Les conséquences du voyage de Bougainville

Malgré de nombreuses découvertes tout au long de son expédition, les résultats du voyage de Bougainville, à son arrivée en France, sont très décevants. En effet, il n’a rempli aucunes des trois principales missions qui lui avaient été confiées, à savoir : découvrir de nouvelles terres (pour dédommager les pertes subies après le traité signé avec les anglais en 1763), ouvrir une nouvelle route vers la Chine (pour développer le commerce) et ramener des plants d’épices (pouvant être exploités en France pour payer les frais du voyage). Le seul point positif, que Bougainville va retirer immédiatement de son voyage, est une amélioration des techniques de navigation. Le temps de son voyage est divisé par deux par rapport au premier tour du monde de Magellan (1519 à 1522). L’expédition de Bougainville a aussi permis l’établissement de cartes plus précises, notamment celle de l’île de Tahiti. De plus c’est un réel progrès pour l’époque car étant la première circumnavigation française, sa préparation était très approximative. Il n’avait aucune vision antérieure sur laquelle s’appuyer. L’objectif de rendre les Malouines à l’Espagne et effectuer de grandes découvertes en parallèle n’allaient pas de pair. En outre, les deux navires de l’expédition, L’Etoile et la Boudeuse, étaient mal adaptés au voyage à cause de leurs caractéristiques différentes (l’un avançant plus vite que l’autre). Néanmoins Bougainville aura su éviter le pire et rentrer à bon port.

Les réelles conséquences du voyage de Bougainville sont postérieures à celui-ci et s’appliquent à des domaines plus culturels. La première, et la plus conséquente, est celle du retentissement de son séjour à Tahiti. Dans son récit de voyage, Bougainville impose dans l’imaginaire français cette île comme le paradis terrestre.

f1.highres

« Vuë de la Nouvelle Cythère découverte par Mr de Bougainville commandant la frégate du roy la Boudeuse et la flûte l’Etoille « , 1768. Dessin à la plume aquarellé (13 x 21 cm) (source : gallica.bnf.fr/Bibliothèque nationale de France)

« Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden »1. Bougainville décrit cet endroit comme merveilleux, peuplé de gens bon et généreux. Les mœurs des tahitiens le confortent dans l’idée qu’il se trouve au paradis. Pour lui « Ce peuple ne respire que le repos et les plaisirs des sens »2. L’homme idéal vit ainsi préservé dans un lieu en communion avec la nature. De ce fait, Bougainville va laisser à sa mort la conviction que le paradis terrestre existe et qu’il se trouve tout près, dans cet archipel des tropiques. Cette vision s’inscrit dans un contexte de remise en question de l’homme par les philosophes des Lumières.

« Vuë de la Nouvelle Cythère découverte par Mr de Bougainville commandant la frégate du roy la Boudeuse et la flûte l’Etoille », 1768. Dessin à la plume aquarellée (13 x 21 cm) (source : gallica.bnf.fr /Bibliothèque nationale de France)

Aoutourou, jeune tahitien que le commandant de la Boudeuse accepta d’amener en France, apparait comme l’incarnation du mythe du « bon sauvage » de Jean-Jacques Rousseau. Ainsi le journal Le Mercure de France décrit son état comme celui « de l’homme naturel, né essentiellement bon, exempt de tout préjugé et suivant, sans défiance comme sans remord, les douces impulsions d’un destin toujours sûr parce qu’il n’a pas encore dégénéré en raison ». Pourtant ce mythe tend à être remis en question, notamment par Bougainville lui-même. En effet ce dernier évoque dans son journal personnel le coté chapardeur des tahitiens et la cruauté de certaines de leurs mœurs, commes les sacrifices humains, par exemple. Cependant, son récit de voyage propage le mythe. Il en contient tous les éléments : le culte de l’amitié spontanée, la fraternité, la beauté des femmes, leur absence de pudeur, la sexualité dévoilée au grand jour, libre et offerte, et le désir omniprésent de se fondre dans cette joie collective. De nombreux philosophe vont s’inspirer du Voyage autour du monde de Bougainville pour critiquer la société française de leur temps.

timbre

Timbre commémoratif français de 1988 (36 x 22 mm), dessiné par Denis Geoffroy-Dechaume (source : http://www.wikitimbres.fr/timbres/1385/1988-bougainville-1729-1811)

En 1772, Diderot, publie son Supplément au voyage de Bougainville, dialogue philosophique dans lequel deux protagonistes discutent du voyage du désormais célèbre navigateur français. Diderot remet en question certains concepts évoqués par Bougainville tout en défendant de nombreuses idées du siècle des Lumières. Le philosophe aborde dans son œuvre les thèmes de l’esclavage, de la colonisation, l’ethnocentrisme européen, la religion ou encore la liberté. Il dénonce par ailleurs l’assujettissement et la corruption des indigènes par les européens. Diderot continue à rêver de l’île décrite par Aoutourou à Bougainville. Cet ouvrage permet aussi de voir la postérité de Bougainville qui reste aujourd’hui encore dans les mémoires comme le premier français à avoir fait le tour du monde.

La circumnavigation de la Boudeuse et de l’Etoile a enfin influencé de nombreux navigateurs dont Lapérouse. Bougainville participera d’ailleurs à la préparation de l’expédition de ce dernier.

Certes, il y a peu de similarités entre les parcours de ces deux grands navigateurs français. Par exemple leurs trajets sont différents. Bougainville se contentera de rester dans l’hémisphère Sud pour se dépêcher de rentrer en France, alors que Lapérouse visitera les deux hémisphères et prendra le temps de se frotter aux véritables dimensions de l’océan Pacifique. De plus, Lapérouse récupèrera lors de son expédition un des objectifs de Bougainville qu’il mènera à bien : explorer la route vers la Chine. De plus leurs objectifs de voyage diffèrent beaucoup. Pour Bougainville il s’agissait de redonner un certain prestige à la France après la défaite contre les anglais, alors que pour Lapérouse l’objectif était purement scientifique.

Cependant, quand le commandant de la Boussole et de l’Astrolabe entame son expédition dans le Pacifique en 1785, il a en tête le voyage de Bougainville effectué une vingtaine d’années plus tôt. Un des objectifs de l’expédition était d’ailleurs de prolonger les voyages de Bougainville mais aussi de Cook. Acquérir des connaissances sur le relevé des côtes, faire la description de plantes et d’animaux et des peuples à étudier constituaient des ambitions communes. Le choix et la structure de la Boussole et de l’Astrolabe furent aussi influencés par les observations et modifications apportées lors du voyage de Bougainville à l’Etoile et à la Boudeuse. Bougainville a en effet perdu énormément de temps à attendre l’Etoile qui l’accompagnait. Lapérouse choisit ainsi deux flûtes. On peut donc dire que Bougainville s’inscrit comme le précurseur de Lapérouse.

 1 Bougainville L-A., Voyage autour du monde, Gallimard, Folio-classique, 2006, p. 235

2 Bougainville L-A., Voyage autour du monde, Gallimard, Folio-classique, 2006, p. 317