Les bardes n’en parleront pas

Vivien avait cessé d’être vaillant.

On l’avait révéré, acclamé, hué aussi, parfois. Il n’y avait pas de lèvres dans tout le royaume qui n’eussent goûté son nom. Pas de voyou, pas de brigand des grands chemins qui n’eût craint l’arrivée de son glorieux destrier ; épée au flanc, heaume luisant au clair de lune, sa cavalcade rythmée par le fracas de son armure.

Il avait vaincu plus d’ennemis que quiconque, perdu plus d’amis aussi. Sans rien attendre en retour, il avait abattu l’empereur sanguinaire qui avait ravagé le monde connu. On l’avait néanmoins couvert de présents, on avait érigé des statues à son effigie au centre de tous les villages. Les pères s’étaient succédé auprès de lui, leurs filles au bras. Il connaissait le goût des figues et des cendres, du cidre et du sang.

Il avait passé des nuits dans les bras chauds d’amants, d’autres à porter les corps de ces mêmes hommes à leurs familles, aux travers des landes dévastées. Il avait rêvé, ri, bu, aimé, recommencé.

Recommencer, encore, toujours : il fallait recommencer. Des tyrans, des félons, des terres à conquérir, des révoltes à mater. Son épée s’était émoussée. Son casque avait terni. Il avait dû se procurer un énième cheval, blanc, bien sûr ; l’illusion devait être parfaite. Une mèche de la crinière de son tout premier compagnon de bataille, l’originel, demeurait tressée dans ses cheveux.

L’herbe, la mer, les fleurs, le sable, la peau. La boue, la pluie, la vase, les pierres, les corps.

Il s’était tant battu. Il avait porté et reçu tant de coups. Il avait cessé d’être beau depuis longtemps : silhouette tordue sur un cheval fringant. Il ne retirait plus son casque en public.

Il avait longtemps rêvé de paix. Ici, allongé contre le tronc noueux d’un arbre millénaire, il se dit qu’il l’avait enfin trouvée. Il saisit son heaume tant bien que mal et le retira avec précaution. La brise caressa son crâne brûlé et balafré. Il ne se souvenait que vaguement de la dernière fois qu’il avait pu passer ses doigts dans ses cheveux, de la dernière fois qu’il avait vu ses doigts.

Alors, Vivien rit, d’un rire rauque, qui tenait plus du souffle grinçant que du rire fort et fier qui avait été le sien. Il rit et baissa les armes devant l’ennemi pour la première fois.

Son adversaire ouvrit les bras et l’enlaça. Il lui promit que tout était fini, qu’il pouvait hurler, pleurer, pardonner.

Face à la mort, Vivien cessa d’être vaillant.

Maelys