Sans abri

Son regard est pareil au regard des statues.

C’est bien la pire peine

D’un vieillard qui jette à poignées

Les intérêts de ma peine avancée.

Le voyant en péril et loin de toute escale,

Un livre ancien sous le bras,

Prends ce livre ; et dis-toi : ceci vient du vivant.

Départ dans l’affection et le bruit neufs.

Lorsque j’ai écrit ce centon, je n’aurais jamais cru donner suite à une telle histoire. J’ai envisagé le cours de ce récit en assemblant des vers de poèmes, soigneusement choisis, et en imaginant ce qui aurait pu passer dans le cas où je décidais d’aborder celui qu’on nomme le sans-abri. Je me suis trompée, laissez-moi vous raconter.

Brillante idée pour ce concept. Qui aurait pu être meilleur légataire qu’un humain dépourvu de foyer ? Les lieux que je fréquente me poussent souvent à passer devant lui, que je retrouve la tête dans son manteau pour affronter les tempêtes de froid. On se regarde quelquefois, soupirail pour donner du jour à son obscurité. Je ne sais jamais s’il me regarde avec défiance ou méfiance, mais une chose est sûre, son regard en dit long. Il n’est jamais seul, il passe le temps avec son plus fidèle compagnon le chihuahua, partageant le peu de chaleur que lui apporte sa parka.

En fait, c’est le genre de mec qu’on évite, quoi. Il est frêle, la plupart de ses dents sont absentes et il sent la bière à foison.

J’ai appris sur lui grâce à mon observation. Il ne laisse jamais ses canettes par terre, il ne quémande jamais d’argent, et il dit toujours bonjour, même quand on ne le regarde pas.

Un soir de froid polaire, le voyant en péril et loin de toute escale, je l’aborde. Bonsoir Monsieur, comment allez-vous ? Un peu bateau, comme question, quand on connaît déjà la réponse, mais assez rassurant pour approcher l’inconnu.

Il me parle immédiatement, sans méfiance ni défiance et avec le sourire le plus sincère que j’aie jamais vu. Notre conversation restera privée, mais en a découlé une belle leçon de vie. Il fait partie de ces gens au lourd passé, ayant tout perdu du jour au lendemain, tentant de noyer tous ces chagrins dans la bière la moins chère du marché, achetée avec le peu de pièces cuivrées qu’il reçoit.

Je ne veux pas lui donner de monnaie, il irait sûrement s’acheter une canette destructrice. J’ai envie de quelque chose de plus durable, de plus constructif, et surtout de différent. Il mérite la différence.

Je lui tends un livre, sans surprise il rigole. Difficile de lire à trois grammes, tu m’étonnes, puis je ne sais même pas s’il sait lire, en fait.

C’est ainsi qu’une négociation s’entame, je tiens vraiment à lui donner le livre, mais ne veux pas le gâcher dans le cas où il déciderait de le jeter. Je crois qu’il n’en a pas grand-chose à foutre, de ce livre, mais trouvons un compromis.

Je pars alors, mais le lui confie, en insistant sur le fait que je lui fais confiance. J’emploie un terme lourd et sérieux, la confiance. Soudain, il s’arrête de rire et change complètement de comportement, puis c’est lui qui négocie avec moi. « Je le garde au chaud mais on le lit ensemble, si tu ne reviens pas je le jette. On se donne des rendez-vous, tu reviens et je te lis quelques pages. » J’étais bouche bée.

Je m’appelle Clara, et voici comment j’ai créé un atelier de lecture avec celui qu’on nomme le clochard, celui qu’on évite, celui qu’on juge et sur qui on crache.

Départ dans l’affection et le bruit neufs.

Clara

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