VIII – De l’humour : un florilège

            Rémy Cazals, 2022

Dans une période tragique comme celle de la guerre de 1914-1918, il ne faut quand même pas s’étonner de rencontrer l’humour dans les témoignages. C’est une dimension à laquelle je suis sensible. En écrivant une biographie de Jean Jaurès, je me suis aperçu que cet homme au programme sérieusement élaboré, à l’action soucieuse de raison et d’efficacité, ne pouvait être pleinement compris si on ne tenait pas compte de son humour et de son utilisation de l’arme de l’ironie, ce qui n’avait jusque là pas été suffisamment pris en compte. Parmi plusieurs exemples cités dans mon livre, je n’en donnerai ici que deux. Lorsque Jaurès qualifie l’antisémite Édouard Drumond de « psychologue de génie » ou de « profond sociologue », c’est évidemment de l’ironie ; en déduire que Jaurès admire Drumond serait ridicule. Lorsque le ministre Cavaignac expose devant la Chambre une pièce accusant nommément Dreyfus, lettre qui n’est qu’un faux grossier, Jaurès écrit : « Comment un homme, qui passait pour une intelligence moyenne, a-t-il pu prendre au sérieux les documents ineptes qu’il a cités ? » Cette phrase est plus assassine que ne le serait une insulte.

            Pour les combattants, le rire peut être un moyen de surmonter l’angoisse. Henri Taurisson décrit un rire réflexe déclenché après une nuit au cours de laquelle son escouade a erré, perdue dans la boue : « Petit à petit le jour arrive, on se regarde, on est méconnaissable et si on n’avait l’habitude de vivre ensemble vraiment on ne se reconnaîtrait pas car la figure est aussi couverte de boue que le restant de notre personne. Même dans les moments les plus tristes l’homme a quelque chose qui le force instinctivement à rire de ce qui lui semble anormal. Eh bien tous les huit nous nous sommes mis à rire. Cela nous paraissait si bizarre notre tenue que nous avons ri et puis la tristesse nous a repris. » Dans une lettre du 5 août 1915, Léon Plantié écrit : « Au milieu de notre misère nous nous étouffons parfois de rire quand on voit celui qui est devant nous qui s’affale en plein dans la boue car lorsqu’il se relève, il est propre, les uns jurent, les autres crient, les autres rigolent et c’est ainsi chacun à son tour et il y en a pour le plus malin. »

Le 24 février 1916, au tout début de l’attaque allemande sur Verdun, sous un bombardement d’obus au gaz, le lieutenant Henri Colson note : « Nous avons tout juste le temps de mettre nos masques en forme de tête de porc, nous les conservons pendant près d’une heure. Ces masques nous donnent un aspect grotesque et risible, et des plaisanteries lourdes s’échangent de part et d’autre. Quelques hommes imitent le grognement du cochon ! Qui se douterait, à les voir, à les entendre, que la mort les guette, qu’ils le savent et qu’ils crèvent de faim et de soif ! » En mai 1916, à la cote 304, Louis Barthas raconte : « Soudain un obus avec un sifflement sec et brutal traversa notre tôle comme une feuille de papier et vint se planter contre le talus de la tranchée sans éclater. Croyez-vous qu’on s’épouvanta ? Non, les premières secondes de stupeur passées, ce fut un éclat de rire général. Pourquoi ce rire ? Qui pourrait en expliquer les raisons ? »

Dantoine a dessiné des poilus tombés en plein « fangas » et réagissant avec humour. Ce Languedocien, l’Anglais Bairnsfather et l’Australien Dyson ont su opposer humour et dérision aux caricatures chauvines qui font partie du bourrage de crâne. Celles-ci, d’ailleurs, pouvaient être retournées comme l’ont fait certains poilus : Louis Barthas, Léopold Noé transformant « Bon souvenir » en « Mauvais souvenir », Maurice Armengaud, Delphin Quey, et on se souvient du commentaire de Louis Faury sur la carte postale dessinée représentant Guillaume II et la « vieille garde » citée plus haut.

            1. Au risque d’être qualifié de « scatologique »…

            Au risque donc d’être traité ainsi par le critique anonyme (mais bien connu) de La Guerre censurée de Frédéric Rousseau dans L’histoire (mai 1999, compte rendu qualifié par ailleurs de « malveillant et faux » par Charles-Olivier Carbonell), je commencerai par une anecdote rapportée par le chauffeur de camion Albert Vidal :

            « 16 décembre 1915. À l’état-major, à l’entrée du couloir qui conduit aux cabinets de MM. les officiers, est installé un grand disque, blanc d’un côté, rouge de l’autre. Le planton de service est chargé de le manœuvrer avec à-propos pour éviter à ces messieurs d’aller se casser le nez sur une porte fermée. Blanc indique : libre ; et rouge : occupé. J’ai demandé au planton : « Tu n’as jamais essayé de l’oublier toute une après-midi tourné du côté rouge ? » Il m’a répondu : « Ça ne serait pas à faire. Ça pourrait chier ! » »

            Un commandant de Barthas, surnommé « Quinze Grammes », est un maniaque préoccupé « de l’établissement des feuillées, de leur installation réglementaire, leur largeur et profondeur au minimum. Ce que nous mangions lui était indifférent, mais l’endroit où nous déposions les vestiges des cuisines avait pour lui une importance capitale. » Le chasseur alpin Honoré Coudray écrit que les pages du Bulletin des Armées de la République « alimentaient les archives des feuillées, dernier refuge des bourrages de crânes imprimés ». Sur ce thème, les aventures picaresques du Brave Soldat Chvéïk, de Jaroslav Hašek, ne sont même pas caricaturales : le général autrichien maniaque des latrines rejoint le commandant de Barthas ; les pages de récits héroïques de la propagande officielle et le texte d’une prière catholique rédigée dans toutes les langues de l’Empire austro-hongrois, largement distribués à la troupe, y ont le même usage dans toutes les latrines de Tyrawa-Woloska.

             Les trois volumes des aventures du soldat tchèque ne sont pas un témoignage direct, c’est bien entendu. Mais on pourrait écrire celles d’un brave poilu français en rassemblant toutes les situations militaires comiques relatées dans les témoignages authentiques des combattants. Chvéïk a servi d’ordonnance à un Feldkurat (aumônier militaire) souvent ivre ; l’aumônier français Omer Denis condamne vertement les « ripailles » de ses confrères « au café où ils fréquentaient régulièrement chaque soir ». Je n’en dis pas plus, n’ayant pas l’intention d’apporter ici une étude « résolument comparative » de la question, comme dirait un historien prétentieux.

            2. Situations militaires comiques

            Contrairement à un examen trop rapide de son livre, le caporal Barthas ne critique pas systématiquement ses supérieurs. Tous sont jugés selon leurs comportements, un mot qu’il faut laisser au pluriel parce que ces attitudes ont pu être diverses. Celles du général Niessel, par exemple, sont parfois condamnées, parfois appréciées. Mais il est vrai que certains officiers sont presque toujours moqués, notamment ceux qui ont reçu des surnoms soulignant leur ridicule, comme le commandant « Quinze Grammes » et le capitaine-adjudant-major baptisé « le Kronprinz ». Barthas décrit à Châlons des officiers pimpants, ressemblant à ce cavalier « merveilleux d’astiquage » rencontré à l’automne 1914 par le sergent d’infanterie Paul Ramadier.

            Raymond Jubert a adressé aux généraux de Castelnau, Pétain et Nivelle la dédicace ironique de son témoignage sur Verdun. Louis Chirossel décrit ainsi une revue en juin 1915 : « Le général est sorti d’un grand portail, devant nous, avec beau cheval et une suite remarquable, des bottes toutes cirées, et même vernies en noir ou en rouge, une dizaine d’officiers d’état-major, plus un simple cavalier portant le fanion du général. Quand tout a été sorti – nous étions au Présentez armes – je n’ai pu m’empêcher de rire presque aux éclats. J’ai cru me trouver au cirque Pinder à une cavalcade de ce genre, c’est absurde ! Plus ce sera long, la guerre, plus ce sera ridicule. On s’occupe de trop de choses que la vraie guerre. » En août 1916, Barthas a relaté une remise de décorations tournant à la farce parce que le ban est ouvert par la cacophonie d’un clairon fêlé et d’un tambour à la peau trop usée, et à cause de la maladresse du « Kronprinz » dans ses accolades : les soldats éclatent de rire ; les officiers eux-mêmes « ne pouvaient s’empêcher de sourire ». Encore, ces décorations étaient peut-être méritées, pas comme dans le témoignage de Marius Perroud s’indignant de voir que, après une attaque, on a décoré de la croix de guerre les deux soldats qui avaient gardé les sacs. Gustave Doussain signale que l’officier choisi comme porte-drapeau du régiment est « un lieutenant qui puisse jouer au bridge à la popote du colonel ».

            La stratégie systématique d’évitement d’Albert Marquand a porté ses fruits. Ce fantassin a fini par intégrer une équipe de radiotélégraphie où il éprouve « la satisfaction du voyageur arrivant au port après une affreuse tempête ». Le 31 août 1918, il note : « Mon ancien régiment, le 149, a sa 4e citation à l’Armée et attend la fourragère verte et jaune. Grand bien lui fasse !! » Les deux points d’exclamation renforcent l’ironie de la remarque. Lorsque le régiment d’Olivier Monti, le 207, est dissous, ce poilu note de manière laconique : « Je voudrais être à la place du drapeau. » Ce qui fait penser à cette autre remarque, de Marcel Papillon, au lendemain de la révolution russe de février (mars dans notre calendrier) : « Les Russes ont plein le dos de la guerre, le Tsar a plaqué le métier, je suis de son avis, j’en ferais bien autant. » L’officier dont il est l’ordonnance participant à un stage dans l’arrière-front, Bertrand Vonet l’a suivi ; il écrit à sa sœur, le 28 avril 1917 : « Où je suis, j’y tiendrais bien jusqu’à la fin de la guerre. »

            Camille Pescay note, le 27 avril 1916 : « Après 21 mois de campagne, effectuer une marche de 18 à 20 kilomètres, sous un soleil de plomb et avec un chargement à faire plier un mulet, doit être une simple promenade aux yeux de nos gradés puisqu’ils ont défendu d’être fatigué ! » Olivier Monti a été puni de prison : « Nous sommes très bien couchés, mieux qu’à la compagnie […] Le matin on fait la grasse matinée tandis que dans les compagnies ils vont à l’exercice. Rien à faire, pas de corvées. On nous porte à manger en quantité et l’on touche notre vin. C’est épatant. On fume, on boit et l’on chante. »

            Chanter ? Le lieutenant Marcel Étévé rapporte qu’il a reçu l’ordre de faire chanter spontanément la Marseillaise par ses soldats à l’occasion d’un succès, pour narguer les Allemands de la tranchée d’en face. Boire ? Un sujet très présent et favorable à des récits pleins d’humour. Le 30 novembre 1915, par exemple, Léon Plantié avoue à Madeleine : « Après avoir été bien mouillés du dessus, avons-nous bien arrosé le dedans et après avoir vidé à plusieurs reprises le bidon, nous étions bien contents tous les trois et aurions au besoin donné un bon conseil à un homme qui aurait bien voulu nous écouter. » En avril 1919, chassés d’Odessa par les bolcheviks, les Français ont défoncé « les tonneaux de pinard et de gniole à coups de hache ». Romain Julien commente : « Aussi, dans cette belle armée, ce jour-là, ce n’étaient pas les hommes qui conduisaient les mulets, mais tout le contraire, sans compter ceux qu’on avait montés ivres-morts dans les voitures. » Manger ? La veille du déclenchement de l’offensive Nivelle du 16 avril 1917, l’artilleur Marius Hourtal raconte : « Nous ne fûmes pas ravitaillés, ni le 14, ni le 15 avril. Ou l’on nous avait oubliés, ou bien tout avait été démoli. Vers l’heure à laquelle normalement la roulante devait venir, rien. La faim commençait à nous tenailler et je n’y tins plus. Je pris dans mon sac la boite de vivres de réserve que l’on ne devait ouvrir que par ordre, c’était du chocolat Menier en barres, et j’en dégustai une. Le lieutenant Mauclair passe et me demande :

            – Qu’est-ce que tu manges ?

            – Du chocolat, mon lieutenant.

            – Qui t’a donné l’ordre d’ouvrir ta boite ?

            – Mon estomac, mon lieutenant. »

            Les poux occupent une grande place dans les maux de la guerre et dans les expressions humoristiques. Léon Plantié termine ainsi sa lettre du 22 mai 1916 dans laquelle il a été question des démangeaisons produites par ces désagréables petites bêtes : « Je suis obligé de te quitter au plus vite, il y en a un qui me court par la jambe, et il m’a l’air d’un mâle, attends je vais l’attraper. Je me suis trompé c’était une femelle à en juger par sa grosse taille et prête à faire des petits. Heureusement que je l’ai attrapée à temps, mais j’en ai bien assez d’autres. Les veinards, ils ont fait l’amour eux et nous autres nous nous en passons. » Dans la même collection des Presses universitaires de Bordeaux, les lettres de Jean Gaston Lalumière à sa famille contiennent un passage sur la chasse aux totos : « Vous parlez d’une rigolade, tous les matins ! Le chacun se plaint que, pendant la nuit, ils s’amènent en colonnes par quatre, sur le ventre. Alors, au réveil, nous attaquons. Mais pas à l’arme blanche ! Avec les doigts ! Souvent le sang nous recouvre les ongles. Mais enfin les blessures ne sont pas trop mauvaises pour nous. Je vous raconte tout ça pour vous faire connaitre notre vie pendant la Guerre, et comme vous voyez c’est souvent la rigolade. » Jean Gaston Lalumière est un des meilleurs exemples de poilus construisant dans leurs lettres un mensonge rassurant pour la famille. Son livre ayant paru vers la fin de 2021, il n’a pas été possible de le citer plus tôt dans ces réflexions.

Fin novembre 1915, le régiment de Barthas est venu au repos à Agniez-les-Duizans : « De fortes pluies journalières nous contraignant à rester dans les cantonnements, notre principale occupation fut de nous livrer à la chasse aux poux ; nous en portions des milliers sur nous, ils avaient élu domicile dans le moindre pli, le long des coutures, dans les revers de nos habits, il y en avait de blancs, de noirs, de gris avec une croix sur le dos comme des croisés, des minuscules et d’autres gros comme des grains de blé et toute cette engeance croissait et se multipliait au détriment de notre épiderme. […] On en tuait dix, il en venait cent. » C’était évidemment un sujet pour le dessinateur Dantoine ; en pleine chasse aux « totos », dans les ruines d’un café, un poilu dit à l’autre, en occitan phonétique : « Cado cop qué n’èsclaffi un, m’en arribo bint pér l’enteromen. »

Jaroslav Hašek ne pouvait éviter de faire, lui aussi, de l’humour avec les poux. Ce soir-là, un lieutenant-colonel ivre s’est endormi près du brave soldat Chvéïk une fois de plus en prison. À son réveil, Chvéïk le met en garde : « Si par hasard vous en avez attrapé un sur le bas-flanc, s’il est petit avec un derrière rougeâtre, vous pouvez être sûr que c’est un mâle. Si vous en trouvez un seul et s’il n’y en a pas un autre, long, gris avec des bandes rouges sur le ventre, alors c’est bon. Sans quoi, ce serait un couple et ces ordures se multiplient terriblement, encore pire que les lapins. »

            3. Ironie sur les patriotes de l’arrière

            On a mentionné plus haut chez Bertrand Vonet une forme d’humour de répétition autour du thème « On les aura… » Ce même soldat fait savoir à un patriote de son village qu’il y a sur le front une place pour lui. Un poilu toulousain, présenté sous le nom de Jean Tirefort, a été choqué par le récit d’une manifestation patriotique aux Variétés et au Grand Café de la Comédie. Il réagit ainsi dans une lettre adressée à sa famille : « Au sujet de cette guerre, si tu connais quelqu’un qui a des accès de vaillance, des humeurs de combat, qu’il vienne donc faire un tour par ici et il verra où pourra s’arrêter son enthousiasme de guerre vue de bien loin, et à ce propos, tous ces vieux revanchards, tous ces embusqués qui vont écouter la Marseillaise ou le Chant du Départ aux Variétés, tête nue, qu’ils viennent seulement à l’arrière de nos lignes et nous les verrons un peu. » Le Drômois Henri Sénéclauze confie à sa femme : « Jean m’a écrit aussi, et comme ceux qui ne participent pas à la guerre il est un peu patriote. » Le Lyonnais Pierre Ribollet ironise sur « les convictions patriotiques, qu’il est décidément beaucoup plus facile d’avoir à Lyon qu’ici ». Originaire du Loiret, Maurice Pensuet témoigne de son agacement devant l’inconscience de ses parents : « Au revoir ; gardez votre confiance, cela vous fait du bien et à moi pas de mal. »

            Charles-Maurice Chenu reste dans cette veine. Lorsque, en permission, on lui dit : « Vous au front, vous ne manquez de rien… », il répond : « Il nous manque une distraction : celle de vous y voir ». Et, à propos d’une attaque annulée : « La collectivité déplorait hautement de n’avoir pas donné de coups et les individus se félicitaient intérieurement de n’en avoir pas reçu. » Il a été plusieurs fois question du bourrage de crânes. Voici encore deux réactions. Celle du médecin parisien Édouard Laval : « Notre formation est en réserve, prête à l’avance aussi bien qu’au repli (ne pas confondre avec le mot « recul », seul l’adversaire étant capable de reculer). » Et j’ai choisi le cultivateur drômois Henri Sénéclauze pour exprimer ce que quantité d’autres poilus ont constaté avec ironie : « Depuis que les Russes font des mille et des mille de prisonniers, il ne devrait plus rester d’ennemis ! »

Les mensonges des journaux révoltent André Tanquerel. À Verdun, il ironise sur l’annonce de la venue de Sarah Bernhard : « Un sergent qui perd ses tripes, et un mitrailleur dont les pieds sont arrachés, et encore, encore, tant d’autres. Enfin ce qui me console c’est que Sarah Bernhard est venue ici pour nous encourager. » Parmi les très hautes personnalités, Dieu, qui ne fait rien contre la guerre, est parfois critiqué, même par une jeune civile allemande, Piete Kuhr, née en 1902 : « Si Dieu exauçait toutes nos prières, aucun soldat ne mourrait. Mais il ne les entend même pas. Le tonnerre des fusils a dû le rendre sourd comme un pot. »

            On a examiné plus haut les critiques ironiques faites à Barrès et à ses semblables. Le président Poincaré n’est pas épargné. Passant devant l’Elysée au cours d’une permission, Barthas évoque « la cagna » du président patriote. Le 8 septembre 1915, le Savoyard Delphin Quey répond, dans son orthographe particulière, à une lettre de ses parents : « Vous me dites de Poincaré nous a rendu visite. Sa se pourrait qu’il venu dans l’azone des armée, mais sa ne crind rien qu’ils approchent l’azone battu, car leur peaux est bien plus chère que la notre. Le pauvre troupier est assez bon pour resté devant les bochs se faire sigouillé. Cela ne serait rien s’il n’y avait que le Président car s’est pas bien sa place. Mais combien d’ambusqué jeune sont en arrière et des pauvres vieux de 45 ans sont sur le front pour quoi parce qu’ils ont pas du pognon. » Le 8 novembre 1916, le Quercynois Louis Lamothe écrit à sa femme Dalis : « Je t’avais annoncé que hier nous passions une revue de Président de la République. La revue n’a pas eu lieu, le Président n’est pas passé chez nous et nous avons bien fait sans lui. »

            Un thème récurrent est celui que l’intellectuel Paul Cazin résume ainsi d’après les paroles d’un poilu :

            – Qu’i s’battent donc, eux, si zy tiennent ! Qu’i se battent donc !

            – Qui, eux ?

            – Eh mais ! Guillaume et Poincaré.

            4. Humour spontané, humour laborieux, humour involontaire

            Voici Joseph Astier et ses camarades ; ils sont maltraités et méprisés par les gradés du 106e RI. Les soldats ripostent en tirant au flanc, et Astier avoue : « Je n’ai pas fait grand travail, on avait touché deux bâtons de chocolat que j’ai mangés, et après je suis allé me coucher dans un coin. Je n’ai été réveillé que par le lieutenant qui est venu nous voir et nous engueuler en disant qu’on n’avait rien fait. Il ne s’était pas trompé » (7 avril 1916). Et encore, le 30 mai, lorsque le lieutenant organise un concours sportif : « Moi j’étais malade, du moins j’avais la flemme. »

            Cet humour spontané s’oppose aux efforts laborieux d’introduire de l’humour dans les journaux dits de tranchées. C’est ce que fait l’abbé Bergey dans Le Poilu St Émilionnais, « journal de tranchée » imprimé à Bordeaux. À partir du n° 7, du 25 octobre 1915, le dessin-titre en première page montre un poilu agitant une bouteille de saint-émilion vers les lignes ennemies où les Boches paraissent prêts à se rendre pour venir en boire (variante du thème de la tartine de confiture). Des caricatures agrémentent les pages, ainsi que de petites histoires à l’humour appliqué signées de pseudonymes hilarants comme K. Lotin ou K. Rafon (on trouve même Bismuth comme pseudonyme !).

Le jeune Jean Zay (né le 6 août 1904) a rédigé à la main, sur des cahiers d’école, quantité de textes en rapport avec la guerre. Sa « revue mensuelle illustrée, véritable encyclopédie pour tous » contient des « pages d’humour » et « l’avis d’obsèques de M. Chat Minou », l’animal de compagnie de la famille Zay à Orléans… En 1918, le quotidien Le Familier, rédigé dans les mêmes conditions, donne les nouvelles de la guerre, de la diplomatie, du niveau des eaux de la Loire, de la grippe espagnole, des activités ludiques de la famille Zay. Le numéro du 1er août annonce la « rage de dents atroce » de M. Jean Zay, et celui du 3 août consacre une demi-colonne à développer le thème : « M. Jean Zay s’est fait arracher 1 dent ».

            L’humour est parfois involontaire. Ainsi le témoignage d’André Maginot sur sa participation à la guerre de 1914, qui est déjà peu fiable en soi, parait en 1940 lorsqu’on a l’illusion que sa ligne protège la France. Mieux, c’est dans la biographie de Maginot signée Pierre Belperron, parue en même temps, que l’on trouve ces lignes : « L’homme que fut Maginot méritait d’être mieux connu et aimé de ceux que « sa » ligne abrite et protège et de tous ceux, de par le monde, qu’elle sauvera de la dictature hitlérienne, en arrêtant les armées allemandes. »

            Souvent cité, ce passage de Christian Frogé sur les prisonniers allemands lors de la bataille de Morhange n’est pas mal non plus : « Un troupeau hagard est poussé vers nos lignes : Prussiens hirsutes, Bavarois hypocrites… des trognes rouges et de grosses lunettes… Ils sont un millier qui, se voyant pris, ont lâché leurs armes et se sont barré les bras de croix rouges. Cinq ou six filles de chez eux, aux chevelures fauves et aux lèvres bestiales ricanent puis rugissent quand on arrache le poignard qu’elles cachaient dans leurs bottes montantes. »            

            Enfin, quelques prédécesseurs du trumpisme peuvent trouver ici une place.  Les carnets de l’Allemande Thea Sternheim décrivent la vie quotidienne, culturelle, politique en Belgique occupée par l’armée du Kaiser. Elle dénonce les industriels de Rhénanie qui ne pensent qu’à accumuler les profits, et elle raconte une discussion avec un noble allemand à propos des exactions de l’armée impériale en Belgique. Ce comte lui répond : « Nous avons été attaqués par la Belgique. » Quant au témoignage de Gustave Doussain, il cite un commandant adorateur de Napoléon qui entre dans une furieuse colère quand on évoque sa défaite à Waterloo « en affirmant que l’Empereur – avec un grand E – n’avait jamais été battu ni à Waterloo, ni ailleurs ». 

Ouvrages utilisés :

– Jean-Noël Allard, La Cité du Rire, Politique et dérision dans l’Athènes classique, Les Belles Lettres, 2021.

– Rémy Cazals, Jean Jaurès, Combats pour l’humanité, Éditions midi-pyrénéennes, 2017.

– Il faut avoir lu les œuvres de Jaroslav Hašek, Le Brave Soldat Chvéïk, traduit pour Gallimard en 1932, réédité en Folio en 1975, les Nouvelles Aventures du Brave Soldat Chvéïk (1971) et les Dernières Aventures du Brave Soldat Chvéïk (1980). Plus proche d’un témoignage personnel, Aventures dans l’Armée rouge (éditions Ibolya Virág, 2000).

– Patrick Ourednik, « L’encombrant soldat Chvéïk » dans Traces de 14-18, Les Audois, 1997.

– Caroline Poulain (dir.), Manger et boire entre 1914 & 1918, Snoeck, 2015.

Sources :

– dans Témoins, notices Jubert, Doussain, Étévé, Chenu, Cazin, Christian-Frogé.

– Dans 500 témoins, notices Taurisson, Colson, Barthas, Dantoine, Noé, Quey, Vidal, Coudray, Denis, Ramadier, Chirossel, Perroud, Marquand, Monti, Papillon, Vonet, Pescay, Julien, Hourtal, Tirefort, Sénéclauze, Ribollet, Pensuet, Laval, Lamothe, Astier, Bergey, Zay, Maginot.

– Sur le site du CRID, notices Plantié, Bairnsfather, Dyson, Armengaud, Lalumière, Tanquerel, Kuhr, Sternheim.

Rémy Cazals 2022.

ANNEXES