La jeune boulangère m’accueille, comme d’habitude.
Son sourire efface presque son œil enflé et les cicatrices sur sa lèvre.
« Une salade au thon, s’il vous plaît. »
Silence.
La carcasse méconnaissable d’un animal dépecé, étalée sur le trottoir.
Silence.
Des flots de déchets, des poubelles entassées formant un barrage inutile.
Silence.
Des cris percent l’air.
Des chants d’oiseaux s’y mêlent en rythme.
Qui aurait cru que leur symphonie rime avec la violence domestique?
Silence.
Des restes de confettis, un sourire momentané, le nettoyage d’une année.
Silence.
Je ne suis pas croyante, mais je ramasse des déchets comme si j’étais payée.
Silence.
Des activistes pressées, sourires légers, je prends le long chemin pour les éviter.
Silence.
Des parents qui me soutiennent avec des rictus trop enjoués pour être vrais.
Je vais devoir travailler.
Un autre cadavre anonyme pour les dents de la machine.
Silence.
Je pleure les larmes de mon cœur comme si on allait fleurir ma tombe de plus de deux fleurs.
Silence.
Des aveux amers soufflés d’une voix rauque sur des rails abandonnés.
La fumée de nos cigarettes est une couverture sur nos épaules.
“Ça va aller, tu sais.”
Silence.
Mémoires de sourires qui me chagrinent.
Mosaïques de peurs et d’amour qui étouffent nos téléphones.
Mon déni au nom de l’amitié, je ne l’ai jamais pas aimée.
Silence.
On organise des voyages qu’on ne fera jamais.
Silence.
Les partiels arrivent, j’ai donc deux semaines pour me faire déporter.
Silence.
Je parle au ciel comme si c’était ma mère.
Je ne rentrerai pas ce week-end.
Silence.
Inconnus.
Sourire.
C’est pavlovien.
Silence.
Guerre en Iran, vieillissement des parents.
Une responsabilité imposée m’attend.
Silence.
Morts dans le monde.
Viols dans l’allée.
Dossiers.
Silence.
Encore une année écoulée.
Mes rêves d’enfance sont de plus en plus étrangers.
Silence.
Eleanor