Les Carnets de guerre de Gustave Folcher, paysan languedocien 1939-1945

Par Rémy Cazals, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse II Jean Jaurès.

“A l’école, à l’âge de douze ans, j’étais un des premiers pour la rédaction. Pas pour les dictées, pas pour l’orthographe quoi, mais pour la rédaction, j’avais une des meilleures notes. Alors, ça m’était quand même un peu resté.” (Gustave Folcher)

Je viens (juin 2021) de lire un courrier de la petite-fille d’un prisonnier de guerre français au stalag XI-A d’Altengrabow où se trouvait aussi Gustave Folcher. Cela m’a conduit à effectuer une recherche dans mes dossiers et à la rédaction de cette histoire d’un livre et de ses suites parfois étonnantes.

Comment j’ai reçu le manuscrit ?

            Pour répondre à cette question, il est nécessaire de faire un bref rappel. La FAOL (Fédération audoise des œuvres laïques, section de la Ligue de l’enseignement) avait joué un rôle important dans l’édition de deux livres parus en 1978 : Les Écoliers de Tournissan (Privat) et Les Carnets de guerre de Louis Barthas tonnelier 1914-1918 (Maspero). C’est la lecture de ce dernier livre et le contact avec les productions de la FAOL qui donna à Marius Averseng, ancien instituteur à Aigues-Vives (Gard), l’idée de nous signaler le manuscrit 1939-1945 de Gustave Folcher (lettre du 11/10/1980). Contact établi directement avec l’auteur, j’ai pu étudier ledit manuscrit.

Le support de la dernière partie du témoignage de Gustave Folcher est un cahier ayant appartenu à une écolière de Schorstedt, Gisela Steindecker.

Évaluer l’intérêt historique du texte

            La lecture permet de distinguer trois grandes parties :

– 1939-40 : la description de la drôle de guerre, puis des combats intenses malgré la désorganisation de l’armée française. Ces pages sont vivantes et intéressantes.

– 1940-44 : la vie en kommando agricole dans un village du centre de l’Allemagne. Lui-même jardinier, Folcher s’adapte à la culture des vastes champs de pommes de terre et de betteraves. Les quelques PG français du kommando sont (presque) comme chez eux à Schorstedt. Ces pages sont très intéressantes.

– 1944-45 : les PG français témoins, de l’intérieur, de la débâcle allemande. C’est un final extraordinaire. Les anciens PG font eux-mêmes prisonniers des SS et leur ancien gardien croit qu’ils ont capturé des Américains. Ces pages sont remarquables.

            Conclusion : le livre doit être publié et son niveau est tel qu’il faut passer par un éditeur national. Pourquoi pas Maspero avec qui j’ai déjà réalisé deux livres ?

Démarches en vue de la publication

            Un contrat provisoire est passé avec Gustave Folcher. Celui-ci confie à la FAOL le soin de faire éditer son texte ; il n’aura aucune dépense à effectuer ; si la FAOL réussit, il recevra l’intégralité des droits d’auteur. Un point particulier concerne les modifications à apporter au manuscrit : « Rémy Cazals est chargé de revoir le texte du manuscrit. Par rapport à l’original, les modifications se limiteront à corriger l’orthographe et la ponctuation, aérer le texte en découpant des paragraphes, déterminer quelques chapitres. Le style de l’auteur sera entièrement respecté. Les modifications ci-dessus ne seront faites qu’avec le consentement de l’auteur. »

            Le 14 novembre 1980, j’écris à Jean-Philippe Bernigaud et à François Maspero. (Ma lettre était également adressée à Louis Constant, directeur de la collection « Actes et Mémoires du peuple », car j’ignorais encore à ce moment-là que Constant n’était qu’un pseudonyme de Maspero lui-même.) Extraits de ma lettre :

            Chers Amis,

            Je viens de découvrir un autre manuscrit inédit pouvant prendre place dans la collection « Mémoire du Peuple ». Je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt et je pense qu’il dépasse le niveau des simples productions FAOL. Il s’agit des souvenirs de 1939-1945 d’un cultivateur du Gard, M. Gustave Folcher, toujours vivant, qui m’a confié ses dix cahiers ou carnets. L’ensemble parait faire la moitié environ du « Barthas ». Ce n’est pas un ouvrage aussi « partisan » mais il en a tous les autres caractères. Il s’agit bien de mémoire du peuple. Le récit est très vivant, concret, riche en anecdotes. Le sens de l’observation de l’auteur est toujours en éveil, notamment pour tout ce qui est lié à la terre : paysage, cultures, techniques, saisons, animaux… D’abord, c’est le contact du viticulteur méditerranéen avec les villages et les paysages du Nord-Est. Puis, en plein combat, il évoque les souffrances des bêtes, il décrit un troupeau d’oies traversant le champ de bataille… Prisonnier, c’est la découverte, en kommando, du rythme paysan en Saxe, près de l’Elbe, la pomme de terre, la betterave… Enfin, lors de la libération, le kommando de prisonniers se transforme en troupe d’occupation. Il faut faire des patrouilles et notre auteur remarque qu’il connait les moindres recoins du village, aussi bien que s’il s’agissait d’Aigues-Vives.

            François Maspero accepte de lire le manuscrit qui lui est envoyé. Dès le 2 décembre 1980, il donne son accord pour publier le livre, qu’il trouve « remarquable et passionnant », et envisage sa sortie en mai-juin 1981. Se posent alors divers problèmes techniques.

– Trouver un titre. Gustave Folcher proposait : « L’an 40 par un zouave du 12e ». Pour lui, il s’agissait d’attirer sur le livre le regard des anciens du régiment. Je lui ai expliqué qu’on pourrait attirer cette attention par d’autres moyens et que ce titre était trop partiel. Je proposais : « 39-45. Le grand voyage du cultivateur languedocien » ou « 39-45. Le Languedocien dépaysé ». Le 20 janvier 1981, Maspero estimait que le titre « Un zouave du 12» n’était pas mauvais avec en sous-titre « Un paysan languedocien dans la guerre de 1940-1945 ». Le 26 janvier, je répondais : « Titre : Je ne suis pas d’accord avec vous. Mes raisons : ce titre fait trop militaire et ne correspond pas à ce qui est l’originalité du livre : le regard d’un paysan languedocien sur la guerre et sur les régions (paysages, cultures) qu’il est amené à traverser ou à habiter. D’autre part il ne me semble pas que ce titre puisse vraiment donner envie de lire le livre. Toutefois, donnez-moi vos arguments et, en dernière analyse, vous l’emporterez puisque vous êtes d’accord avec la première proposition de l’auteur. » Le 27 janvier, François Maspero abandonnait le zouave avec humour : « Pour le titre, je ne me battrai pas pour imposer ce pauvre zouave du 12e qui m’a valu effectivement ici quelques sarcasmes divers, du genre allusion au pont de l’Alma, etc. »

Gustave Folcher en tenue de zouave

– Réaliser une couverture. Les photos dont GF dispose sont de qualité moyenne et aucune n’a suffisamment de force pour illustrer la couverture. Maspero avait sorti trois livres dont la couverture était constituée de bandes horizontales de dessins inspirés par des documents d’époque. Je propose de choisir cette solution à partir de trois des photos de GF.

– Finalement on décide de s’aligner sur le livre de Barthas paru dans la même collection. Le titre sera : Les Carnets de guerre de Gustave Folcher, paysan languedocien 1939-1945. Le fond de la couverture sera bleu (et non rouge) ; la photo de Folcher en uniforme de zouave sera placée dans un ovale entouré d’un liseré rouge (et non bleu comme pour Barthas). Le prix sera de 65 francs, le tirage de six mille exemplaires. Comme pour le Barthas, la FAOL organise une souscription (je n’ai pas conservé le résultat précis de celle-ci, mais, au tournant du siècle, la FAOL avait vendu par elle-même, en tout, plus de 1500 Folcher et plus de 2500 Barthas).

            Entre temps, je suis revenu à Aigues-Vives avec un magnétophone et un questionnaire pour obtenir quelques précisions et explications utiles pour ma présentation et pour quelques notes de bas de page.

Les réactions à l’édition

            Celle de l’auteur est enthousiaste (lettre du 13 mai 1981). 

            En ce qui concerne la presse, les trois quotidiens régionaux (La Dépêche du Midi, Midi Libre et L’Indépendant) ont fait rapidement de bons papiers. Pour la presse nationale, c’est l’éditeur qui m’a envoyé les coupures trouvées par l’Argus de la presse. Les recensions ont paru dans les feuilles les plus diverses, ici par ordre chronologique : La Croix, La Charente libre, Croissance des jeunes nations, Le PG, Témoignage chrétien, Le Camarigo, Le Mutualiste de la RATP, Bulletin critique du livre français, Les Nouvelles littéraires, Nord-Matin, L’histoire, Le Réveil des combattants, Historiens et Géographes, Annales du Midi, Connaissance du Pays d’Oc, La Vie du Rail. Mentionnons aussi les deux pages de compte rendu dans La Liberté-dimanche de Fribourg, Suisse, le 2 août 1981.

            Des anciens soldats ou PG de 1940 ont écrit à Gustave Folcher. J’ai pris connaissance de ces lettres avant la publication de l’édition de poche et je les ai utilisées dans ma nouvelle préface : voir plus loin.

            Quand ils ont connu la publication du livre, des crétins locaux ont scié dans la nuit deux ou trois pieds de la vigne de Folcher en le traitant de « cumulard ». Oui, cela aussi fait partie de l’histoire du livre.

            Un extrait sur « La débâcle allemande en 1945 » figure parmi les documents retenus dans le manuel des classes terminales des éditions Bordas en 1983. En juillet 1987, le livre est largement utilisé dans un article de Jean-Marie d’Hoop, « Les prisonniers français et la communauté rurale allemande (1940-1945) » dans Guerres mondiales et conflits contemporains. L’auteur de l’article considère le livre de Gustave Folcher comme un des témoignages les plus riches sur la captivité. Du même auteur, dans la même revue, en mars 1988, l’article « Prisonniers de guerre français témoins de la défaite allemande (1945) » reconnait tout ce qu’il doit à Folcher : « On entend rarement la voix d’un simple ouvrier, d’un paysan ; d’où l’importance attachée ici au témoignage de Folcher, si souvent cité. »

Deux lettres de Jacques Godechot

            En 1986, des drapeaux de syndicats ouvriers de Mazamet (Tarn) ayant été retrouvés en mauvais état, ils ont été classés parmi les monuments historiques et une opération de restauration a été lancée. Pour en couvrir le coût assez élevé, des subventions ont été sollicitées, et la FAOL a proposé à des historiens d’acheter les livres qu’elle avait publiés ou qu’elle avait fait publier, par Maspero par exemple. Tous les bénéfices seraient versés à la caisse de la restauration des drapeaux. Plusieurs historiens de renom ont joué le jeu, Jacques Godechot a passé sa commande puis a écrit deux lettres qui révèlent une facette peu connue de cet universitaire toulousain.

            Toulouse, le 16 avril 1986

            Mon cher ami,

            Je vous remercie de votre lettre du 30 mars et de vos quatre volumes qui me sont bien parvenus. Je me réjouis de les lire. Tous me paraissent fort intéressants. Je vais commencer par les carnets de Gustave Folcher parce que, moi aussi, j’ai tenu des carnets. Mais je ne veux pas les publier. Mes petits-enfants et arrière-petits-enfants en feront ce qu’ils voudront. Toutefois, en feuilletant Folcher, j’ai été frappé par l’incident arrivé à Paray-le-Monial (p. 24-25) : des réfugiés alsaciens portant des couvertures à croix gammée. Je penche pour des trophées ou des pillages. Je possède une photo où je figure avec plusieurs officiers, à Metz, en octobre 1939, avec un grand drapeau à croix gammée sur nos genoux. Ce n’est nullement une marque de sympathie pour les nazis, mais un drapeau que nous avions pris dans une maison de douane abandonnée par les Allemands, sur la ligne frontière. Nous n’avions couru aucun risque, et il n’y avait aucune raison de se glorifier de ce trophée.

            Continuez vos recherches. Il y a aussi « l’histoire orale ». Interrogez les survivants. C’est de l’excellent travail.
            Bien cordialement.

            Jacques Godechot

            Et :

            Toulouse, le 20 avril 1986

            Mon cher ami,

            Je viens de terminer Folcher, et je veux vous dire tout de suite que c’est un livre remarquable et qui m’a passionné. Mais j’ai voulu vérifier l’authenticité du récit. J’ai donc pris le tome II de l’ouvrage Les grandes unités françaises dans la guerre de 1939-1945 que le Service historique de l’armée m’a envoyé il y a une dizaine d’années et qui contient l’abrégé des journaux de marche des divisions et régiments. J’ai constaté que le 12e Zouaves appartenait à la 5e DINA (division d’infanterie nord-africaine) qui avait été mobilisée dans la vallée du Rhône, avec PC à Valence. Le chef du 12e était le colonel Tissané, le père de l’assistante de recherches de M. Wolff […] Le mouvement de la 5e DINA vers la Lorraine est exactement celui que décrit Folcher. Le 11 octobre 1939, le 12e Zouaves est passé à la 3e DINA et a été remplacé par le 24e RTT (tirailleurs tunisiens) comme l’écrit Folcher (en fait, il dit marocain). Ceci pour donner une coloration « nord-africaine » à la 5e DINA dont toutes les troupes étaient « européennes ». La 3e DINA comprit désormais deux régiments de tirailleurs algériens (Folcher dit les « arabes ») et un régiment de zouaves. Elle était mieux équipée que la 5e à qui manquait, selon le journal de marche, le tiers de ses canons antichars et dont les véhicules auto (peu nombreux) étaient « en mauvais état général ». Mais au cours de l’hiver 39-40 la 3e DINA perdit de nombreux cadres par mutation ou maladie, il lui manquait, en outre, 360 chevaux. Cette DINA a fait partie pendant un certain temps du CAC (corps d’armée colonial) auquel a été rattachée la 22e DI à l’état-major de laquelle je me trouvais. Les marches et contre marches, les villages traversés que mentionne Folcher sont très exacts, ainsi que les dates qu’il donne (sauf, p. 31, le lundi 12 septembre, d’après mon carnet le 12 était un mardi !). Le récit de la défense du Buisson, entre Vitry-le-François et Saint-Dizier, est excellent. Folcher a été fait prisonnier le 13 juin. Le 15 il ne restait plus que 50 hommes (sur 3000) du 12e Zouaves. Le reste de la 3e DINA a capitulé le 23 juin dans la région de Vaudémont (Meurthe-et-Moselle, la colline inspirée de Barrès).

            La 2e partie, la captivité, est très bien composée. Elle aurait pu être longue et monotone. L’auteur a mis en valeur quelques épisodes saillants. Enfin la libération et le retour sont émouvants. Les jeunes devraient lire ce livre, au demeurant fort bien écrit, à part quelques expressions que vous signalez.

            Je remarque que ce livre a été publié par François Maspero. Vous savez qu’il a vendu sa maison d’édition pour se consacrer au roman. Le premier qu’il a publié, Le sourire du chat est à peu près autobiographique, il s’agit de la guerre en 44-45 dans la région parisienne. C’est excellent. Je connais très bien sa mère, qui a été déportée. Son père, le célèbre sinologue est mort en déportation. Son grand-père était l’égyptologue.

            Encore toutes mes félicitations, et bien cordialement.
            Jacques Godechot

Une rue du 12e Zouaves à Avignon

            Le 17 mai 1982, Raoul Bernard, retraité des PTT à Avignon, m’écrivait une longue lettre. Il se présentait comme un ancien du 12e Zouaves ayant vécu la même expérience que Gustave Folcher jusqu’en juin 1940, mais ayant eu ensuite la chance d’échapper à la captivité. Il se demandait comment son propre témoignage écrit pourrait être joint à celui de Folcher, en étant bien conscient qu’il ne savait vraiment pas comment faire. En effet il n’y avait pas de solution, le livre de Folcher étant déjà publié. Le 26 janvier 1984, une nouvelle lettre de Raoul Bernard m’informait d’une idée intéressante : « J’ai eu l’occasion de présenter l’ouvrage [de Folcher] à un adjoint au maire d’Avignon, ainsi que mon manuscrit. À ce sujet il m’a laissé entrevoir qu’il y aurait une possibilité de donner le nom du 12e Zouaves à une nouvelle rue de la ville, ce qui je crois nous comblerait. Pour l’instant évidemment il ne s’agit que d’une possibilité. »

            La patience et la ténacité peuvent aboutir à un résultat. Ainsi, le 27 février 1990, six ans après sa dernière lettre, Raoul Bernard pouvait m’annoncer :

            Cher Monsieur,

            Il y a bien longtemps que je n’ai eu le plaisir de correspondre avec vous. Mais je ne vous avais pas oublié.

            Après de nombreuses démarches, bien décevantes parfois, la patience est une fois de plus venue à bout de l’indifférence. Cette copie d’une lettre du maire adjoint d’Avignon vous indique qu’une rue (nouvelle) portera le nom du 12e Zouaves. Si vous connaissez Avignon, elle sera située dans le quartier nouveau dit de Courtine, dans l’angle formé par le Rhône et la Durance à leur confluent. Je pense que cette nouvelle vous fera plaisir.

            Par ailleurs j’ai donné un petit coup de fil à Gustave Folcher à Aigues-Vives pour lui annoncer la nouvelle. Il en est évidemment enchanté mais il m’a dit qu’il ne pouvait plus se déplacer avec des jambes en bien mauvais état.
            Ceci dit j’espère que ce mot vous trouvera en excellente santé ainsi que tous vos proches.
            Bien cordialement.
            Raoul Bernard

La traduction en anglais

            Traduire le livre de Gustave Folcher en anglais est une initiative de Christopher Hill, professeur à la London School of Economics & Political Science sur la suggestion de son père, lecteur enthousiaste de Folcher.

            Le 24 mai 1993, André Folcher m’écrivait :

            Cher Monsieur,

            Je suis le fils de Gustave Folcher et c’est en son nom que je vous écris.

            D’abord pour vous dire que sa santé est très précaire et, s’il prononce des paroles inaudibles la plupart du temps, il conserve une bonne notion des choses. Comme chaque année, autour du 8 mai, nous avons reçu quelques lettres de lecteurs. Un message cependant est à signaler, c’est la raison de cette lettre. Un message donc, émanant d’un professeur anglais, est parvenu à la mairie d’Aigues-Vives avec prière de faire suivre à la famille. Ce monsieur, enthousiasmé par le livre de mon père, souhaite nous rencontrer et envisage une traduction. Tout ou partie, comment, pourquoi ? je ne sais pas. Il doit passer prochainement dans la région et viendra à Aigues-Vives.

            C’est pourquoi je vous demande quelle disposition je dois prendre vis-à-vis de la FAOL, voire des éditions Maspero-La Découverte, si d’aventure ce projet se concrétisait. Étant donné que nous ne sommes pas contre si cela est fait dans l’honneur et le respect du texte. Ceci montre, cher Monsieur, que nous vous sommes beaucoup redevables de cette entreprise. Nous ne vous en remercierons jamais assez.

            En attendant votre conseil, veuillez recevoir nos chaleureuses salutations.
            André Folcher

            Après une visite à Gustave Folcher très affaibli, Christopher Hill et sa famille, André Folcher et la sienne se rencontraient à Aigues Vives en juillet 1993, en présence de Rémy Cazals et de Colette Kleemann de l’Institut universitaire européen de Florence. Plusieurs lettres de Christopher Hill évoquent alors la recherche d’un éditeur : ce sera finalement Brassey’s. Christopher me soumet quelques difficultés d’interprétation du texte.

Couverture du livre traduit en anglais.

            Le livre en anglais est publié en 1996 sous le titre Marching to Captivity : The War Diaries of a French Peasant 1939-1945. La région Languedoc-Roussillon sollicitée ne soutient pas la traduction ; la FAOL participe avec ses moyens à la diffusion du livre en anglais. Je suis moins bien placé pour connaitre les échos dans la presse britannique. Il y a eu un long compte rendu dans History Today de novembre 1997. Christopher Hill lui-même a rédigé pour la Review of International Studies un article intitulé : « International Relations and the voice from below ».

La mort de l’auteur

            Gustave Folcher a su que son livre allait être publié en anglais. Mais il est mort avant d’en voir la réalisation (10 août 1993). La lettre de son fils qui me l’annonce contient ces paragraphes :

            La cérémonie a été d’une bonne tenue, rehaussée par la présence des anciens combattants d’Aigues-Vives et des villages voisins avec leurs porte-drapeaux.

            Le curé remplaçant, Lorrain dans l’âme, avait trouvé la veille dans la bibliothèque du presbytère les Carnets et avait « dévoré » l’ouvrage avant de le disposer bien en évidence sur le maître autel. L’homélie qu’il prononça fut entièrement basée sur les leçons morales et matérielles que l’on pouvait extraire du livre. Les paroles étaient moins d’inspiration divine que de la préface et avant-propos de Rémy Cazals dont on retrouvait les termes.

            J’aime bien ce passage ! J’aime bien aussi cette anecdote rapportée par le fils de Gustave. Lorsqu’il aidait son père à travailler le jardin et qu’il fainéantait un peu, il se faisait houspiller ainsi : « Arbeite ! Allons, arbeite ! » Le mot entendu souvent à Schorstedt avait servi à créer un nouveau verbe français du premier groupe : J’arbeite, nous arbeitons, vous arbeitez…

En collection de poche

            En 1999, les éditions La Découverte décident de retirer le livre de Gustave Folcher en collection de poche. Il me semble qu’une nouvelle présentation est nécessaire, qui tienne compte de l’histoire du livre, en particulier des lettres reçues par l’auteur. André Folcher me les envoie. Elles sont d’un grand intérêt, provenant parfois d’anciens combattants, par exemple Gabriel Gimeno, de Labastide-Rouairoux qui écrivait, le 18 janvier 1982 :

            C’est la Fédération audoise des œuvres laïques qui m’a vendu ton livre qui m’a communiqué ton adresse, ainsi que d’autres anciens du 12e Zouaves, dont celle de Denjean à Carcassonne. Je lui ai écrit et il m’a répondu avec promesse de venir me voir. Je le croyais mort à Le Buisson, ce sinistre Buisson. Il y a 40 ans et demi, et je ne l’ai pas encore digéré.

            Et le 15 février :

            Je me suis amusé à coller des papiers [sur le livre] en y ajoutant les cas qui me concernent. Je ne sais pas si je te l’ai dit qu’en 1980 nous y avons été avec ma femme jusqu’à Berlin. On est passé à Stendal, on est passé à 3 kilomètres d’où j’étais au début, à Deetz. Cette année en octobre, si tout va bien, nous avons bien envie d’aller passer une semaine ; cette fois-ci, je voudrais bien aller voir le premier kommando et aussi Altengrabow.

            Des habitants et habitantes des régions de l’Est ont retrouvé dans le livre la description des combats qui se sont déroulés chez eux. Madame Madeleine Morel :

            Je vous demanderai de bien vouloir m’envoyer 3 exemplaires de votre livre, dont un serait pour moi. Voudriez-vous avoir l’obligeance de le dédicacer ? Les deux autres sont destinés à des amis. J’ai prêté celui que j’avais acheté, mais je sais que je ne le reverrai jamais. Il intéresse tellement les personnes de la région immédiate !

            Il n’est pas possible de citer toutes ces lettres. Elles sont en partie utilisées dans la préface à l’édition de poche qui sort en mai 2000. Tirage 3500 exemplaires ; 2775 vendus à la fin de l’année 2000. Comptes rendus dans Lire, Études, Le Figaro, Historiens et Géographes. Lettre enthousiaste d’un ancien étudiant toulousain établi à Al Khobar en Arabie Saoudite.

Couverture de l’édition de poche

La maitrise de Fabienne Montand

            Entre temps, Fabienne Montand, étudiante en histoire à l’université de Toulouse-Le Mirail (aujourd’hui Toulouse-Jean-Jaurès) avait entrepris une recherche sur le camp de PG d’Altengrabow et rédigé son mémoire (1998). En retour d’un appel transmis par la presse des anciens combattants, elle avait reçu carnets, lettres, photos, dessins et autres documents en provenance de 73 PG d’Altengrabow. Le passage à l’édition pouvait avoir lieu en1999 par l’association « Les Audois », émanation de la FAOL. Tirage 1000 exemplaires. Envoi du livre en cadeau à tous les témoins qui ont répondu à Fabienne.

            Quelques comptes rendus ont paru dans des feuilles spécialisées la Lettre du Centre d’études d’histoire de la Défense, Les Chemins de la Mémoire, Le Lien (de l’Union nationale des Amicales de Camps de Prisonniers de Guerre), Le Réveil des Combattants (ARAC).

            Là encore, les lettres de commande du livre par d’anciens PG de ce camp (onze lettres répertoriées) ou leurs descendants révèlent des motivations intéressantes : « Ce livre m’a été prêté par un ami mais je désire en garder un exemplaire en souvenir de mon père ancien prisonnier au XI-B et peut-être pour le communiquer à une de mes petites-filles (20 ans) qui ignore bien des choses de cette période. » Ou bien : « C’est à ce Stalag que mon père aujourd’hui décédé avait été prisonnier de guerre. Une histoire à laquelle durant notre enfance ma sœur et mes frères nous n’avons prêté qu’une attention distraite. » Et : « C’est à cette personne (95 ans) que je voudrais offrir ce livre. Mon beau-père le possède déjà et ne veut pas s’en démunir. »

L’émission de TF1

            Michel Izard était venu en 1998 à Peyriac-Minervois avec une équipe de TF1 pour réaliser un reportage sur Louis Barthas. 1998, c’était le 80e anniversaire de l’armistice, et l’enregistrement de l’émission avait eu lieu quelque temps avant le 11 novembre. Le reportage est passé le 11. Or le premier ministre Lionel Jospin s’était rendu à Craonne le 5 et avait souhaité que les mutins de 1917 soient réintégrés dans la mémoire nationale. Barthas avait parlé des mutineries et une partie de notre enregistrement concernait cet épisode. Aussi, sans avoir à chercher plus loin dans l’urgence, le journal télévisé de Patrick Poivre d’Arvor pouvait diffuser comme en direct les quelques minutes de notre entretien qui venaient, par hasard, illustrer l’actualité.

            Aussi, ayant à faire en 2004 un reportage sur les combattants de la Deuxième Guerre mondiale, Michel Izard avait-il pensé au livre de Gustave Folcher qui avait suivi celui de Louis Barthas et que je lui avais envoyé. L’enregistrement avait lieu à Aigues-Vives autour d’André Folcher et à Castres où une étudiante toulousaine parlait d’un autre combattant, Paul Salvayre. L’émission passait le 6 mai 2004 au journal de 20 heures. Ayant suivi l’émission, le responsable de l’association Flandres-Dunkerque téléphonait à l’université pour demander que l’on me transmette ses remerciements d’avoir montré, après Folcher, l’intensité des combats de mai-juin 1940.

Et encore

            Et encore, voici quelques pistes qui pourraient être suivies. En 1999, Colette Kleeman avait enquêté au village de Schorstedt où GF était en kommando. Colette envisageait une traduction en allemand du livre de Folcher. Il faudrait lui demander où en sont ses projets.

            Le 14 novembre 2009, Bernard B. m’écrivait ceci :

            Permettez-moi de me présenter. Je suis d’origine allemande, naturalisé français en 1955. Je vis en France depuis mai 1945. Je suis à la retraite de l’Éducation nationale depuis 1995. […] Les hasards de la vie m’ont fait connaitre Philippe F., réalisateur de films documentaires, à qui j’ai raconté comment ma mère et moi avons quitté notre pays en mai 1945 avec un groupe de prisonniers d’un kommando dépendant du camp d’Altengrabow. Nous sommes à la recherche de prisonniers encore vivants qui auraient croisé mon chemin et qui pourraient aussi témoigner de leur vie en détention. Philippe et moi avons lu le livre de Fabienne Montand. […]

            J’ai répondu, mais je n’ai eu ensuite aucune nouvelle.

            On peut mentionner encore mon article dans la revue de l’université de Western Australia (novembre 2017) sur le thème « Hidden Words, Hidden Worlds : Everyday Life and Narrative Sources (France 1939-1945) ».

            Enfin, en juin 2021,j’ai reçu un message de la photographe Céline Clanet, petite-fille d’un PG d’Altengrabow, demandant comment se procurer le livre de Fabienne Montand, introuvable. Je lui ai donné la marche à suivre à partir du site « Ligue de l’Enseignement – Aude ». Elle a passé commande ainsi que du livre de Gustave Folcher dont elle ignorait l’existence. Je pense qu’il y aura des suites.

Dessin de Léopold Colombey reproduit dans le livre de Fabienne Montand.

Conclusion

            Un livre n’est pas seulement un livre. Ici, un livre s’est démultiplié : trois versions du texte de base de Gustave Folcher, plus l’exemplaire complété par Gabriel Gimeno avec ses souvenirs personnels, plus le mémoire de Fabienne Montand. Sans revenir sur les liens étroits avec l’histoire d’un autre livre, celui de Barthas. Citer des comptes rendus de presse et des échanges de correspondances peut paraitre banal, mais on a aussi rencontré une homélie, un acte de vandalisme rural et le baptême d’une rue. J’ai conservé toute la documentation utilisée ici ; les dossiers seront déposés en Archives publiques, vraisemblablement aux Archives départementales de l’Aude avec d’autres sources concernant l’activité d’édition de la FAOL.

Rémy Cazals, Toulouse, 18 juin 2021.

Citer cet article : Rémy Cazals, « Histoire d’un livre. Les Carnets de guerre de Gustave Folcher, paysan languedocien 1939-1945 », Blog STUDIUM, 19 juin 2021, en ligne.

0