Vie rurale

Elle n’avait jamais été une grande fan des vacances à la ferme. La vie là-bas semblait distante, comme si elle traversait la frontière d’un pays à l’autre et se retrouvait immergée dans une culture qu’elle connaissait à peine. Ce sentiment se comprendrait si ces vacances se passaient dans une ferme inconnue, mais le problème, c’est que ce n’était pas le cas. Cette ferme, c’était une histoire familiale, un héritage qui remontait à plusieurs générations. Et elle appartenait actuellement à ses grands-parents qui, eux, avaient toujours apprécié le paysage bucolique.

Sa mère n’avait jamais compris pourquoi elle n’aimait pas cet endroit. Elle l’y amenait depuis qu’elle était bébé et il n’aurait pas été idiot de supposer qu’elle aurait pu créer un attachement émotionnel avec le lieu. Mais il n’en était rien. Non, elle, ce qui lui plaisait, c’était de rester devant son ordinateur, avachie, parfois même recroquevillée, dans une chaise qui avait vécu de meilleurs jours.

Mais voilà, sa très chère maman l’avait quasiment traînée dans la voiture avec pour seule compagnie la radio et son téléphone qui captait mal… Foutu réseau. Alors elle s’était résolue à mastiquer bruyamment quelques Malabars à l’arrière-goût de fruit de la passion. Cette activité avait le don d’énerver sa mère, qui lui lançait des remarques à tout bout de champ. Ah ! Si elle ne voulait pas de bruits de bouche, elle n’aurait pas dû la forcer à venir. Rien à faire d’aller à la campagne pour profiter de la lumière du soleil et contempler les abeilles tandis qu’elles butinent sans arrêt un nombre de fleurs vertigineux.

Non, elle, ce qu’elle aimait, c’était les lignes de code sur son écran, c’était le bruit des touches de son clavier mécanique qui s’enfonçaient et se relevaient après chaque frappe de ses doigts. A la ferme, il n’y avait rien de tout ça. Non, à la place il y avait… des patates… et des… comment ça s’appelait, déjà ? Les trucs là… la famille des courges… Ah oui, des cu-cur-bi-ta-cées. Un truc comme ça. Rien de passionnant, en fait.

« Tu verras, tes cousins seront là. »

Les mots de sa mère, pourtant encourageants, la firent rouler des yeux, son front se pressant contre la vitre de la voiture. Ses cousins étaient des idiots. C’est ainsi qu’elle avait décidé de les percevoir depuis qu’ils l’avaient fait tomber de son canoë quelques années en arrière. Elle ne s’était pas fait mal, rien n’avait été cassé mis à part son ego, et ça, c’était impardonnable. Et puis, s’il y avait ses cousins, il y avait donc sa tante, avec son attitude pompeuse et sa parure qu’elle ne lâchait jamais. Elle disait à qui voulait l’entendre que les cailloux sur son collier étaient des vrais. Un mensonge ! Son mari lui avait offert du toc, mais elle, elle n’en démordait pas. Ce n’est pas pour rien que le grand-père le surnommait le foutriquet, le tonton !

« Génial. »

Elle n’allait pas sauter de joie à la nouvelle. Et plus elle y pensait, plus elle soupçonnait un coup fourré de la part de sa mère. Deux semaines à la ferme, sans ordinateur, avec une connexion internet pourrie et les olibrius qui lui servent de cousins ? Fallait le dire, si elle n’aimait pas sa fille.

« Tu fais vraiment aucun effort ! accusa sa mère en retour. Tes grands-parents sont toujours heureux de nous voir réunis, c’est pas souvent que ça arrive. T’as pas intérêt à tirer la tronche quand on arrive, et encore moins à critiquer la salopette de Papi comme l’été dernier. »

Sauf que la tronche, elle la tirait déjà, et avec splendeur. Elle n’allait pas faire semblant et s’inventer un masque de joie pour le plaisir des autres. Elle en avait déjà assez avec les cours, elle n’allait pas en rajouter durant les moments où elle pouvait rester bien loin du campus universitaire et des gens insupportables qu’elle croisait là-bas. Et puis, maintenant qu’elle y pensait, ses grands-parents, ils n’avaient jamais rien de sucré à manger chez eux. Elle, une passionnée du sucre, allait être forcée de ne pas y toucher. Pas une seule gourmandise ! Pas un vacherin ou biscuit Lu dans les parages. Non, juste du fromage… Beaucoup de fromage. Elle tourna les yeux vers sa mère, tentant une dernière fois de lui faire changer d’avis.

« On peut pas faire demi-tour ?

– Non. »

Emeline