I. Définitions et remarques préalables

1. Le témoin oculaire

            Le contenu de cette partie va-t-il charrier des évidences ? Peut-être, mais mieux vaut être clair que risquer la confusion. Il est évident que le témoin d’un fait doit avoir été sur place au moment où il se déroule. Un témoin médiocre de l’offensive du 16 avril 1917 au Chemin des Dames est un témoin. Un bon historien actuel de cette offensive n’en a pas été témoin. Certains peuvent se prétendre témoins d’un fait alors qu’ils se trouvaient ailleurs. C’est pourquoi l’historien doit vérifier, chercher les « lettres de créance » des auteurs, comme l’écrit Jean Norton Cru. À propos de tous les témoignages, JNC posait au signataire la même question : « avait-il qualité pour parler en témoin ? » Nous devons beaucoup à la méthode critique de JNC, dont nous aurons l’occasion de reparler. Dans les années 1920, il a effectué bien des vérifications ; celles-ci sont plus faciles aujourd’hui grâce à la mise à disposition du public des registres matricules des soldats.

            Ainsi, pour rester dans le corpus étudié par JNC, on ne peut pas raconter les combats comme témoin sans y avoir été engagé. Il donne une définition claire du combattant (dans Témoins p. 10) : « tout homme qui fait partie des troupes combattantes ou qui vit avec elles sous le feu, aux tranchées et au cantonnement, à l’ambulance du front, aux petits états-majors : l’aumônier, le médecin, le conducteur d’auto sanitaire sont des combattants ; le soldat prisonnier n’est pas un combattant, le général commandant le corps d’armée non plus, ni tout le personnel du GQG. La guerre elle-même a imposé cette définition fondée sur l’exposition au danger et non plus sur le port des armes qui ne signifie plus rien. »

            Les vérifications effectuées par JNC lui permettent de débusquer les faux témoins. Ainsi Marcel Berger (Le Miracle du feu, 1916, 485 pages) n’est resté sur le front que quelques jours. « On ne peut pas raconter la guerre sans l’avoir faite et tout le talent du monde ne pourra remplacer l’expérience », remarque justement le critique. Même chose pour Émile Zavie (La Retraite, récit d’un soldat, 1918, 237 pages) : JNC trouve dans son livre « toutes les absurdités auxquelles il faut s’attendre de la part d’un auteur qui n’a vu le front que quelques jours et qui, négligeant le peu qu’il sait, a entrepris de raconter une phase de la guerre dont il n’a pas la moindre notion ». Émile-François Julia (deux livres chez Perrin en 1917 et 1918) est un de ces médecins « qui veulent nous parler de toutes les choses du front sauf du seul sujet qu’ils connaissent bien, leur ambulance ». Quant au Toulousain Jean Renaud, officier d’état-major, il usurpe le mot « tranchée » dans ses deux livres « d’une fécondité redoutable », Qui vive ? la Tranchée et La Tranchée rouge. JNC poursuit : « Si Renaud est fécond c’est en fables, légendes, anecdotes inventées. J’ai pu changer d’opinion au sujet de quelques œuvres, après nouvelle lecture et examen plus attentif ; mais mon opinion sur Jean Renaud est en 1927 la même que j’avais lorsque je le lus pour la première fois en octobre 1916, aux tranchées devant Hurtebise. »

            L’opinion de JNC est partagée par d’authentiques témoins. Justement à propos de l’offensive Nivelle du 16 avril 1917, Georges Bonnamy note : « Je ne parlerai que du secteur que j’ai vu. » Dans La Peur, Gabriel Chevallier compare ses opinions à celles de son père qui, lui, n’a rien vu : « toute la guerre nous sépare, la guerre que je connais et qu’il ignore ». Paul Fiolle (La Marsouille, 1917) s’adresse aux vrais témoins : « Poilu ! Que de bêtises l’on écrit en ton nom. » Et aux faux témoins : « Vous ne savez pas ? Soit ! Eh bien, taisez-vous. Taisez-vous donc ! » Paul Fiolle avait passé vingt-trois mois sur le front.

            Encore une évidence ? Il faut rappeler que le corpus étudié par JNC ne comprenait que des combattants, pour la plupart français, et que le livre date de 1929. Dans 500 témoins et dans le dictionnaire en ligne sur le site du CRID, nous avons élargi à tous les témoins, de tous pays, militaires de tout grade, civils et civiles, publiés ou inédits accessibles au public. Chaque témoin étant étudié à sa place, chaque témoignage dans son contexte. Ainsi nous prenons en compte le général Sarrail et le caporal Barthas ; Jean de Pierrefeu comme témoin des magouilles et des rivalités au sein du GQG ; les carnets personnels de civiles françaises en territoire occupé par les troupes du Kaiser ; l’expérience de soignante en Allemagne de la Suissesse Henriette Rémi, racontée dans son livre Hommes sans visage, publié à Lausanne en 1942 ; parmi les témoins russes, le soldat Stephane Ivanovitch Gavrilenko, venu combattre en France, et la noble dame Sophie Ilavoyskaya présentée lors du colloque Écrire en guerre ; le témoignage de Louis Pasquié, affecté spécial dans une usine de Lyon ; et encore le manuscrit de Marius Reverdy, récemment déposé aux Archives départementales de l’Aude (et publié), rare récit d’un sous-marinier français, à bord du submersible Gay-Lussac. Et bien d’autres.

Sources :

– Dans Témoins de JNC, notices Berger, Zavie, Julia, Renaud, Fiolle.
– Dans 500 témoins, notices Bonnamy, Chevallier, Pierrefeu.

– Sur le site du CRID, notices Rémi, Gavrilenko, Ilavoyskaya, Pasquié, Reverdy.

2. Le témoin doit avoir laissé une trace

            Tous les contemporains de 14-18 étaient des témoins potentiels, chacun à sa place. Mais, pour figurer dans notre corpus, il faut « avoir témoigné », avoir laissé une trace. Celle-ci est la plupart du temps constituée par du texte, mais cela peut également être la photo, le dessin, la gravure rupestre, et même l’entretien oral enregistré.

            Voici un cas qui me touche directement. Mon grand-père paternel, Maximin Cazals, né en 1882, était ouvrier mégissier à Mazamet. Marié, père de deux filles, il a été mobilisé en août 1914. Il a fait toute la guerre dans l’infanterie comme simple soldat et a été promu caporal en 1918. Il s’est trouvé devant Hurtebise ; il a été blessé par un shrapnel à Massiges. Je possède sa croix de guerre, son livret militaire et une seule photo, reproduite dans 500 témoins page 24 (Maximin est celui qui porte une veste sombre). J’ai pu avoir accès à sa fiche matricule qui confirme ses états de service. Mais je ne dispose d’aucun témoignage personnel sur ce qu’il a vécu. Il est mort en 1936, je ne l’ai pas connu. Il savait lire et écrire ; ma grand-mère aussi ; une correspondance a existé. J’ai appris que, après le décès de ma grand-mère en 1946, les lettres ont été brûlées par leur deuxième fille, elle-même veuve d’un combattant de la Deuxième Guerre mondiale tué à Dunkerque en juin 1940. Reste un témoignage indirect. D’après ses enfants, mon grand-père ne parlait jamais de la guerre. Mais, un jour, invité par un camarade à un repas d’anciens combattants, il était revenu bouleversé et, en pleurant, il avait raconté toutes les horreurs, la vie dans les tranchées, les bombardements, les attaques… C’est après avoir lu les Carnets de guerre de Louis Barthas en 1978 que mon père me l’a dit en précisant : « C’était tout ce qu’a écrit Barthas. » Lorsqu’il est mort, le 14 mai 1996, mon père était en train de relire son exemplaire de la première édition du livre de Barthas. Il était parvenu à la page 330.

            Il s’agit là d’un cas très particulier. La plupart des autres combattants, des civils et civiles, ont laissé un témoignage direct. Si celui-ci se trouve encore dans une armoire ou dans une malle au grenier de la maison familiale, l’auteur ne peut encore être reconnu comme témoin. Mais, comme Jean Norton Cru l’avait annoncé en 1929, carnets, correspondances, photos sont découverts tous les jours et peuvent être mis à la disposition du public soit par l’édition de livres, articles, dossiers pédagogiques, soit par la conservation en dépôts d’archives, soit encore par la mise en ligne. Ces divers aspects, à peine esquissés ici, seront envisagés par la suite dans leur complexité.

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