L’entraînement sportif lacédémonien a-t-il pour seul but de former de futurs soldats ?

« L’éducation se prolongeait durant l’âge adulte. On ne laissait à personne la liberté de vivre à son gré ; la cité ressemblait à un camp militaire… »

Plutarque, Vie de Lycurgue* XXIV, 1.

L’éducation spartiate se qualifie par divers aspects mettant en avant la pratique du sport. L’agogé est la formation militaire couplée à un système d’éducation utilisé à Sparte. Elle est conçue afin de préparer et former les jeunes hommes spartiates à devenir des soldats d’élite. De ce fait, ils pourront servir au mieux leur cité. Elle est mentionnée pour la première fois par Xénophon dans son ouvrage Constitution des Lacédémoniens. Cependant, dès le IIème siècle av. J-C, les sources concernant l’éducation spartiate abondent. Notamment, grâce à l’auteur et philosophe grec Plutarque et ses biographies, Vies Parallèles, nous avons un témoignage de l’impact du sport à Sparte. Le biographe dédia entre autres une de ses œuvres au législateur mythique de la grande RhêtraLycurgue*De ce fait, dès l’ère de Lycurgue, les jeunes spartiates s’adonnent à une éducation basée sur les faits d’armes et de défense de la cité. L’éducation homérique des siècles précédents ne conserve que peu d’influence. On y constate la conservation de l’athlétisme ou des sports hippiques qui apportent une grande notoriété à la cité lors des Jeux Olympiques. Outre les jeux, des concours de danses sont organisés par la cité comme les Gymnopédies en été. Celles-ci marquent le passage de l’enfance à l’adolescence, debout nus et en plein soleil, le chant accompagnant la danse. L’agogé tire donc ces prémices des réformes de Lycurgue* mais ne se voit mise en place qu’au milieu du VIème siècle av. J-C. Une sélection de la génétique des futurs spartiates est appliquée par les Lacédémoniens dès leur naissance. L’eugeneia signifie “la belle naissance” selon Francis Galton, un anthropologue et géographe anglais. L’eugénisme peut donc s’appliquer avant la naissance avec la sélection des parents mais aussi après la naissance. En effet, une sélection s’effectue avant même la conception de l’enfant par le choix des parents. Dans un premier temps, les deux parents se doivent d’être spartiates de naissance, Selon Plutarque, une examination du nouveau-né par les anciens de la tribu afin de déterminer s’ils sont robustes ou non. La formation commence dès l’âge de 7 ans et dure jusqu’à la fin de l’éducation collective à 20 ans. Ainsi, les soldats spartiates sont, de par leur entraînement, considérés comme les plus redoutables de Grèce classique.


La pratique sportive spartiate

Cléophradès, Amphore panathénaïque à figure noire d’une course à pied de spartiates, 500 av. J.-C, Musée du Louvre.

L’éducation sportive constitue un rouage essentiel au sein de la cité de Sparte.  En effet, l’éducation du spartiate, par le biais de l’agogé, est  nécessaire dans le cadre de la préparation des guerres récurrentes entre les cités durant la  période archaïque (800-480 av. J.-C.) et classique (480-323 av. J.-C.). Le sport servait notamment à exprimer leur rivalité et leur supériorité renvoyant à l’agon, désignant toute forme de compétition. Ce sentiment transparaît principalement dans la participation des spartiates aux compétitions sportives panhelléniques* comme les jeux olympiques ou pythiques. Sparte est par ailleurs connue pour sa réputation, dont les nombreux vainqueurs de ces jeux sont connus pour être en majorité des spartiates. Par exemple, lors de la 15ème édition des Jeux à Olympie, 46 vainqueurs sur 81 actuellement connus viennent de Sparte. 

Pour améliorer leurs conditions physiques, les hommes disposent de plusieurs espaces de pratique sportive. Le palestre, principal lieu d’entraînement dirigé par le pédotribe, était un terrain ouvert, carré entouré de  de portiques destinés principalement à la formation des jeunes garçons entre douze et seize ans. On y pratiquait la lutte, le lancer de javelot et de disque ou encore le saut  et le pugilat tandis que les jeunes filles y pratiquaient la gymnastique. Après 16 ans, les éphèbes et  les adultes poursuivent leur entraînement dans des gymnases. La pratique du sport est également indissociable des objectifs de perfectionnement moral dans l’éducation du spartiate comme en témoigne la description du sport établie par Plutarque dans ses Vies Parallèles :

« Apprendre à bien obéir, à supporter patiemment la fatigue et à vaincre au combat »

Plutarque, Vie de Lycurgue, XVI, 10.

Ces derniers se distinguent par l’honneur et la vertu, la modération regroupant le contrôle des émotions et la discipline ainsi que la loyauté et l’esprit de compétition. L’objectif était de former des individus complets, capables d’incarner la perfection à la fois physique, mentale et morale.

Kylix à figures rouges représentant des hommes (éraste) courtisant des jeunes (éromène), Douris, v. 480 avant notre ère, Musée Métropolitain d’Art.

C’est donc dans cet objectif que les pratiques pédérastiques* étaient répandues dans la cité. Il s’agissait d’un rite de passage de l’éducation permettant aux jeunes hommes d’être mentorés par un homme plus âgé qui lui enseignait les vertus physiques et morales pour devenir un bon spartiate.  C’est pourquoi le principe du  « kalos kagathos » : l’Homme bon et beau, était largement répandu à travers toute la Grèce, et les spartiates s’efforçaient de s’y conformer.

Deux domaines sociétaux liés au sport : la formation à la guerre et la religion

L’agogé semble être mise en place vers 550 av. J-C après la réforme de Lycurgue. Selon Xénophon, dans “Constitution des Lacédémoniens”, elle sera organisée, collective et obligatoire pour toutes et tous. Ce sont les homoioi (citoyens) spartiates qui constituent le corps de citoyens-soldats de l’État. L’éducation spartiate vise à former des citoyens-soldats robustes et disciplinés, prêts à défendre la cité. Très tôt, ils sont dressés à obéir et accoutumés à la douleur. Les activités sportives, telles que la course, la lutte et le lancer de disque, étaient conçues pour développer la force, l’endurance et l’agilité nécessaires sur le champ de bataille. Par la suite, ils vivent avec leur mère jusqu’à leur sept ans où les jeunes enfants sont retirés de leur famille. Les enfants de 7 à 12 ans sont élevés par le paidonomos qui est spécifiquement chargé de les éduquer. Ils vivent tous ensemble sous le contrôle de la cité. Bien qu’ils y apprennent à lire et à chanter, la pratique sportive occupe la majorité de leur temps. Entre l’athlétisme, la survie en pleine nature et le maniement des armes, l’agogé les forment à devenir les meilleurs soldats. La discipline et la rigueur sont les maîtres mots de l’éducation spartiate. Une fois l’âge de vingt ans atteint, ils renforcent les rangs de l’armée lacédémonienne. À Sparte, les citoyens masculins n’ont qu’un seul métier, celui de soldat. 

L’anthropomorphisme à Sparte est similaire à celui des autres cités grecques. Cependant, chaque divinité n’a pas la même représentation. En effet, Athéna est la divinité poliade d’Athènes mais également de Sparte ce qui nous amène à comprendre que les deux cités n’en n’ont pas la même vision. De ce fait, des fêtes religieuses sont organisées en l’honneur des dieux partout sur le territoire. Lors de ces fêtes, de nombreuses festivités s’y déroulent comme les danses.

Danseurs pendant le Karneia, détail d’une céramique, Royal Ontario Museum, Toronto, Canada

À Sparte, l’une des fêtes les plus importantes est celle du dieu Apollon avec les Karneia. Cette fête est associée au début de l’hiver soit la période de Dionysos et marque donc la fin de l’été soit la période d’Apollon. Durant neuf jours, les festivités au sein de la cité battent leur plein. Une course est organisée  :  les Staphylodromes (σταφυλοδρόμοι). Celle-ci  consiste en une course poursuite entre un porteur de bandelettes et des porteurs de grappes de raisin. Le vainqueur a donc l’honneur de prononcer les vœux de bénédictions de la cité. La danse s’illustre accompagnée de musique et de théâtre lors de la fête. Celle-ci est pratiquée par des hommes et des femmes, ce qui explique la pensée de Platon sur la formation totale du citoyen : « Ceux qui honorent le plus bellement les dieux par la danse sont aussi les meilleurs au combat » (Platon, Lois, VII, 796). Cela nous amène donc à penser que les spartiates y voyaient potentiellement cet intérêt. 

« Leur étude des lettres se limitait au strict nécessaire ; pour le reste, toute leur éducation visait à leur apprendre à bien obéir, à bien supporter la fatigue et à vaincre au combat. »

Plutarque, Vie de Lycurgue, XVI,10.

Une gynécocratie modéré ?

Figure féminine courant à Sparte. Bronze, style péloponnésien, deuxième quart du Ve siècle av J.-C, musée du Louvre.

Dans la plupart des cités, comme à Athènes, la femme est maintenue toute sa vie à l’écart de la sphère publique et reste proscrite à l’oikosA Sparte, l’éducation des jeunes filles est  similaire à celle des garçons. Dès l’âge de 7 ans, elles sont envoyées au gymnase et leur entraînement athlétique soutenu dure 11 ans.  Elles vont pratiquer la course, la lutte, le lancer du disque et le javelot…  Néanmoins, toute cette préparation physique n’a pas pour but que les filles s’engagent dans les conflits armés. Selon Lycurgue, une progéniture robuste et en bonne santé ne peut en réalité provenir que de parents solides et athlétiques. Ainsi, il est donc primordial d’entraîner les jeunes filles pour les rendre résistantes à l’enfantement et avoir des enfants robustes.  

C’est en général à l’âge de 18 ans que les filles se marient et vont pouvoir accomplir leur devoir de mère de famille. 

Au contraire des hommes préparés à un avenir guerrier, les femmes occupent un rôle dans la sphère privée, au sein de l’oikos en s’occupant de diverses tâches domestiques comme de la logistique, l’agriculture ou encore les tâches alimentaires mais elles veillent également au début de l’éducation des enfants.  

Les  femmes spartiates sont souvent la cible de moqueries par des auteurs athéniens notamment durant la guerre du Péloponnèse où Sparte et Athènes sont rivales. En effet, les différences sociales et culturelles entre les cités vont être à l’origine de ces critiques. C’est notamment le cas dans la tragédie Andromaque d’Euripide où selon la mythologie grecque, Pélée qui affronte Ménélas lors d’un combat en 425, s’en prend à Hélène et plus généralement à l’éducation des jeunes filles, en affirmant ceci : 

« Aucune fille de Sparte ne saurait être vertueuse ! Elles désertent leurs maisons et, les cuisses dénudées et le vêtement relâché, partagent avec les garçons les mêmes pistes de course et les mêmes palestres. »

Euripide, Andromaque.

Pour lui, toutes les femmes spartiates sont licencieuses en raison de leur pratique sportive. En effet, la femme qui dévoile son corps, est  souvent méprisé à Athènes. Finalement, Euripide et les auteurs athéniens, par le biais de ces moqueries, veulent avant tout mettre en valeur les coutumes de leur cité au détriment des mœurs de Sparte. Qualifié parfois de gynécocratie*, ce terme est toutefois à remettre en question puisque ce sont bel et bien les hommes qui contrôlent et décident de la vie intérieure de Sparte malgré que l’influence des femmes dans la vie politique et sociale de la cité soit encore aujourd’hui sujets à débat. 


L’éducation sportive spartiate tend vers une élite militaire au sein de la Grèce. Cependant, cet aspect guerrier n’est pas le seul objectif qui amène la cité à pratiquer le sport. Les hommes et les femmes sont entraînés ensemble dès leur plus jeune âge à des finalités distinctes. Les garçons ont pour vocation de devenir de robustes guerriers. Les femmes, quant à elles, doivent devenir fortes afin d’enfanter de futurs guerriers. La similitude de la pratique sportive dure jusqu’à l’adolescence. Les garçons se tournent par la suite vers une pratique sportive centrée sur le militaire alors que les filles continueront à la pratiquer pour des concours ou des fêtes religieuses. Les filles deviennent par la suite des femmes qui se doivent d’engendrer les futurs défenseurs de la cité de Sparte. La place qu’elles occupent les amènent à être dévalorisées par les autres cités du monde grec quant à leur importance et leur rôle pour Lacédémone. Le sport à Sparte permet donc de former des soldats d’élites tout en solidifiant le devoir des femmes de le pratiquer. S’y ajoute le culte du corps ainsi qu’une pratique liée à la religion au sein de la société lacédémonienne. Cela consolide le sport comme élément clé de la cité spartiate. 


Notes* :

  1. Lycurgue : Né vers le début du VIIIe siècle, Lycurgue est un législateur de la cité de Sparte à l’origine de la Grande Rhêtra, la constitution fondatrice de la société spartiate. Ses réformes abordent  la redistribution des terres, l’éducation militaire des jeunes Spartiates et la création d’une assemblée d’hommes anciens appelée Gerousia. Cependant, les historiens débattent encore aujourd’hui quant à son existence, le considérant parfois comme un mythe. 
  2. Les compétitions sportives panhelléniques sont des fêtes à caractère religieux  qui réunissent des athlètes de toute la Grèce antique dans des épreuves sportives et artistiques. Les principaux Jeux Panhelléniques comprenaient les Jeux Olympiques Anciens à Olympie, les Jeux Pythiques à Delphes, les Jeux Néméens à Némée et les Jeux Isthmiques à l’isthme de Corinthe. Ces jeux étaient organisés en l’honneur de différentes divinités grecques telles qu’Apollon ou Zeus et étaient des événements majeurs dans la vie sociale et culturelle de la Grèce antique.
  3. Pédérastie : Pratique sociale impliquant une relation d’amour ou de désir entre un homme plus âgé, appelé l’éraste, et un adolescent ou un jeune homme, appelé l’éromène. Cette relation n’était pas seulement de nature sexuelle, mais inclut souvent des éléments d’éducation et de mentorat, où l’éraste agissait comme un guide pour le jeune homme dans différents aspects de la vie, y compris l’éducation, la formation militaire et la culture. 
  4. Gynécocratie : La gynécocratie est un système politique ou social dans lequel les femmes occupent une position dominante ou exercent un pouvoir prépondérant. À Sparte, les femmes bénéficiaient d’une relative autonomie et d’une liberté plus grande. De plus, en raison des absences fréquentes des hommes pour les campagnes militaires, les femmes pouvaient jouer un rôle plus actif dans la gestion des biens familiaux et dans la prise de décisions domestiques participant à cette théorie  d’une gynécocratie à Sparte.

Étudiants :

  • L2 : Mathis Charrié – Talia Kosmidrowicz
  • L1 : Tao Dando – Arthur Magnaval

Représenter l’humain au début du XVIème siècle dans les arts et les sciences [2024]

Par MAILLE Elisa, GAMBA Anabelle et ANRIDHOINI Jarod

Introduction :

Considérée comme une période d’acceptation de styles artistiques perdus avec le Moyen-Age, la Renaissance n’est pas seulement connue pour cela. Elle est notamment connue pour de nombreux artistes qui ont su renouveler le domaine artistique de leur époque en apportant de nouveaux styles et techniques mais aussi de nouveaux sujets. De ces nouveaux sujets, appuyés par l’avènement d’un mouvement intellectuel majeur, ses artistes semblent avoir beaucoup privilégié le rapport avec le genre humain. Et c’est avec  ces productions artistiques mais aussi scientifiques que nous allons examiner dans l’étude de l’humain en ce qui concerne l’image qu’il se renvoie à lui-même. Quand nous parlons d’images, nous pensons à comment se voient les Hommes de l’époque moderne. Ainsi, nous ne ferons aucune distinction de genres, de poids, de particularités physiques afin de mieux cerner le cadre général de cet imaginaire humain. En ce qui concerne le cadre chronologique utilisé, nous nous concentrerons sur le XVIème siècle, une période propice à ses représentations, étant, alors héritière de la Renaissance et de ses mouvements nouveaux ou retrouvés. De ce fait, nous étudierons une période où l’Homme est en second plan comparé à la religion chrétienne. Donc nous observerons aussi le changement d’une société influencée par cette dernière. 

C’est pourquoi nous nous demanderons :

En quoi le retour à l’antique, initié au courant du XVIe siècle, a chamboulé la société européenne de cette période ?

Dans un premier temps nous étudierons le nouveau regard sur l’humain dans différents domaines. Ensuite, nous analyserons comment la société européenne était divisée. Enfin, nous verrons de quelles manières cette nouvelle vision a été mise au service des institutions.

I) Un nouveau regard sur l’Humain

  • Dans le domaine intellectuel

Ainsi l’on voit apparaître, dans le milieu intellectuel du XVIème siècle, une vision renouvelée de l’Humanité. En effet, au Moyen Âge, la figure Humaine  est perçue, par les élites religieuses alors influentes à cette époque, comme diabolique. L’Homme est alors vu comme un être manipulable, néfaste, qui doit se racheter afin d’accéder au pardon céleste, au Paradis. 

Avec la découverte du continent américain en 1492, on voit le développement d’un nouveau mouvement de pensée : l’Humanisme. Ce courant, qui prône le rapprochement avec l’Antiquité (créant ainsi la période Moyen Âge signifiant un âge moyen, à oublier), a en quelque sorte pour objectif de montrer à la population, où plutôt le milieu de la bourgeoisie, que l’Homme n’est pas aussi mauvais que l’on croit.

Pour ce faire, il va se consacrer à la création d’institutions afin de valoriser la notoriété de l’esprit  mais aussi du corps auprès du grand public. D’où le dicton “ un esprit sain dans un corps sain.” Ainsi apparaissent alors les premières universités telles qu’on les connaît.

Ce travail n’est pas si facile qui n’en a l’air. Le mouvement a besoin alors de l’aide d’un grand personnage de l’époque pour toucher plus de monde. Et il le trouve en la personne de Léonard de Vinci.

Autodidacte et polymathe italien du XVème siècle (1452-1519), il a consacré une bonne partie de son œuvre à la recherche anatomique. De ses nombreuses œuvres la plus connue est sans doute L’Homme de Vitruve. Mais il ne s’est pas arrêté à ça. Il a notamment élaboré une peinture aux proportions anatomiques quasi- parfaite sous les traits de La Joconde exposée actuellement au Louvre.  

« L’Homme de Vitruve », Léonard de Vinci, 1490
« La Joconde » ou « Portrait de Mona Lisa », 1503-1516
  • Dans le domaine artistique

De cette influence notable, de Vinci en inspira d’autres artistes majeurs de son temps. Nous pouvons en citer quelques uns comme Michel-Ange (1475- 1564), connu pour sa fresque visible à la chapelle Sixtine, auteur de la sculpture, aussi connue que sa fresque, David au musée de Florence, ou Albrecht Dürer (1471-1528)  avec son réalisme inouï pour l’époque.

Autoportrait d’Albrecht Dürer, 1498
Extrait de la fresque de la Chapelle Sixtine, Michel-Ange, 1508-1512
David (1501-1504), sculpture en marbre de Michel-Ange, Galerie de l’Académie, Florence

Ainsi, l’Humanisme se développe grâce à l’appui du domaine artistique. En effet, nombre de ces auteurs, étant alors dans des milieux aisés, voient alors leur nombre de commandes augmenter.  Ces commandes passées et finalisées, l’on voit donc ses œuvres parcourir de le pays voire même toute l’Europe avec les commandes étrangères.

Le développement de l’humanisme a permis alors, aux sociétés aisées européennes notamment, de mieux comprendre leurs aspects humains. Mieux encore, grâce à l’apparition d’œuvres Humanistes, ces sociétés ont pu s’ouvrir aux mondes extérieurs. Cependant, il faut se le demander, si les institutions de l’époque acceptent ce nouveau courant de pensée surtout l’Église.   

II) Entre conflits et acceptation

  • Contrairement à l’Eglise

Ce nouvel intérêt pour la représentation de l’Homme pendant la Renaissance a apporté une nouvelle vision pour l’Humain ; est alors apparu un nouveau rapport d’antagonisme entre les sciences et les dogmes de la religion catholique. 

L’Eglise a un grand rapport d’influence dans le fonctionnement de la société, et donc dans les représentations des femmes et des hommes, d’abord dans le cadre mental. Par exemple, la femme étant considérée comme le diable, comme impure, par la métaphore d’Adam et Eve issue de la Bible, sa représentation est le reflet de cette vision et de cette idéologie. 

La représentation anatomique est donc déjà fortement influencée, et par l’idéologie que tout Homme est inférieur à Dieu et à Jésus, l’intérêt pour l’anatomie humaine est donc refoulé. Un intérêt plus approfondi pour “l’intérieur” du corps, ses humeurs et ses maux sont demeurés inexplicables et énigmatiques ; l’Humain étant la création de Dieu, il était moralement interdit de pratiquer des expériences ou des analyses approfondies sur un corps humain, comme des dissections. 

  • Utilisation scientifique

Mais à l’inverse de cette vision religieuse, le courant de la Renaissance apporte également un développement des sciences, et donc une curiosité anatomique, particulièrement sur le fonctionnement du corps humain. En effet, les médecins de cette époque ont des connaissances sur ce domaine, limitées aux écrits de Galien, intellectuel grec ayant vécu au Ier siècle avant J.-C. Le corps est considéré comme un objet d’étude et instrument du savoir ; de plus, après les épidémies ayant sévi lors des siècles précédents comme la peste noire, l’intérêt pour la santé s’accroît de plus en plus. 

Dans les villes phares du courant humaniste ont lieu des dissections publiques appelées “leçons d’anatomie” ; on peut par exemple citer l’Académie des Sciences de Paris, mais le phénomène a débuté en Italie, centre du courant humaniste. C’est d’ailleurs à l’université de Padoue en Italie que André Vésale, anatomiste et médecin flamand, décide de pratiquer ses premières dissections, étant moins contrôlé par l’Eglise. Il va révolutionner la représentation de l’Homme dans son ouvrage , qu’il publie en 1548 ; en se basant sur l’observation anatomique, il développe un canon du corps humain et un idéal de structure, qui sera repris et contribuera à l’évolution de la représentation anatomique. Par ailleurs, il appuie ses recherches et son point de vue par des reproductions imagées, souvent d’un élément du corps mis en valeur par la place accordée sur l’image, et des descriptions détaillées. On peut également citer les Tables Anatomiques d’Ambroise Paré, qui suivent une mise en forme similaire. 

Extrait de « Humani corporis fabrica », André Vésale, 1543
Extrait des « Tables anatomiques » d’Ambroise Paré, 1586

Cet intérêt amène également à un intérêt pour le “néant”, les choses qu’on ne peut encore expliquer par l’observation et la dissection d’un corps ; une réflexion sur l’âme, qui serait la forme substantielle d’un humain, et qui associée au corps donne le corps humain. Cette réflexion naît chez les scientifiques, à l’inverse du discours de la papauté.

Un autre des résultats de cet intérêt anatomique débouche sur l’apparition d’une vanité, d’une admiration allant jusqu’au fantasme par rapport aux capacités du corps humain, causées par une curiosité en plein accroissement ; la dissection peut être “trompe-l’oeil”, les représentations du corps humain sont embellies et enrichissent l’imaginaire, et la volonté d’en savoir de plus en plus sur l’Homme. 

La représentation de l’Humain durant le XVIe siècle est à la fois nouvelle et suscite de l’intérêt, mais est également controversée et crée un rapport d’antagonisme, qui va amener à un bouleversement des mœurs et à des changements dans la société moderne.

III) Une nouvelle vision au service des institutions

  • Apparition de nouvelles représentations « réalistes »

L’iconographie de la Renaissance donne aussi à voir des figures prothétiques dont le succès tient à l’apparition de nouvelles techniques réparatrices et à une nouvelle vision du corps. La réflexion sur la prothèse montre une compréhension du corps propre. La Renaissance commence à représenter un corps qui n’est plus seulement le corps mystique, mais un corps matériel, organique. Il y a la désacralisation du corps avec un regard scientifique. Des théâtres anatomiques existent afin d’assister à des dissections. Les individus difformes/informes, décapités, décomposés sont exhibés. 

Si on revient aux prothèses, au XVIe siècle, les lunettes passent d’un signe d’érudition à un attribut de folie, un signe d’ignorance/d’aveuglement ridicule car à cette époque, les verres “altèreraient” la perception de la réalité. De plus, ils donneraient la physionomie d’un monstre. 

Mais aussi, dans les représentations iconographiques des conflits militaires, l’amputation est un stigmate de la défaite qui jouent du comique de l’infirmité. 

Le maniérisme pictural comme les caricatures et le grotesque montrant une imbrication du vivant et du non-vivant suscite aussi le rire. Par exemple, les portraits d’Arcimboldo sont des compositions à la manière des collages, des combinaisons d’hétérogènes, assemblages d’éléments disparates en une forme humaine, un visage et un buste. Les pièces de ces compositions sont souvent organiques, animales ou végétales, mais aussi artefactuelles, donc de nature prothétique

« Vertumne », Giuseppe Arcimboldo, 1590

L’art graphique exprime la déshumanisation du corps. Mais on peut aussi retrouver dans les œuvres beaucoup de propagande anti-réforme. 

Après avoir parlé de la représentation des hommes, dans la littérature médicale, au XVIe siècle, la femme décrite comme “un être instable” jusque là, est enfin reconnue comme un être spécifique avec l’image invalidante de la “femme-utérus”, un réceptacle où se forment les petites créatures de Dieu. L’obstétrique se développe. La grossesse est perçue comme une maladie. La mère est importante car elle porte l’enfant et transmet le sexe, la couleur de peau et quelques traits de caractères qu’ils soient bons ou mauvais : les anormalités et les malformations sont imputables aux femmes. La misogynie, les tabous et les superstitions sont alimentés aux sources religieuses. Les recherches scientifiques sont misogynes : des comparaisons existent entre les femmes et les poules. 

Pour les procréations “sans hommes”, il y a une argumentation religieuse sur la copulation avec le diable ; ce sont donc des femmes “sorcières” qui sont envoyées au bûcher. Les explications morales et religieuses justifient la majorité des cas de malformation/mutilations/monstruosité.

  • Utilisation politique et religieuse

On peut également parler du fait que cette nouvelle vision a été reprise par le pouvoir royal dans un enjeu politique. On peut par exemple citer la représentation du roi François Ier, considéré comme le roi de la Renaissance ; ses portraits royaux s’inspirent du mouvement de la Renaissance en Italie, et cherchent à paraître réaliste et montrent une évolution depuis les rois prédécesseurs. Il souhaite apporter un nouveau courant dans la royauté française, ce qui est donc visible ; on peut retrouver des similitudes avec les autoportraits de Dürer.

Portait de François Ier, entre 1525-1550

Cependant, l’Eglise, contre cette image et représentation de l’Homme, va développer un “contre-anatomie” : le Suaire de Turin, ou la dissection au Mystère spirituel. Il s’agit d’une représentation des blessures et des douleurs infligées au christ ; la dissection au Mystère spirituel. Contrairement aux autres représentations du corps humain, des organes etc., cette œuvre n’inspire pas la curiosité et le fantasme mais la douleur. Cette représentation du Christ est très ambiguë, entre la science et le fantasme, la curiosité et la mélancolie par la douleur représentée, et entre le savoir et la vanité. Cette œuvre inspire également une réflexion sur le néant après la déconstruction du corps du Christ. Elle peut aussi être un moyen de montrer qu’il ne faut pas être trop curieux et céder à la tentation.

Extrait du Suaire de Turin, XIVe siècle, redécouverte au XVIe siècle

Conclusion :

Le retour de l’Antiquité, que ce soit avec un style  inscrit dans une œuvre ou bien avec un thème reprit dans un courant artistique, à permis à la société du XVIème siècle de redécouvrir son lien avec le corps Humain. En effet, nombre d’artistes, d’auteurs, de scientifiques se sont intéressés aux œuvres antiques, délaissées au Moyen Âge, afin de révolutionner la vision de l’Homme, perçue comme un être maniable et diabolique. Les autorités, d’abord réticences à cette nouvelle vision, ont su s’adapter et même s’allier avec elle pour arriver à leur fin. Ce changement d’avis aboutit à un changement des mœurs qui ainsi fait évoluer la société peu à peu. Ces représentations et nouvelles techniques seront reprises et évolueront lors du courant artistique baroque, dès la fin du XVIe siècle.

Bibliographie :

BARBIN Evelyne, Arts et sciences à la Renaissance, Paris, Ellipses, 2007, 318 p.

CEARD Jean, L’univers obscur du corps: représentation et gouvernement des corps à la Renaissances, Paris, Belles Lettres, 2021, 121 p

CORBIN Alain, COURTINE Jean-Jacques, VIGARELLO Georges, Histoire du corps. 1: De la Renaissance aux Lumières, Paris, Points, 2005, 610 p.   

GALLEGO CUESTA Susana, Traité de l’informe: monstres, crachats et corps débordants à la Renaissance et au XXe Siècle, Paris, Classiques Garnier, 2021, 448 p.

GABAUD Florent, Représentations du corps prothétique de la Renaissance à aujourd’hui, Cahiers du MIMMOC, Université de Poitiers, 2021, Vol.26 

GAMIRET Antoinette, « Représenter le corps anatomisé aux XVI XVII siècle : entre curiosité et Vanité », Étude épistémè, n°27, 2015

MARUCCI Laetitia, “L’homme vitruvien et les enjeux de la représentation du corps dans les arts à la Renaissance”, Nouvelle revue d’esthétique, 2016, n°17, pp. 105-112

Cartographie et besoins militaires [2023]

I. Exemple du Kitab-ı Bahriye de Piri Reis

Lors de l’étude des rapports entre art militaire et art cartographique, il nous a semblé pertinent de présenter le Kitab-ı Bahriye ou Livre de Navigation, complété en 1526 par l’amiral ottoman Piri Reis, qui l’offrit au sultan de l’époque, Soliman 1er dit le Magnifique*.
Le manuel se compose de 434 pages, contenant une première partie, descriptive, à propos de l’utilisation des instruments de navigation, du langage propre à celle-ci, à propos aussi des vents, des courants etc. ; puis une seconde partie, où figurent quelque 250 cartes illustrant principalement les pourtours de la Méditerranée, dépeignant les îles, les villes, leurs habitants, et les coutumes de ces derniers.

Depuis le XVe siècle, l’Empire ottoman jouit d’une intense expansion maritime (fig 1), qui l’amène à son apogée militaire, mais aussi culturelle et artistique, sous Soliman 1er, situation qui devait se maintenir sous son successeur, Selim II.

Fig 1 : « L’EXPANSION DE L’EMPIRE OTTOMAN AU XVIE SIÈCLE », revue « L’Histoire », portfolio,

Les conquêtes ottomanes étant un sujet à part entière, nous laissons à d’autres le soin de le traiter. Ici, nous nous concentrerons sur l’analyse du Kitab-ı Bahriye, et son lien avec la situation géopolitique et militaire de l’Empire ottoman du XVIe siècle, situation qu’il convient simplement d’établir comme l’apogée de ce vaste empire multinational. Il s’étend à cette époque du Proche-Orient, jusqu’à l’Afrique du Nord, en passant par une large partie de l’Europe Centrale, avec pour limite Vienne, dont le siège (1529-1532) devait se heurter à la résistance de Charles Quint.

Le succès de cette expansion s’explique en partie par la création d’une flotte militaire imposante, qui a notamment permis à Soliman de rivaliser, voire de s’imposer, avec les cités Italiennes, en particulier Venise, dont les amiraux (reis) comme Oruç Reis, puis son fils Khizir Khayr ad-Dîn, dit Barberousse, Piri Reis et son oncle, Kemal Reis, ou encore Seydi Ali Reis, participèrent à établir la renommée. En plus de leurs grandes conquêtes militaires, certains de ces amiraux se caractérisent par d’importantes activités culturelles : de retour de longues expéditions à la tête de la flotte de l’Océan Indien, contre l’Empire portugais qui y régnait alors, Seydi Ali Reis consigne son périple dans le Miroir des pays, publié en 1557, un ouvrage considéré aujourd’hui comme un des premiers récits de voyage de la littérature turque.

Dans l’exemple-type de l’amiral dont les activités intellectuelles valent ses réalisations militaires, il convient désormais d’aborder Piri Reis, dans son cas peut-être même ses productions surpassent-elles ses conquêtes, quand on considère l’œuvre innovante pour l’époque que représente le Livre de Navigation.

Piri introduit son manuel de la manière suivante : il doit réaliser, dans ce dernier, le tour de la Méditerranée ; le point de départ, et d’arrivée, de ce tour descriptif se situe aux forteresses de Kilitbahir et Sultaniye (fig 2). Ces cités imposantes sont deux places fortes de l’Empire ottoman : érigées en 1463 par Mehmed II, puis agrandies par Soliman 1er, elles permettent le contrôle du détroit de la péninsule de Gallipoli, Kilitbahir signifie d’ailleurs « la clef de la mer ». Ce choix n’est pas anodin, et résulte d’une volonté d’incarner le pouvoir du sultan dans des objets matériels ; ici, par la cartographie.

Fig 2 : Représentation des forteresses de Sultaniye (gauche) et Kilitbahir (droite) (source : gallica.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits)

Le lien avec l’exaltation de la grandeur du sultan est également palpable dans la forme même du livre : les cartes sont richement décorées et coloriées, la première partie descriptive est rédigée en poésie ; l’ouvrage a été remanié spécialement pour le sultan, et se fait le reflet du règne de Soliman, grand mécène et homme de culture. À l’instar de Seydi Ali, cité plus haut, Piri Reis est tout autant un chef de guerre qu’il est un poète, un cartographe et un dessinateur.

Toutefois, il n’en perd pas son rôle d’amiral, car il trouve la matière qui compose le Kitab-ı Bahriye au sein de ses expéditions qui demeurent militaires avant tout ; au contraire, Piri, comme d’autres avant et après lui, utilise les informations collectées à des fins militaires. Toujours dans son introduction, l’auteur précise que son ouvrage « comprend toutes les côtes, les îles peuplées ou désertes, les rivières, les roches à fleur d’eau ou sous l’eau, les bancs de sables ; j’y ai marqué exactement la situation de tous les ports […] et les lieux propres à faire des descentes sur les côtes des chrétiens » (BnF – L’Âge d’or des cartes marines ). En effet, comme visible sur le détail ci-dessous (fig 3), une place chrétienne est signalée par une croix. Figurent également les fleuves et les côtes gardées.

Fig 3 : Détail du Livre de navigation, (source : gallica.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits)

Piri décrit donc plusieurs villes, îles, les activités commerciales qui y prennent place, comme ce qui se cultive, se vend, la composition ethnique des populations et leurs croyances religieuses ; on apprend aussi la taille de ces villes, leur histoire, le climat, la végétation etc. Néanmoins, l’auteur ne se borne pas au descriptif et fournit aussi des éléments pratiques : les endroits propices à accoster les navires ou établir un camp, la profondeur des littoraux (fig 4) et les éventuels dangers, les biens présents (châteaux, églises), les ressources disponibles etc. Toutes ces informations feraient même de l’ouvrage davantage un pionnier de l’atlas, selon Ibrahim YILMAZ (The Kitab-ı Bahriye “Book of Navigation” of Piri Reis, dans The Cartographic Journal, volume 47, numéro 3) ; toujours d’après lui, le livre pourrait contribuer à la recherche universitaire dans des champs variés comme l’histoire, les sciences militaires, la géographie et les sciences nautiques. Piri offre aussi à ses lecteurs de l’époque des informations qui ne figurent usuellement pas sur les cartes.

Fig 4 : Figuration des fonds marins (source : gallica.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits)

Venise jouit aussi d’une représentation et d’une longue description dans le livre, qui-plus-est sur deux pages (fig 5) ; par-là Piri Reis s’inscrit dans la longue tradition conflictuelle, nourrie entre autres par l’envie de s’approprier les techniques de navigation, entre la République de Venise et l’Empire ottoman : ce sont tout de même quatre guerres vénéto-ottomanes qui prennent place entre 1463 et 1573 (SOLNON Jean-François, VIII. La marine occidentale pour modèle, dans L’Empire ottoman et l’Europe, Perrin, 2017, p. 227-257).

Fig 5 : La cité de Venise (source : gallica.bnf.fr, Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits)

Dans le cadre de ses expéditions menées dans l’Océan Indien, à l’encontre des Portugais qui y ont établi une prééminence commerciale et militaire, avec notamment la prise d’Ormuz en 1515, Piri use de ses cartes afin de prévenir le sultan du danger que représente la domination portugaise, et lui montrer les zones stratégiques :

«  Sache qu’Ormuz est une île. Beaucoup de marchands la visitent…Mais maintenant, ô ami, les Portugais sont venus là et ont construit une forteresse sur son cap. Ils contrôlent la place et collectent les taxes – vois-tu dans quelle déchéance cette province est tombée ! Les Portugais ont vaincu les locaux, et leurs propres marchands emplissent là bas les entrepôts. Quelle que soit la saison, le commerce ne peut désormais s’effectuer sans les Portugais. » (SOUCEK Svat, Studies in ottoman naval history and maritime geography, Istanbul, The Isis press, coll. Analecta isisiana n°102, 2008, p. 58-59).

Cependant, le titre reis accordé aux amiraux de la flotte indienne témoigne de l’intérêt moindre du sultan vis-à-vis de ces considérations, qui restent secondaires face à des conquêtes menées par les kapudan pacha, ou Grand amiral, de la flotte régulière.
Piri devait toutefois prendre quelques années plus tard (1547-1552) la tête de la campagne ottomane contre Ormuz, après laquelle il tombe en disgrâce.

L’indissociabilité de la production cartographique avec les besoins politiques, et tout particulièrement militaires dans le cadre de l’expansion maritime ottomane du XVIe siècle, est palpable dans le Kitab-ı Bahriye. En effet, l’amiral dédie son ouvrage au sultan, dans lequel il consigne les pourtours méditerranéens, par la même occasion les positions ennemies, et les informations utiles à la navigation, au commerce, et aux conquêtes ; parfois, comme dans le cas de la campagne d’Ormuz, il tente même de convaincre son souverain d’intervenir dans le détroit.

Après cet âge d’or, l’Empire ottoman s’essouffle petit à petit, et commence à subir successivement des défaites militaires, et le pouvoir effectif du sultan s’amoindrit, en faveur des vizirs, les gouverneurs locaux. De son côté, l’Europe est en plein essor technique et militaire, avec la révolution scientifique qui s’y est engagée ; ce n’est qu’au XVIIIe siècle que les Ottomans devaient réaliser leur « retard » technologique par rapport aux Européens, et entreprennent une mise à niveau des techniques militaires et cartographiques. Le sultan fait notamment appel à des officiers français afin de développer les connaissances turques dans ce domaine, la France, à l’instar du Royaume-Uni, étant à cette époque inquiétée des prétentions russes sur la Crimée. Les tensions déboucheront sur une guerre (1853-1856) opposant Russes et Turcs. Les Français et Britanniques prêteront leur protection à l’Empire ottoman pour les raisons susnommées.

À la suite de cette collaboration, deux instituts de formation militaire, l’école de l’armée de terre et l’école de la marine, voient le jour à Constantinople, qui déboucheront sur la création de lieux d’enseignements civils au XIXe siècle.

Ce phénomène d’emprunt et d’adaptation était déjà visible au XVIe siècle, avec en particulier l’intégration des techniques des Vénitiens, de grands marins, dans la marine ottomane. On voit que le retard militaire a été stimulant et un moteur d’amélioration des sciences, ici cartographiques et militaires (Yerasimos Stéphane, Les ingénieurs ottomans, dans Bâtisseurs et bureaucrates. Ingénieurs et société au Maghreb et au Moyen-Orient, MOM Éditions, 1990).

II. La cartographie militaire en France, du règne de Louis XIV à celui de Louis XVI (1638-1792)

« La stratégie est l’art de faire la guerre sur une carte », écrit Antoine de Jomini dans son ouvrage Précis de l’art de la guerre (1838). Le cartographe militaire français souligne lui aussi le rôle prépondérant de la cartographie dans la stratégie militaire. Nous avons étudié précédemment ce qu’il en était dans l’empire ottoman ; détaillons maintenant ce qu’il en est dans le cas de l’armée française. Nous choisissons de nous concentrer sur la période allant de 1638 et le début du règne de Louis XIV à 1789 et la Révolution française, afin à la fois d’avoir une diversité historique dans nos exemples, et de détailler une période particulièrement riche de l’histoire de la cartographie militaire en France. Il s’agit d’abord d’expliquer l’organisation de la cartographie militaire dans le royaume de France, puis d’analyser les avancées techniques dans la production des cartes militaires.

A) L’organisation de la cartographie militaire

A l’évidence, pour comprendre les évolutions de la cartographie militaire en France, il faut d’abord déterminer qui est chargé de concevoir ces cartes. Sous Louis XIV, c’est une cinquantaine d’ingénieurs qui en est chargée, dont par exemple Christophe Tassin. Les travaux cartographiques de ces ingénieurs sont rassemblés dans des atlas, dont le contenu connaît une certaine diversité : cartographie d’une province, d’une fortification… En tout cas, la constitution de ces atlas procède d’une volonté de l’État royal d’avoir une vision d’ensemble et du territoire ; elle est également à placer dans une stratégie militaire d’ensemble, de concert avec l’édification de fortifications, dont celles de Vauban sont un parfait exemple. Toujours sous le règne de Louis XIV, le dépôt de la Guerre est fondé en 1688. L’idée est centraliser et d’enregistrer efficacement les documents du ministère de la Guerre, afin de fournir au commandement militaire des cartes pouvant mieux le guider dans un contexte de guerres longues et coûteuses humainement et financièrement.

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Christophe Tassin, Descriptions des costes de France, 1688, bibliothèque Carnegie, Reims

L’organisation de la cartographie militaire continue d’évoluer au XVIIIe siècle : une école du Génie est fondée à Mézières en 1748, avec pour but de former des ingénieurs des fortifications.

B) Les avancées techniques dans la production de cartes militaires

Au-delà de l’organisation de la cartographie, les techniques employées pour produire des cartes militaires évoluent. Sous le règne de Louis XIV, le roi est suivi dans ses campagnes militaires par des artistes (tels que Adam Frans Van der Meulen) qui le suivent et croquent, dessinent ou peignent les batailles, avec des détails sur les mouvements et les positions des troupes dans la mesure du possible. Le règne de Louis XIV voit aussi une nette amélioration dans la production de ces cartes, qui deviennent bien plus précises, par la mesure des angles par exemple. Au cours de la première moitié du XVIIIe siècle, les cartographes travaillent avec des astronomes (par exemple Philippe de La Hire) et complexifient la cartographie ; ce faisant, la carte de Cassini, première carte à l’échelle de la France entière et qui s’appuie sur une triangulation géodésique, paraît en 1815.

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Famille Cassini, Carte de l’Académie, extrait, 1815, Bibliothèque nationale de France

Notons que des avancées techniques au niveau du support matériel des cartes se produisent en parallèle : avant même le règne de Louis XIV, des sculpteurs produisent des cartes et plans gravés ; les ingénieurs militaires du roi poursuivent cette pratique pendant et après le règne de Louis XIV, en en faisant une pratique relativement répandue. L’idée derrière ces gravures est davantage de célébrer certaines batailles et victoires plutôt que de s’en servir pour de la stratégie militaire.

Nous comprenons maintenant mieux la phrase d’Antoine de Jomini et ce qu’elle implique concrètement. Du règne de Louis XIV à celui de Louis XVI, la cartographie a considérablement évolué en fonction des besoins militaires de la monarchie, jusqu’à voir l’avènement de la cartographie militaire comme discipline à part entière, avec ses spécialistes et son organisation institutionnelle. Cette évolution a enfin été poussée par des avancées techniques : le travail commun

III. La cartographie militaire durant le Consulat et l’Empire français(1799-1815)
A)Une cartographie militaire héritière de l’Ancien régime et de la Révolution française

Tout d’abord, la cartographie militaire dans la période qui nous concerne est incarnée par une institution fondamentale : le dépôt général de la guerre (qui est créé en 1688) notamment ceux du 18ᵉ et 19ᵉ siècle. Ce dernier est une institution centrale de la cartographie militaire française du Consulat et de l’Empire qui abrite une collection impressionnante de cartes, plans, mais aussi de mémoires historiques, des statistiques, mais également un centre de distribution de la documentation cartographique, tout cela est géré par des ingénieurs géographes  qui produisent ces documentations en temps de guerre et de paix.

Photographie du service historique de la défense (On trouve ici justement les archives du dépôt de la guerre) , 2006

De plus, il y a aussi une autre institution qui n’a jamais pu voir le jour dans la période révolutionnaire : l’Agence des cartes et qui avait pour but de rassembler tout le matériel cartographique de toute la France au service de la nation. Finalement, le dépôt de la Guerre fut la seule institution d’Ancien Régime qui soit habilité à conserver les collections cartographiques dans l’intérêt de la conduite de la guerre. En effet, à la fin du XVIIe siècle, l’art de la guerre se transforme, l’art de la cartographie des places se développe et celui des alentours deviennent des services permanents dans les armées européennes, et ce, avec la création de l’art de la fortification. De fait, comme nous le dit Antoine de Jomini (1779-1869) “La stratégie est l’art de faire la guerre sur une carte”. De plus, l’historien Bertrand Fonck nous rappelle que depuis la fin du XVIIᵉ siècle, la carte est utilisée massivement dans la stratégie militaire dans toutes les armées européennes.

B)La carte militaire au cœur d’une administration organisée et efficace

Maintenant si on revient sur la période du consulat et l’empire, une commission de topographie est créée en 1802 et gérée par le général Sanson et a un rôle de codifier les signes et conventions en usage pour la fabrication de plans et de cartes établis dans les différentes administrations, également elle crée la carte d’état-major dit en “éclairage zénithal” (lumière naturelle)  qui prend son origine sous le consulat et l’empire. Ainsi cette commission va prendre des décisions importantes comme l’adoption du système métrique et d’échelles décimale, l’utilisation effective des cotes d’altitude par rapport au niveau de la mer et enfin l’adoption des hachures perpendiculaires possédant des courbes de niveaux pour la bonne représentation du relief.

Lithographie du général Sanson par Forestier en 1818

Aussi le dépôt de la guerre adopte la projection de Bonne qui permet de conserver les surfaces dans les cartes vers 1800. Conjointement entre 1802 et 1803, des bureaux topographiques régionaux sont établis pour prolonger l’héritage de la carte des Cassini dans les pays qui ont été conquis récemment par les troupes françaises, ces derniers sont composés d’ingénieurs géographes militaires. On peut citer quelques exemples de cartes réalisées par les bureaux topographiques de l’empire : La carte de Souabe réalisé en 1805 par le dépôt de la Guerre (contexte de la campagne de Prusse en 1806), la carte des 130 départements réunis de l’empire français réalisé en 1811 par le cartographe et ingénieur géographe Eustache Hérisson (1759-1832), ou encore la carte générale de Bavière.

Carte de l’Allemagne réputée comme fiable par Giovanni-Antonio Rizzi-Zannoni, et Pierre-Philippe Choffard en 1782 utilisée notamment pour la campagne napoléonienne de Prusse et de Pologne en 1806 (Source: Bibliothèque nationale de France)

En résumé, au crépuscule du Consulat, les ingénieurs géographes sous l’autorité du Dépôt de la guerre comptent 100 ingénieurs, peu à peu les méthodes de travail sont standardisées, et de plus les règles qu’avait décidées la commission de 1802 effectuent une normalisation des cartes lors des territoires conquis par les armées françaises. Pour finir sous l’empire la production de cartes notamment lors des conquêtes de l’empereur étaient florissantes grâce aux bureaux topographiques, cependant de manière générale la production cartographique se basait sur des cartes anciennes qui étaient réputées comme fiable (Carte du Tyrol dite des paysans de 1774, la carte des Pays-Bas autrichiens fait entre 1770 et 1778, ou encore La Suisse romande comprenant le pays de Vaud et les bailliages appartenant au canton de Fribourg de 1781)


C) L’importance centrale des cartes militaires lors des campagnes napoléoniennes

Dans cette sous-partie qu’on a traitée juste avant nous permettait d’expliquer l’administration autour de la production de cartes et maintenant nous allons nous concentrer dans cette dernière sous-partie de l’utilisation des cartes durant les guerres entre Napoléon et les puissances européennes. Tout d’abord depuis la Révolution Française, les cartes étaient considérées comme un trésor national et obligatoire pour la défense du territoire, si on se concentre sur la période du consulat et de l’empire, on sait que le premier consul et ensuite l’empereur Napoléon as un goût prononcé pour la géographie et les cartes qu’il consulte et qu’il étudie avant chaque campagne militaire avec l’aide de son chef du cabinet topographique du Premier Consul et de l’empereur (Bacler d’Albe).

Carte de l’empire Français à son apogée en 1811 fait par Eustache Hérisson qui comprend les 130 départements (Source : Bibliothèque Nationale de France)

De plus, lors de la préparation des campagnes militaires, il détermine les marches et la concentration des troupes grâce à de grandes cartes (Carte de Zanni pour la campagne de Prusse et de Pologne de 1806 qui date de 1782) dans son cabinet également les ingénieurs géographes vont sur le terrain de la bataille (Ex : Bataille d’Eylau en 1807) pour avoir une meilleure idée du terrain et transmettre leur rapport au dépôt de la guerre. En fait, Napoléon Bonaparte a donc à disposition un cabinet topographique attaché à sa personne. Lorsque l’empire est installé, en 1809, Bacler d’Albe présente à l’empereur une grande carte d’Allemagne qui lui permet par la suite, grâce à des épingles à tête de couleur rouge et noir, d’indiquer les emplacements occupés par les troupes française et par l’ennemi et fait ressortir les rivières, les montagnes et les frontières de l’empire français et aussi, il prépare les calculs de distance afin d’avoir une vue d’ensemble précis de la bataille à venir et cela lui permet d’avoir une vue d’ensemble de l’Allemagne après la paix de Tilsit en 1807. 

Bibliographie et Sitographie pour aller plus loin

Étudiants L2 : Thomas Vives et Walid El M’Ghari

Étudiant L1 : Ninon Medin

Les Aveyronnais de Paris ( 1830 – 1960 )


Comme le disait Louis Bonnet à propos de l’ascension des Aveyronnais à Paris, leur but était de “ tondre l’univers et ramener la laine au pays”. Cette métaphore illustre parfaitement la volonté des Aveyronnais de monter faire affaire dans la capitale.
Nous avons choisi d’aborder une période allant de 1830 à 1960 afin de traiter à la fois des débuts de la migration, de son apogée et de sa continuité à la suite des deux guerres mondiales. Cette période de 130 ans est donc riche en histoire et en changements politiques qui ont influencé la migration des Aveyronnais vers Paris.


Vie dans les campagnes et attraction de Paris

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Carte postale représentant un marché aux bestiaux en Aveyron

Le monde des campagnes est très touché par la révolution industrielle qui s’opère tout au long du XIXe siècle. En effet on observe une mécanisation progressive de ce dernier amené par l’avènement du moteur à explosion. Les machines permettent d’augmenter les rendements tout en diminuant le nombre d’Hommes nécessaire pour produire. On constate donc un phénomène d’exode rural, les gens partent vers la ville pour travailler dans un nouveau secteur : l’industrie. Autre facteur qui explique cet exode rural : les conditions de vie. En effet le monde agricole reste reculé et ne profite pas des améliorations que l’on peut constater en ville, d’autant plus que les familles sont nombreuses, certains tentent donc leurs chance à la capitale non seulement pour trouver un travail plus rémunérateur mais aussi pour profiter d’avancés en matière d’hygiène que l’on retrouve uniquement en ville. Enfin notons que l’avènement du chemin de fer au même moment à permis de faciliter les déplacements entre villes et campagnes, ce qui explique aussi pourquoi les Aveyronnais sont partis si nombreux tenter leur chance à Paris.
Paris est une ville au statut particulier car en plus d’attirer les classes riches de la population et les étranger grâce à son image de « ville lumière » ( notamment avec les expositions universelles de 1889 et 1900 ), la capitale attire aussi des populations plus modestes qui veulent trouver un emploi. Or Paris fourmille de petits métiers en tout genre et assure à tous les ruraux qui veulent travailler la possibilité de le faire dans les plus
brefs délais . En revanche, les conditions de vie et de travail sont tout aussi difficiles que dans les campagnes bien qu’elles soient totalement différentes.


Les premiers métiers


A leur arrivée, les bougnats commencent par effectuer des petits métiers, les trois principaux étant porteurs d’eau, charbonnier et tenanciers de petit commerce.
Le porteur d’eau était un métier ancien, qui remonte au XVIe siècle. Comme son nom l’indique, le métier de porteur d’eau consistait à transporter des seaux d’eau potable venant des dix fontaines d’eau potable de Paris jusqu’au immeubles et habitations. Au fil du temps le métier à évolué notamment avec l’arrivée du tonneaux ( qui facilite le transport ) avant de disparaître progressivement de la capitale au fur et à mesure du temps et de l’adduction à l’eau des bâtiments. Les premiers aveyronnais montés à Paris travaillaient également dans le milieu du charbon, d’où leurs surnoms « bougnats » venant du mot occitan « charbougnat » traduisait charbonnier. Leur métier consistait à commercialiser et livrer le charbon.
Petit à petit ( fin du XIXe, début du XXe siècle ) on note une certaine transition dans la forme que prennent les métiers des bougnats. On note souvent le même schéma social qui se reproduit, le bougnat monte à Paris, gagne de l’argent, épargne cet argent et acquiert avec ce dernier un local dans lequel ils montent un petit commerce et/ou un débit de boisson. Les femmes jouent alors un rôle important dans l’ascension des bougnats à Paris car ce sont elles qui tiennent le petit commerce quand le mari continue à travailler comme
porteur d’eau ou charbonnier. Quand le débit prend de l’ampleur on voit les hommes devenir des gérants et le débit de boisson devenir une brasserie ou un café. Les Aveyronnais en particulier font fortune dans le monde des cafés, dont certains sont devenus des grands cafés parisiens que l’on connaît toujours aujourd’hui.

Photographie d’une famille de bougnat devant un café-charbon parisien, début XXe siècle

Portrait type d’un bougnat


De par leur présence importante dans le Paris du XIXe siècle, les bougnats sont devenus un groupe social à part entière de la capitale, qui font partie des classes les moins riches de la société. Ils sont souvent caricaturés par les auteurs de l’époque comme des bourreaux de travail, peu instruits qui vivent en communauté ( généralement dans les XIe et XVIIIe arrondissements de Paris ) qui ne se mélangent pas, ce qui leur vaut de nombreuses caricatures par la presse de l’époque. On peut cependant dresser un portrait type du bougnat à la fin du XIXe siècle :
• Il vient de l’Auvergne
• Il effectue des travaux manuels dans les secteurs du charbon, ou de l’eau
• Il achète un local dans lequel il monte un petit commerce avec sa femme
• Certains font fortune dans le monde de la boisson ( cafés / brasserie )
• Il reste grandement attaché à sa terre natale


1880 – 1914 : Au plus fort de l’immigration


Entre 1880 et 1914 les Aveyronnais connaissent l’apogée de leurs ascension vers Paris. Ils ont réussi à se constituer en une véritable communauté dans la capitale. On peut identifier trois facteurs qui expliquent la réussite de ces derniers.
Premièrement, leur force de travail. Réputés pour être des travailleurs acharnés quels que soit le métier, les Aveyronnais ont su faire fructifier leurs efforts pour acquérir peu à peu du capital et le réinvestir. Autre facteur de réussite, la centralisation des métiers dans trois domaines : l’alimentation, le charbon et l’hôtellerie. Le fait de se concentrer uniquement sur ces trois axes à permis aux Aveyronnais d’exceller dans ces métiers, de se développer, de prospérer au point où vers les années 1900 il est presque obligé d’être Aveyronnais pour tenir un café à Paris. Dernier facteur de réussite, la création d’un réseau d’entraide unique entre terre natale et la capitale. Comme le dit Françoise Raison-Jourde dans son ouvrage La colonie auvergnate de Paris au XIXe siècle : « c’est à l’intérieur de l’amicale, transposition de l’unité villageoise, que s’équilibre ces rapports entre l’aventure personnelle et l’appui de la communauté. » En effet à partir des années 1880 ce n’est plus la structure de marché du travail parisien qui permet de comprendre cette ascension des Aveyronnais mais bel et bien le réseau qui s’est créé entre eux.
On note également que d’autres phénomènes de migrations ont eu lieu dans d’autres régions de France sur le modèles des Aveyronnais à Paris, c’est les cas de la Bretagne ou de la Savoie par exemple mais ces derniers entament leurs ascension vers la capitale seulement vers 1880, quand les Aveyronnais l’on entamé plus tôt, vers 1830. Cela leur à donc permis d’établir un fort réseau d’entraide dans la capitale, pour faire venir et
installer rapidement les nouveaux arrivants. Entre 1880 et 1914 ce réseau était particulièrement efficace et apparaît comme étant un facteur très net de la réussite des Aveyronnais à Paris. Ce réseau d’entraide s’accompagne d’un système financier solide. Avant la Première Guerre mondiale, on retrouve à échelle réduite ( villages ou amicales ) de nombreuses transactions financières entre aveyronnais restés au pays et aveyronnais de Paris. Dans les faits les plus riches, gérants de grands cafés, aident financièrement les nouveaux arrivants et se positionnent comme de grands prêteurs d’argent. On peut aussi citer deux grandes familles aveyronnaises qui sont devenues de grands acteurs dans le monde des cafés : la famille Richard et la famille Tafanel. Ces derniers ont fait fortune dans le commerce de la boisson en gros et en plus de fournir à eux deux l’entièreté de la capitale en boissons, ils se positionnent aussi en temps que préteur d’argent pour les nouveaux arrivants. Via un réseau d’entraide fort qui se concrétise par un système financier solide lui aussi il semble donc que Paris réussissent aux Aveyronnais. Ayant fait fortune ils se positionnent aussi comme des préteurs importants. Paris semble donc réussir aux Aveyronnais.


Colonie Auvergnate et Ligue Auvergnate

Portrait de Louis Bonnet

Cependant l’ancrage des Aveyronnais dans la capitale est à lire en parallèle avec l’implantation des Auvergnats au même moment à Paris. Le terme Auvergnats renvoie ici, non pas à tous les habitants de l’Auvergne comme on la connaît aujourd’hui, mais aux habitants de l’Aubrac auxquels on ajoute la Corrèze, la Haute-Loire, le Lot, l’Aveyron, le Cantal et la Lozère. L’Auvergne est donc une région plus étendue ce qui permet aux Auvergnats de se constituer en une vaste colonie sur Paris, le tout en ayant un certains poids politique car on retrouve de nombreux auvergnats aux plus hautes fonctions de l’Etat mais aussi engagé dans la politique de la ville de Paris ( conseil municipal, conseil général de la seine, tribunaux de commerce ). En 1882 Louis Bonnet lance le journal L’Auvergnat de Paris, un journal consacré à l’Auvergne qui fait le lien entre terre natale et Paris, ce dernier est un lien fort pour structurer la colonie. Mais l’élément véritablement révélateur de la grande influence des Auvergnats aux sein de la capitale est la création, par Louis Bonnet, en 1887 de la Ligue Auvergnate. Cette dernière est une organisation apolitique dont le but est de s’offrir une protection mutuelle ( plus plus forts aident les plus faibles ), de faire des actions de bienfaisance entre compatriotes et surtout de « défendre les intérêts du pays natal et de la colonie ».
Les Auvergnats adhérant à la ligue bénéficient de nombreux avantages tels que : des consultations médicales et judiciaires gratuites dispensées par des médecins ou des avocats auvergnats pour des auvergnats ; une réduction sur les prix des médicaments pour tous les sociétaires dans les officines tenues par des Auvergnats, la distribution chaque année de l’annuaire de la ligue, la possibilité d’être logé et de trouver un travail au sein de la colonie, le prêt d’argent entre Auvergnats. La ligue Auvergnate apparaît donc comme une véritable instance dans Paris et a permis à de nombreux auvergnats de monter s’installer à la capitale. Cependant les Aveyronnais ont toujours eu une place à part dans cette ligue car bien qu’ils y adhèrent ils gardent tout de même des liens très forts entre eux et font fortune dans leur domaine de prédilection, les cafés de Paris.

Les deux Aubrac


On estime qu’il y a environ la moitié de la population de l’Aubrac qui est montée à Paris au tournant du XXe siècle, dans son Enquête ethnologique sur les Aveyronnais de Paris, Georges Henri Rivière va même jusqu’à employer l’expression des « deux Aubrac », l’un étant situé dans le Massif Central, l’autre étant un Aubrac reconstitué dans la capitale française. Ces deux zones pourtant éloignées géographiquement sont en réalité
très proches socialement, car les liens sont forts entre la capitale et la terre natale.
De façon générale, on constate un même schéma migratoire des Aveyronnais vers Paris. Étant donné qu’ils ne souhaitent pas rester toute leur vie à Paris, la migration est temporaire. Ainsi, chaque génération est marquée par un flux continu d’Aveyronnais entre leur terre natale et la capitale. Généralement, le schéma est le suivant :
• Les jeunes parents donnent naissance à un enfant à Paris après être venus travailler une fois mariés.
• Les enfants sont alors envoyés en Aubrac pour y être élevés par les autres membres de la famille, souvent les grands-parents.
• Une fois que les enfants ont atteint l’âge adulte, soit environ 18/20 ans, ils reviennent à Paris afin, à leur tour, d’aider leurs parents dans leur affaire, puis de la reprendre une fois ces derniers âgés.
• Enfin, quand vient l’âge de la retraite, ils retournent en Aubrac et ainsi de suite.
Cela explique qu’on ne qualifie pas les Aveyronnais de Paris comme étant Parisiens car ils passent une bonne partie de leur vie loin de la capitale. En gardant ce lien avec la terre, on observe également un développement économique en Aubrac. Les travailleurs à Paris envoient régulièrement des fonds à leurs proches. De ce fait, une amélioration des infrastructures économiques, éducatives et sociales a lieu en Aubrac.

L’hyperpuissance des Amicales


Le véritable lien entre ville et campagne se fait au moyen de nombreuses amicales. Les amicales sont des associations regroupant des membres d’un même village qui s’associent sur Paris pour l’entraide et la convivialité.
C’est en 1900 que la première Amicale d’Aveyronnais voit le jour à Paris, sous le nom de “Société amicale et philanthropique des originaires du Canton de Sainte-Geneviève”. À peine quatorze années plus tard, ce sont une centaine d’Amicales qui existent. C’est à partir de 1901 avec la loi portant sur la liberté d’association que la création d’Amicales va être en constante augmentation. Les liens étant déjà existants bien avant la mise en place de ces Amicales, leur succès ne fut pas étonnant. Chaque Amicale disposait ainsi de lieux de
réunion propres, d’assemblées, et d’un banquet annuel. Le rôle des Amicales est également renforcé par leurs contacts avec diverses organisations, dont la plus connue : La Ligue Auvergnate.
La vocation conviviale des Amicales des Aveyronnais de Paris se traduit par un moment fort : le banquet. Le patois était de mise, leur permettant ainsi de se sentir comme chez eux, dans une ville ou parler patois aux clients donnait l’impression de se moquer d’eux. Les premiers bals furent organisés par Louis Bonnet, créateur de la Ligue auvergnate. D’après ses mots, ces bals étaient le lieu ou pouvait être exalté « l’orgueil
d’être Auvergnat ». Dès le premier bal, le succès fut important notamment grâce au parrainage de L’Auvergnat de Paris, très populaire auprès des Aveyronnais installés à Paris.
La Première Guerre mondiale marque une période d’inactivité des Amicales et certaines d’entre elles disparaîtront. Cependant, une fois la guerre finie, le regain d’activité fut tel que de nouvelles Amicales sont apparues. Une des nouvelles missions des Amicales était alors d’organiser des quêtes pour construire des monuments aux morts dans l’ensemble de l’Aubrac.


Des cafés connus et reconnus

Discussion entre les gérants de la brasserie Lipp, du café de Flore et du café des Deux-Magots,

Pour citer quelques exemples d’affaires qui sont aujourd’hui des symboles du café parisien ouvert par des Aveyronnais : les cafés de Flore et des Deux Magots et la brasserie Lipp. Dont on retient le témoignage de Marcellin Cazes qui commença comme porteur d’eau puis garçon de café avant de reprendre la brasserie Alsacienne et en faire une institution dans le monde des bistrots parisiens ( encore aujourd’hui ). La recette du succès des Aveyronnais, comme Mr Cazes, c’est non seulement des patrons exigeants, très peu compatissant avec leurs salariés et leur faculté à créer une ambiance dans leurs affaires. Les gens viennent manger mais aussi profiter d’une atmosphère chez Lipp mais aussi au café de Flore et aux Deux- Magots .

Pour conclure, les Aveyronnais de Paris ont su profiter des dynamiques migratoires du XIXe siècle pour mener à bien un exode rural et s’immiscer dans une branche spécifique du secteur du travail parisien, le monde des Cafés. Cependant ils ont gardé des liens forts avec la terre natale et l’on retrouve malgré la succession des générations un attachement au village natal. A l’heure actuelle l’ascension vers la capitale n’est plus le fait seulement des Aveyronnais mais l’on retrouve toujours un fort réseau d’entraide des Aveyronnais à Paris.


“ A Paris il est Aveyronnais, en Aveyron il cherche à monter à Pari
s »


Bibliographie :

Ouvrages
RAISON-JOURDE Françoise, La colonie Auvergnate de Paris au XIXe siècle, Paris, Ville de Paris commission des travaux historiques, 1976, 400 p.
CHODKIEWICZ Jean-Luc, L’Aubrac à Paris, une enquête d’ethnologie urbaine, Paris, CTHS,
2014, 230 p.
BAROU Jacques, « L’alimentation. Une ressource économique et identitaire pour les immigrés », Hommes & Migrations, n° 1283, 2010, p. 12-23.

Émission Radio
MAYAUD Jean-Luc, “ Une histoire de nostalgie – les aveyronnais et le mal du pays”, La fabrique de l’histoire, Paris, France Culture, 2006.

ENGELEN Océane L2

VERLAGUET Clara L2

STAINTON Rudy L1