Sur la place publique d’un petit village, un troubadour se tenait sur scène. Il invitait les villageois à se rapprocher pour écouter son histoire.
« Approchez-vous, approchez-vous, je vous promets que vous ne le regretterez pas. Ce conte narre l’histoire d’un roi siégeant tout en haut d’une tour dorée. Voici ce qu’on raconte :
Dans un royaume en forme d’étoile, vivait un roi au sommet d’une tour dorée. Il baignait dans la richesse, et sa fortune ne semblait pas trouver de limite. Son peuple, au contraire, souffrait d’une extrême pauvreté. Il n’avait ni toit pour se couvrir, ni nourriture pour se sustenter, et pas assez d’argent pour bâtir l’un et se procurer l’autre. Les enfants mouraient de faim, et ils ne pouvaient pas apprendre les mathématiques, ni écrire la langue de leur pays, parce que les écoles étaient trop chères.
Devant la misère de son peuple, le roi eut une idée. Il fit construire des immeubles pour accueillir les sujets, et apporta des vivres en grande quantité pour nourrir tout un continent. Il créa également des aides pour les enfants, pour rendre l’éducation ouverte à tous. En échange, le roi ne demanda qu’une chose, que son peuple travaillât pour lui, et lui promit qu’il le lui rendrait très bien. Très satisfait de lui-même, le roi s’en retourna nicher en haut de sa tour, et tout le monde vécut heureux jusqu’à la fin des temps.
FIN
Ainsi s’achève le conte du roi de la tour dorée. »
Une fois ces mots prononcés, la foule applaudit avec entrain l’histoire qui venait d’être narrée. Tout à coup, un deuxième troubadour sortit de l’ombre et monta sur scène. Il dit :
« Villageois, ne vous fiez pas à ce bonimenteur, car il pourrait très bien vous tromper. Je vais vous raconter la suite et la véritable fin de ce conte. Voici ce qu’on raconte :
Le roi coulait des jours paisibles, et rien ne semblait pouvoir troubler cette tranquillité… Un jour, cependant, il entendit des voix provenant du pied de la tour. Intrigué, il s’avança sur son balcon et jeta un coup œil par dessus la balustrade. A sa grande surprise, le roi vit une masse de milliers d’individus agglutinés autour de sa demeure. Certains tenaient des pancartes, d’autres jetaient des pierres ; tous étaient très en colère. Devant un tel rassemblement, le roi exhorta ses sujets à lui dire quel mal les avait touchés.
Une jeune fille sortit de la foule, la peau sur les os, et dit à son souverain :
‘‘Ô mon roi, si tu savais, ton peuple est de plus en plus malheureux. Les bâtiments que tu as fait construire pour lui donner un toit sous lequel s’abriter, ne sont faits que de carton et de papier, il lui est impossible de se reposer, ni même de se réchauffer. Les aliments que tu as apportés pour apaiser sa faim, ne sont faits que d’amas de roches et de gravier, il lui est impossible de regagner des forces, ni même de rester en bonne santé. Les aides que tu as lui offertes pour garantir l’éducation à tous, ne sont pas suffisantes pour qu’il puisse financer ses études, il lui est impossible d’apprendre les mathématiques, ni même d’écrire la langue que tu partages avec lui.
Ton peuple se meurt, mon roi. Pendant qu’il travaille, tu es bien au chaud au sommet de ta tour précieuse, et tu ne lui rends pas ses gages comme tu le lui avais juré. Il te demande de l’aide, les genoux à terre et le ventre creusé. S’il te plaît, Seigneur, offre-lui ta grâce, car ton peuple se meurt.’’
Le roi, en entendant cette complainte, ne put retenir son émoi. Perché en haut de sa tour, il observa la foule et se prépara à produire un discours. Il prit une grande inspiration, et il scanda, un large sourire dessiné sur ses lèvres :
‘‘Peuple, ton roi entend ta prière. Il souffre de savoir que tu ne vas pas pour le mieux, et il ne peut supporter une telle injustice. Mais, peuple, rappelle-toi tout ce que vous avez traversé ensemble. Toutes ces guerres, ces famines, ces morts. Vous avez vu et connu tellement qu’il ne peut plus se séparer de toi. Ton roi fait tout ce qui est en son pouvoir pour te venir en aide. Il t’a construit des maisons souples pour que tu puisses sentir la brise du soir. Il t’a servi des mets croquants pour que ton estomac soit aussi dur qu’une montagne. Il t’a apporté les aides pour que tu apprennes que le savoir n’est pas un dû.
Quel royaume sur cette terre peut se vanter d’être aussi grand que le sien ? Ton roi a tout sacrifié pour t’apporter le bonheur, alors remercie-le. Oui, peuple, remercie-le, car c’est un cadeau qu’il te fait d’être en vie à ses côtés. Savoure cette vie, et chéris-la, parce qu’elle est tienne et qu’elle est belle. Sois témoin de la grandeur de ton souverain, et vois qu’il n’est entouré que par les vivants. A présent, il s’en retourne au fond de sa demeure, en veillant toujours sur toi, parce que son âme est généreuse, aussi bien que sa langue est de bois.’’
Sur ces mots, le roi se retourna et disparut dans l’obscurité, et son peuple, ne sachant que répondre aux paroles qui venaient d’être prononcées, resta muet.
FIN
Ainsi s’achève le conte du roi de la tour dorée. »
Une fois ces mots prononcés, les réactions de la foule furent plus mitigées que lors de la première écoute. Certains applaudissaient, d’autres se taisaient. Mais au final, c’était bien le roi qui avait triomphé.
Axel