Elle suçotait sa lèvre fendue en les regardant s’éloigner, fiers et moqueurs. Les mains tremblantes de rage, elle remit maladroitement dans sa jupe le bas de son chemisier taché de poussière, de sang et de morve.
Ce n’était pas la première fois que les autres enfants du village l’avaient frappée, pas la première fois qu’elle avait essayé de leur parler de ce qui se cachait dans le phare. Elle n’avait pas peur. Eux, si. Leurs regards brillaient d’une terreur aveugle tandis qu’ils la faisaient taire à coups de pied et que son nez s’emplissait de sable et de l’odeur âcre de leur sueur.
Elle cracha à leur intention et se détourna. Elle se mit en marche la mâchoire serrée à s’en faire bourdonner les oreilles, dépassa les étables de la Vieille Borgne, devant lesquelles le benjamin de celle-ci avait dressé une échoppe, où l’on pouvait échanger à peu près n’importe quoi contre des coquillages quotidiennement ramassés par ses soins. Elle sortit du village, au-delà des deux puits où s’affairaient des silhouettes qu’elle ne prit pas la peine de dévisager. Elle n’avait qu’un but et, avant qu’elle ne puisse se déballonner, elle frappait des deux poings sur la lourde porte en bois du phare.
— Ouvrez ! Je sais ce que vous êtes ! J’ai entendu les pêcheurs en parler à la taverne ! s’époumona-t-elle.
Elle se tut, colla l’oreille contre le bois. Une écharde érafla sa pommette. Rien. Pas un bruit, pas un souffle. Elle se laissa tomber dans les herbes hautes, adossée à l’unique porte du bâtiment.
— Dites, reprit-elle, hésitante, j’espère que vous ne m’en voudrez pas, mais j’ai parlé de vous à mes amis.
Elle commença à arracher des poignées de chiendent des sables et se laissa aller à raconter ses piteuses tentatives pour révéler le secret de la gardienne et les féroces brimades qui les avaient couronnées.
À la nuit tombée, alors que la flamme naissante du phare projetait des ombres vacillantes sur les friches alentour, elle avait fini par rentrer.
Le lendemain, et tous les jours qui suivirent, elle revint. Les bras croisés sur ses genoux, recroquevillée dans le cercle de sable tassé s’élargissant devant la porte de l’édifice. Elle racontait ses journées, rapportait les ragots du village, narrait les expéditions du benjamin de la Vieille Borgne, à un silence devenu refuge. Quand elle en avait fini avec les nouvelles, elle inventait des fables : une marraine bonne fée qui ne pouvait que maudire, une auberge à l’abri des étoiles où la lune et le soleil se retrouvaient pour discuter de l’état du monde. Jusqu’au jour où une voix, si douce qu’elle lui rappelait la caresse des vagues sur le sable lui répondit :
— À mon tour de te raconter une histoire.
Un frisson d’anticipation lui parcourut l’échine. Elle était là, derrière la porte, tout contre le bois. Le murmure si proche qu’il lui paraissait sentir l’haleine iodée sur sa joue. La gardienne du phare prit une profonde inspiration tandis que la jeune fille retenait son souffle.
Et elles plongèrent ensemble dans les profondeurs, bercées par le chant sibilant du phare.
Il est un endroit, dissimulé des étoiles par la brume côtière, où un phare ancien et solitaire rêve. Pas le phare lui-même, non, mais sa gardienne, si longtemps prisonnière que la métaphore s’est gravée dans les os et la pierre. Les vagues s’écrasent dans les criques, mais les navires se détournent, guidés par les flammes et les vents.
Accoudée au garde-corps, elle les observe, le cœur empli de rêves. Parfois, quand elle espère suffisamment fort, il lui semble distinguer une silhouette tendue vers elle, reflet à taille réduite penché au-dessus du bastingage. Alors elle chante. Pas pour lui : pour elle. Elle sait qu’il ne l’entendra pas. Ils y ont veillé. Elle chante pour se souvenir de la liberté et de l’amour. De sa liberté. De ses amours.
Elle n’a pas toujours été un phare. Ce sont les hommes qui l’ont faite ainsi.
Autrefois, il y a si longtemps que les images ont fané pour ne laisser que les sensations, car le corps a meilleure mémoire que l’esprit, elle était aussi crainte que désirée. Une vie de peau et de chair se déchirant sous ses dents. De sang chaud se déversant dans l’eau glacée des profondeurs. De fer et de sel hantant ses jours, engloutissant ses nuits. De soif inextinguible et de satiété fugace. Ce n’était pas grave. Elle n’avait qu’à se servir. Ils se seraient battus pour mourir entre ses bras.
À présent, le seul sang qui tache sa peau est le sien. Corps meurtri, traîné inlassablement dans les escaliers de l’édifice. Le seul sel sur ses lèvres est celui de ses yeux, fatigués de scruter l’horizon, celui de sa peau luisante sous des efforts pour lesquels son corps de prédatrice n’a jamais été conçu.
Il est un endroit, dissimulé des étoiles, où certains soirs la brume côtière reprend ses droits, et où un phare, qui n’est plus que les souvenirs de sa gardienne, s’éteint.
Parce qu’il en a fini de rêver.
Maelys