artistiques et une censure stricte
Entre 1924 et 1941, la censure en Union soviétique était un instrument clé du contrôle étatique sur l’information, la culture et les idées. Ainsi le réalisme socialiste reposait sur une uniformité idéologique de toutes les formes d’art et d’expression. Ce contrôle s’accompagne d’une censure implacable, instituée par des organisations étatiques, telles que l’Union des écrivains fondée en 1932 et l’Union des artistes soviétiques créée l’année qui suit.
La censure était dirigée par plusieurs grandes instances et de nombreux départements intimement liés au Parti communiste et à Staline lui-même. Parmi les structures les plus importantes on compte le Politburo, qui en définissant les lignes idéologiques veillait à “l’agitation et la propagande”. Tandis que d’autres organes surveillaient les parutions et opéraient un code de censure strict tels que le Glavit ou la police secrète, le NKVD. Ce système centralisé initié par l’Etat soviétique était garant d’une prise totale de l’information et des productions artistiques, traquant toutes formes de pensées divergentes.
L’auteur Alexandre Soljenitsyne annonce dans son premier roman Une journée d’Ivan Denissovitch, paru en 1962 : “[…] la seule liberté vraiment respectée en U.R.S.S étant celle d’interdire […]”. Cette citation met en évidence le caractère restrictif et totalitaire du régime qui avait un contrôle absolu sur la société et dans lequel toute initiative non conforme à la pensée exigée pouvait être sévèrement punie. L’œuvre de Soljenitsyne est la première témoignant de l’existence de camps de travail en U.R.S.S, tirée de sa propre expérience concentrationnaire dans un goulag. Face à la censure et à la répression, de nombreux artistes ont développé des stratégies de contournement des contraintes imposées par le régime, tel que Boris Pasternak, poète qui refusa de se conformer au réalisme socialiste et fut contraint de s’exiler.

L’art pendant et après la Seconde Guerre mondiale (1941-1953)
Mobilisation des artistes pour soutenir l’Armée rouge et résister à l’invasion nazie

W. A. Nikolajew, « En avant, détruisons l’occupant allemand et chassons-le aux frontières de notre patrie ». Affiche, URSS 1944
En juin 1941, l’Allemagne nazie envahit l’URSS. Dès lors, le cinéma soviétique devient un véritable moyen de propagande de guerre dans la prise de position et l’implication de la population en soutien de l’Armée rouge. L’industrie cinématographique soviétique se fait propagatrice des valeurs patriotiques via la production intense de films de fiction, d’animation (destiné aux plus jeunes) et de documentaires. Toutes ces productions servaient à sensibiliser tant les adultes que les enfants, tant le public soviétique qu’étranger aux crimes ennemis dans les territoires occupés et encourager l’effort de guerre à la cause nationale.
Les institutions d’État, qu’elles réagissent ouvertement ou discrètement, furent des commanditaires majeurs de ces productions, orientant ainsi la variété des stratégies de persuasion. Cette diversité permet d’adapter les messages en fonction des publics, tant en URSS qu’à l’étranger, renforçant l’image d’une nation soviétique déterminée et solidaire face à l’adversité.
Œuvres exaltant le courage des soldats et la défense de la patrie

Le drapeau soviétique sur le Reichstag, Berlin, 1945 de Evgueni Khaldeï. Photographie / Universal History Archive
L’art visuel joue également un rôle crucial dans la mobilisation des esprits. Une photographie emblématique, « Le Drapeau rouge sur le Reichstag », illustre parfaitement cette dynamique. Prise par le photographe Evgueni Khaldei en mai 1945, elle représente un soldat de l’Armée rouge, hissant le drapeau soviétique au sommet du Reichstag. Les couleurs, les jeux de diagonales et la composition de ces œuvres visuelles ont été soigneusement pensées par le régime soviétique à des fins de propagande, illustrant la puissance de l’URSS et sa contribution décisive à la défaite de l’Allemagne nazie.
La continuité du réalisme socialiste et le renforcement de la censure après la guerre
L’entrée dans la guerre froide place le réalisme socialiste, déjà dominant, comme instrument central du pouvoir soviétique. Par son imposition, le régime voulait parvenir à renforcer la cohésion et l’uniformisation idéologique ainsi que transformer la population en acteur impliqué au projet socialiste. D’autre part, l’application de cette doctrine artistique était pensée dans l’objectif d’éduquer les masses aux valeurs socialistes et glorifier la croyance au marxisme-léninisme qui promettait un avenir radieux.

“Ivan The Terrible” de Sergeï Eisenstein,1945
Toute influence occidentale fut alors vivement combattue. Les artistes accusés de cosmopolitisme ou de décadence furent censurés. Le réalisateur Sergueï Eisenstein en fit l’expérience avec son film Ivan le Terrible (1945). Si la première partie fut bien accueillie pour son exaltation du pouvoir fort, la seconde, dénonçant les dérives despotiques d’Ivan IV, fut interdite, car perçue comme une critique du régime stalinien.
Dans le domaine pictural, le rejet de l’héritage occidental fut également manifeste. Alexandre Deïneka, chef de file de la peinture réaliste socialiste, illustre cette tendance en mettant en scène des figures emblématiques du régime, comme Maïakovski peignant une affiche de propagande.
Un art figé mais omniprésent dans la société soviétique
La production massive d’œuvres glorifiant Staline et les héros soviétiques permit de diffuser un art standardisé, accessible à tous. Ce système d’éducation culturelle centralisée uniformise la pensée et façonne une perception biaisée de l’art. Dans l’URSS des années 1930 et 1940, les citoyens ne connaissaient que l’art validé par l’État, renforçant ainsi la croyance en la supériorité de la culture soviétique sur celle de l’Occident.
L’impact de cette politique fut profond : l’art devint un outil de contrôle idéologique, modelant l’imaginaire collectif et consolidant le pouvoir en place. Si cette omniprésence permit une diffusion efficace des valeurs du régime, elle eut pour conséquence de figer la création artistique, limitant ainsi toute forme d’innovation et d’expression individuelle.
Etudiants : AZAM Roxane (L2), BESSIERE-COUSINIE Juliette (L2), LALANDE Ilan (L1)